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Lettre de Damas

Un tango voilé

par Samir Aïta, 18 avril 2008

Des femmes voilées en Syrie, il y en a de plus en plus. Surtout dans la jeunesse. On les voit attablées dans les cafés-trottoirs, qui se sont eux aussi multipliés ces deux dernières années. Des bandes de jeunes, garçons et filles, voilées et non voilées ; les uns sirotant un café, les autres une bière. La discussion n’est pas très animée, paraissant parfois anodine. On discute d’art et de culture, des festivités de cette année : Damas est en 2008 la capitale de la culture arabe. C’est mieux qu’en 2007, où Alep était capitale de la culture islamique. Rien d’intéressant ne s’était passé. Mais là, il y a eu Fayrouz, qui est finalement venue donner ses concerts, malgré tout le chahut de certains Libanais. Personne n’a réussi à obtenir de place. Non seulement les billets étaient très chers (autour de 200 dollars), mais, même en faisant la queue toute une journée, tout était déjà vendu. La plupart des billets avaient été monopolisés par les « associations de bienfaisance » liées aux cercles du pouvoir et à leurs « hommes d’affaires ».

Un des jeunes raconte qu’il a dû fermer sa petite galerie d’art. « Je ne peux plus faire dans l’environnement actuel. Ces “nouveaux riches” recyclent leur argent localement non seulement dans l’immobilier, mais aussi dans l’art. Leurs galeries demandent une exclusivité aux peintres, contre des recettes dont ils n’avaient jamais rêvé auparavant : 10 à 20 000 dollars par tableau. » Un fonds de tristesse enveloppe alors la discussion. « Le pays change très vite. Mais pas là où on plaçait nos rêves. Car surtout, nous ne voulons ni une folie comme en Irak, ni même un chaos comme au Liban. Tout sauf cela. Mais nous ne savons pas de quoi est fait l’avenir, avec l’histoire de l’enquête et du tribunal sur l’assassinat de Rafik Hariri. Regardez ; et la tension vient de monter un cran avec l’assassinat d’Imad Moughniyeh (1) avant-hier, à deux pas de là où il y a toutes les directions des services de renseignement. Sayyed Hassan (Nasrallah, le chef du Hezbollah) a promis de le venger. Et il tient ses promesses. Alors, va-t-il y avoir la guerre à nouveau ? »

La tristesse de l’assemblée devient trop lourde. Alors, tout le monde se promet de se voir après dîner au « club » dans la vieille ville. Là, tard dans la soirée, et comme tous les vendredis soirs, on tue ses angoisses en dansant. Etonnant spectacle que ces jeunes Syriens, faussement insouciants (ils ont dû passer des heures à s’entraîner !), qui dansent un tango langoureux et nostalgique, y compris ces filles en jeans et chemises, voile couvrant la tête et les cheveux. Par moment, l’ambiance devient plus gaie : salsa, rumba…

Cette nouvelle jeunesse syrienne rêve essentiellement de partir, ailleurs. Il n’y a pas assez de travail pour tous ; trop nombreux, ces enfants du « baby boom » des années soixante-dix et quatre-vingt. Seuls ceux qui ont pu partir et avoir une petite expérience à l’étranger, dans le Golfe, ou surtout en Amérique ou en Europe, se voient offrir aujourd’hui des salaires en or par les nouvelles banques privées et autres « holdings » (2) en plein essor. Or, la vie est devenue trop chère. Les biens modernes sont tous à portée de main : téléphone mobile, vêtements de marque et voitures en tout genre. Mais manger est devenu cher, et cela va empirer avec la levée des subventions sur le fuel et les produits de nécessité (3).

« Voir inscrit sur les murs
“le Syrien est un chien”,
c’est ça, la révolution du Cèdre ? »

Quant au logement, il est hors de prix. Non seulement tout l’argent rapatrié du Liban après le départ des troupes, ou amené par les réfugiés irakiens après l’invasion américaine, est parti en spéculation immobilière, mais il n’y a plus de régulation de loyers : « Le propriétaire débarque tous les ans, et demande 30 à 50% d’augmentation, sinon on doit partir », raconte l’un. « Pour les petits boulots, ce sont les jeunes Irakiens qui nous les piquent. Ils se font exploiter d’une manière indécente. Mais ils ont besoin de ce travail pour vivre, sinon leurs filles sont obligées de se prostituer. Allez voir les banlieues Al Tall et Mnin à coté de Damas, le soir. Il n’y a que ça : de la prostitution… »

