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Egypte, l’envers du décor

par Alain Gresh, 11 avril 2008

Egypte, l’envers du décor, tel est le titre d’un livre que vient de publier Sophie Pommier aux éditions La Découverte, et qui tombe à point, alors que des grèves et des émeutes ébranlent l’Egypte. Il est d’autant plus important qu’il n’en existe pas d’équivalent récent en français : un ouvrage politique qui retrace l’histoire contemporaine de ce pays, de Mohammed Ali à Hosni Moubarak, en passant par Gamal Abdel Nasser, et qui décrit à la fois le régime dans ses rouages et ses ajustements (notamment l’instrumentalisation du religieux) et les réalités du pays (les tourments du quotidien comme le bilan des contestations).

On peut lire, en quatrième de couverture :

« Avec la fin de l’Etat-providence, le fossé se creuse entre riches et pauvres. La contestation est étouffée par des pratiques policières brutales et la restriction des libertés publiques. Les repères se brouillent, entre diffusion du modèle standardisé anglo-saxon et réislamisation. Les nouvelles mesures impopulaires imposées par la loi du marché peuvent-elles provoquer un soulèvement de masse ? La perspective d’instauration d’un régime islamiste est-elle réaliste ? Les militaires ont-ils dit leur dernier mot ? »

Donc, à lire d’urgence, pour comprendre ce qui se passe en ce moment, le mouvement de contestation ouvrière, les conséquences de la hausse du prix du pain et des céréales et les élections municipales, bien évidemment truquées (notons l’extension des émeutes de la faim dans de nombreux pays, de Haïti au Sénégal, suite à l’augmentation des prix des denrées alimentaires).

Envoyé spécial du Monde en Egypte, Patrice Claude note dans un article paru sur le site du journal le 9 avril, « Municipales sous contrôle et tensions sociales : le pouvoir égyptien contesté » :

« Déploiements policiers massifs, gaz lacrymogènes, bastonnades, arrestations : dimanche 6 avril, la "Journée de colère" doublée d’une grève générale à laquelle une myriade d’activistes et de mouvances antigouvernementales avaient appelé les Egyptiens, via Internet, le site Facebook, le bouche-à-oreille et des milliers de SMS, n’a pas eu le succès escompté. »

« Sous un ciel ocre voilé d’un gros nuage de poussière annonciateur d’une tempête de sable, des groupes de plusieurs centaines de manifestants se sont heurtés, en différents points de la capitale et ailleurs dans le pays, à des forces anti-émeutes cent fois plus nombreuses, casquées, bottées et harnachées comme pour prévenir une révolution. Quelques milliers de travailleurs ne se sont pas présentés à leurs postes et la plupart des écoles et des universités du Caire étaient quasi désertes.

Au total, il y a eu une centaine de blessés dans des échauffourées et environ 250 protestataires arrêtés. La journée "laissera des traces", espèrent les opposants. Mais il faut reconnaître au régime autocratique du raïs Hosni Moubarak que le contrôle qu’il exerce depuis un quart de siècle sur les 80 millions d’Egyptiens demeure total. Ou presque. »

Quant aux élections municipales qui s’y déroulent, voici ce qu’en dit Patrice Claude :

« Pas d’intervention divine, en tout cas, pour les Frères musulmans. Après l’arrestation, ces dernières semaines, de près d’un millier de ses membres et la disqualification, pour divers motifs, de 99,99 % de ses 7 000 candidats potentiels, la plus puissante formation d’opposition d’Egypte a décidé de boycotter le scrutin. "Pourquoi participer puisque tout est joué d’avance", ont dit les chefs, encore libres, de la confrérie. »

« Refrain connu, refrain entendu mille fois dans les restaurants, les taxis, les hôtels, sur les marchés, dans les magasins, dans les quartiers misérables comme Imbaba, aussi bien que dans les très chics, comme Zamalek. Mardi matin, avant même l’ouverture des bureaux de vote, le journal d’Etat Al-Goumhouriya annonçait la couleur : "Victoire" pour le parti du raïs Moubarak dont les candidats étaient les seuls autorisés dans 70 % des municipalités ! »

La Maison Blanche a exprimé, par la voix de son porte-parole, sa préoccupation à la suite « des informations selon lesquelles les élections municipales du 8 avril ont été caractérisées par de nombreuses violations. Nous avons été troublés par des rapports sur le harcèlement, la détention et les arrestations de candidats et de militants de l’opposition dans la période pré-électorale, ainsi que par les affirmations qu’un grand nombre de candidats de l’opposition ont été empêchés de se présenter ».

A ma connaissance, la France n’a pas réagi à ces élections truquées. Il est vrai que la complaisance de Paris à l’égard des multiples manipulations de la démocratie en Egypte est sans borne. Lors de son voyage en Egypte en décembre 2007, Nicolas Sarkozy saluait une fois de plus son « ami » Hosni Moubarak.

Dans un long article publié le 5 avril sur le site de Middle East Report (Merip), « Underbelly of Egypt’s Neoliberal Agenda », Joel Beinin, de l’Université américaine du Caire, raconte le développement des grèves ouvrières. Il évoque d’abord Orascom, un immense conglomérat avec des intérêts étendus, de la construction des autoroutes à des villages touristiques sur la mer Rouge, en passant par le téléphone portable en Irak.