Est-ce la faute des réfugiés irakiens, alors ? Les chiffres les plus fantaisistes circulent sur leur nombre : un million, deux millions — soit 10% de la population syrienne. Un petit Bagdad s’est formé dans la banlieue de Jaramana, à coté de Damas, avec les mêmes restaurants célèbres, et les mêmes « chawarmas » géants d’une tonne. « Ce n’est pas sûr », répond l’un des jeunes attablés, fumant son narguilé ; « ce sont aussi les politiques gouvernementales. Ils se sont lancés dans un libéralisme effréné. Regardez la ministre du travail, soi-disant baasiste et socialiste : elle raconte que le nouveau code du travail qu’elle prépare va “libérer ce marché” : le contrat de travail va être un libre contrat entre les parties, et le gouvernement ne doit pas s’en mêler. Même George Bush n’est pas aussi libéral ! Nous, Syriens, on ne peut pas refuser le refuge aux Irakiens, comme nous avons tout fait pour accueillir et aider les chiites du Sud-Liban pendant la guerre de l’été 2006. Dieu leur a envoyé “Al Bala’” [littéralement « la calamité »], et, si nous les aidons, il nous évitera une calamité similaire [« Kaff Al Bala’ », ou « éloigner le malheur »]. Les Irakiens et les Libanais, c’est aussi nous, malgré tout, et quelle que soit leur confession : chiites, sunnites, syriaques, kurdes, yézidis. On s’en fout. Ce sont les Français et les Anglais qui ont tracé les frontières. Et aujourd’hui, il ne faut pas que les Américains et les Israéliens gagnent avec le “bordel qu’ils ont foutu”. »

Mais les Libanais vous détestent aujourd’hui, leur fait-on remarquer ; ils veulent que vous reconnaissiez leur indépendance, fixer le tracé des frontières, ouvrir une ambassade syrienne à Beyrouth !Là, c’est une fille portant le voile qui s’énerve et répond. « Nous ne sommes pas contre cela. Mais qui a attisé la haine chez les jeunes Libanais ? Et qui demande tout cela maintenant, juste après chaque visite des néoconservateurs du département d’Etat : [David] Welsh et [Elliott] Abrams ? Les mêmes qu’on voyait dans les cafés à Damas, attendre leur tour pour être reçus par les chefs du régime ici ! Les gens des deux pays ont subi la répression ; mais où étaient-ils, ces chefs libanais, quand les gens chez nous disparaissaient quinze ans en prison pour avoir seulement dit deux mots en politique ? Ils faisaient la fiesta avec les chefs des services de renseignement ! Au moins, au Liban, les gens pouvaient parler. Et quand Hariri a été assassiné, ils disaient “le Syrien a fait ceci, le Syrien a fait cela”... Quel Syrien ? Nous n’y sommes pour rien, et on a subi plus qu’eux. Alors, voir inscrit sur les murs “le Syrien est un chien”, et voir humilier les pauvres paysans syriens venus travailler pour deux maigres sous, c’est ça, la révolution du Cèdre ? C’est cela, la perspective de liberté des régimes autoritaires ? » Elle s’arrête un moment dans sa diatribe pour conclure sur un ton plus calme, mais à voix nettement plus basse, pour que toute la foule du café n’entende pas : « Nous, nous n’acceptons déjà pas la mainmise de la famille Assad ; ce n’est pas pour installer la famille Hariri à sa place... » Tout le monde va alors regarder pour un moment le plafond.

Il faut attendre le lendemain pour reprendre la discussion. Et la politique en Syrie, alors ? Qu’en est-il de Khaddam (4), des Frères musulmans, de la déclaration de Damas (5) et de la nouvelle presse dans le pays ? Un jeune, un peu plus âgé que les autres, prend la parole : « Parlons du Printemps de Damas (6) d’abord. Nous avons cru le discours d’investiture du nouveau président. Il est jeune comme nous. Alors, dès l’automne 2002, toute la Syrie a commencé à discuter de son avenir. Des clubs et forums partout. C’était sympathique, même si c’était parfois difficile. Le pouvoir nous envoyait des professeurs baasistes chahuter, argumenter tout le temps et occuper les temps de parole. Ce n’était pas grave. On avait enfin le droit de discuter de tout. Puis, un jour, le pouvoir a eu peur. Dans l’amphithéâtre de l’Université, Khaddam, alors vice-président, s’est fait huer par ces mêmes professeurs baasistes qui nous embêtaient : “L’essence des voitures de tes fils aurait suffi pour augmenter nos maigres salaires”, s’entend-il dire, pour répondre : “Que voulez-vous ? “Algériser” la Syrie ? ” Le printemps avait triomphé ce jour-là. Son atmosphère et ses idées sont passées de l’autre coté, chez les membres du parti Baas. Alors, “ils” ont décidé de mettre un terme au “printemps”. Et depuis, la vie politique s’est à peu prêt éteinte. Certains, rares, comme Michel Kilo, ont continué à y croire. Il est allé jusqu’à aider les commissions du Baas à préparer leur congrès de juin 2005. Les documents proposaient même l’adoption de la liberté des partis politiques. Puis, le dernier jour du congrès, le président Bachar El-Assad est arrivé avec un discours fleuve de trois heures, et il a tout changé. »

« Ça fait longtemps que la Syrie
n’a pas connu de vraie vie politique »