« C’est le 26 février que Orascom Construction Industries, une des filiales d’Orascom, annonçait fièrement qu’elle avait acquis The International Company for Manufacturing Boilers and Steel Fabrication (IBSF) pour la somme de 13,6 millions de dollars. Le communiqué de presse annonçait le doublement de la capacité de production d’acier de la société, mais ne disait rien sur l’avenir des travailleurs ou sur son histoire récente. Pourtant, ces histoires racontées par des ouvriers qualifiés d’IBSF (...) sont le point faible du programme néolibéral en Egypte. »

Après avoir décrit la lutte des ouvriers à IBSF, il poursuit :

Celle-ci n’est qu’une « des centaines de manifestations collectives ouvrières qui ont eu lieu depuis que le premier ministre Ahmad Nazif a pris ses fonctions en juillet 2004 et a commencé à accélérer le mouvement pour la privatisation du secteur public industriel et financier. Selon le rapport de 2004 du Land Center for Human Rights, entre 1998 et 2004, on a compté 1 000 actions ouvrières collectives, dont plus d’un quart ont eu lieu en 2004 (soit le double de celles de l’année 2003). On en a compté 74 durant la première moitié de 2004, mais 191 après la mise en place du gouvernement Nazif. 25% de ces actions en 2004 concernaient le secteur privé, une proportion jamais atteinte jusque-là et qui montre le développement du secteur privé industriel ».

« Et, depuis, le nombre d’action a continué à croître. Le journal libéral Al-Misri al-yawm indique que 222 grèves, manifestations et protestations se sont déroulées en 2006, et 580 en 2007. Workers and Trade Union Watch, un site favorable au mouvement ouvrier, cite 27 actions collectives dans la seul première semaine de 2008. Les estimations du nombre de gens concernés par ces mouvements varie entre 300 000 et 500 000. Durant l’année 2007, les grèves se sont étendues de leur centre traditionnel dans l’industrie textile et d’habillement pour inclure d’autres secteurs (matériel de construction, transport, métro du Caire, industrie agro-alimentaire, voirie, pétrole à Suez, etc.). Les ouvriers du privé représentent une partie plus importante que jamais de ces mouvements. »

Sur le site Political Islam Online, le 8 avril, Raouf Ebeid revient sur l’attitude des Frères musulmans à l’égard des grèves, dans un texte intitulé « It’s the Economy Stupid...As Riots Break out in Egypt. The Muslim Brotherhood Is Sidelined » :

« Examinant la question complexe du refus des Frères musulmans de participer aux protestations, certaines analystes ont accusé les Frères d’agir dans les coulisses pour provoquer l’insatisfaction qui conduit aux protestations alors qu’ils se cantonnent publiquement dans un rôle de spectateurs. Pourtant, il est difficile de savoir si les Frères ont retenu leurs membres parce qu’ils avaient peur des représailles du gouvernement (après les nombreuses arrestations récentes dans leurs rangs), ou s’ils voulaient se dissocier de protestations organisées par des personnes et des organisations laïques, ce qui irait à l’encontre de leur objectif : que toute réforme soit basée sur la religion. »

« La situation apparaît encore plus complexe si l’on prend en compte les élections municipales qui doivent se dérouler aujourd’hui pour choisir 52 000 conseillers. Le gouvernement a tenté de réduire la participation des Frères musulmans à ces élections, d’abord par des mesures administratives. Selon les Frères, 4 000 des leurs ont été empêchés de se présenter aux élections, et sur les 498 qui ont été acceptés, seuls 21 ont été mis sur les bulletins de vote. Selon la plupart des observateurs, le gouvernement voulait éviter que les Frères réitèrent leur succès de 2005 aux élections générales (ils avaient obtenu 20% des sièges). »

« Parce que les Frères n’ont toujours pas été autorisés à créer un parti politique, ses membres se présentent comme indépendants. Prenant tout le monde par surprise, les Frères ont annoncé leur retrait quelques heures avant l’élection. Leur dirigeant Mohammad Habib a proclamé : "Nous demandons au peuple égyptien de boycotter les élections car elles se déroulent dans un mépris total par l’exécutif des instances judiciaires." »

« Ainsi, alors que les Frères ont refusé de participer aux manifestations populaires contre la détérioration des conditions économiques qui frappent les gens dans leur vie quotidienne, ils ont demandé à la population de boycotter les élections parce que les Frères étaient traités de manière injuste. Ces différents événements suggèrent que les Frères sont sur la touche. Il est de plus en plus évident que la population égyptienne se désintéresse d’élections qui ne mettront pas de nourriture sur la table. Elle se rend compte aussi progressivement que le programme religieux des Frères musulmans ne résoudra pas non plus ses problèmes économiques. »

Rappelons aussi que les Frères musulmans se sont tenus à l’écart des luttes contre la liquidation de la réforme agraire, luttes décrites par Beshir Sakr et Phanjof Tarcir dans « La lutte toujours recommencée des paysans égyptiens », Le Monde diplomatique, octobre 2007.

Alain Gresh

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