La discussion s’anime un peu sur Michel Kilo (7), emprisonné depuis. Un autre, plus jeune, silencieux depuis le début, lance alors timidement : « Kilo a joué à l’intelligent avec eux. Et ils l’ont attendu au tournant, pour une erreur. Et il l’a commise. Cet article controversé de comparaison entre les notices de deuil dans la montagne alaouite et à Damas. Il faut faire attention aux choses qui peuvent relever du confessionnalisme. Que c’est dommage. » Un autre rétorque : « Mais Kilo n’incitait pas à cela, et il ne mérite pas de croupir en prison ; lui, au moins, il ne nous a pas joué l’appel à la chute du régime corrompu, comme Khaddam, et derrière lui il y avait tout l’or du palace parisien des Hariri. » Un autre s’élance, amusé : « Khaddam a finalement servi la Syrie. En s’alliant très vite avec lui, les Frères musulmans, pour qui les gens bravaient les autorités, juste en protestant contre les lois exceptionnelles (8) qui les touchaient, ont perdu toute crédibilité. Khaddam a donc tué l’option islamique en Syrie ! » Une fille en rajoute : « Personne ne suivra un discours proche du mouvement du 14 Mars en Syrie ; puisque, par définition, George Bush est de ce côté. »

Et la déclaration de Damas, alors ? Long silence, puis le même garçon plus âgé ose s’aventurer : « La première déclaration était un acte de bravoure, au moment où les gens commençaient à oublier le printemps [de Damas]. Mais il y a eu cette phrase sur “l’Islam religion de la majorité”. Elle a tout gâché. Tous ces gens sont courageux ; certains ont passé 12 ou 15 ans en prison, juste pour défendre le droit à penser autrement. Après, cet épisode a été oublié dans la tourmente des événements qui ont suivi l’assassinat de Hariri et le retrait syrien du Liban. » Il souffle un instant puis continue : « Puis il y a eu l’appel de décembre dernier (9) à se réunir à nouveau, à voter une nouvelle déclaration et à élire une direction. Je ne sais plus ; ils étaient peut-être deux cents à se réunir, et ils ont élu une femme à leur tête. En plus, elle n’appartenait pas vraiment à l’une des trois formations politiques de la “déclaration”. Un nouvel acte de courage, d’organiser ces élections. Et ils l’ont payé cher. Les tribunaux d’exception et la prison. »

Un autre lance du fond de la salle : « A leur place, au pouvoir, je ne serais pas content que quelqu’un veuille un “changement radical”, même si c’est “par des moyens pacifiques”. » Une fille ajoute, amusée : « C’est surtout le fait qu’ils aient élu une femme à leur tête qu’ “ils” n’ont pas aimé ; surtout qu’elle chasse sur leur terrain. C’est la fille d’Akram Horani, l’un des fondateurs du Baas. » Un quatrième intervient du fond, après avoir imposé un temps de silence, comme pour mieux faire apprécier son propos : « Ça fait longtemps que la Syrie n’a pas connu de vraie vie politique. Le fait qu’un tel ou un tel n’ait pas été élu a déclenché des bagarres verbales en leur sein, au moment même où les services de sécurité venaient en arrêter certains. Quel gâchis. Il faut revenir à l’esprit du Printemps de Damas. Le Printemps a été un grand symbole, parce qu’il a autorisé le dialogue, même et surtout avec les Baasistes. Il faut revenir à cet esprit. Trop de gens sont allés en prisons, et les pressions et menaces externes sont très pesantes. »

Un autre jeune, originaire d’Alep, se lance, trahi par son accent : « Il n’y a même plus de minimum de conscience sociale. L’autre jour, “ils” sont venus la nuit détruire la belle avenue Faysal à Alep, enlever les beaux arbres centenaires du milieu. Personne n’était au courant, même le conseil de la ville. Et personne n’a levé le petit doigt. Il n’y a plus d’“hommes” dans ce pays ! »

Ainsi va la jeunesse syrienne aujourd’hui. Elle ne rêve pas de grands changements politiques, ni de grands soirs. Elle rêve juste de pouvoir, même sur un air triste, reprendre le dialogue, avec qui veut l’écouter. Elle veut juste qu’on rejoue ce tango, pour qu’elle danse dessus, même la tête voilée.

Samir Aïta

Samir Aïta est rédacteur en chef du Monde diplomatique — éditions arabes.

(1) L’un des principaux responsables militaires du Hezbollah libanais. Lire Alain Gresh, « Le Hezbollah, l’assassinat de Moughniyeh et Israël », Nouvelles d’Orient, 17 février 2008.

(2) Une dizaine de banques privées ont ouvert leurs portes depuis 2004, et des holdings ont été créés par des personnalités liées au régime, qui investissent dans des secteurs aussi divers que l’immobilier et les cimenteries.

(3) Le taux d’inflation officiel en 2007 a été de 17% ; les autorités ont annoncé la suppression des subventions à différentes denrées, dont le fuel, qui intervient dans tous les circuits de production, et dont de grandes quantités continuent de passer en contrebande, principalement vers … le Liban.

(4) Abdel Halim Khaddam, ancien vice-président syrien, réfugié à Paris, a fondé un Front du Salut appelant à la chute du régime.

(5) Déclaration signée en octobre 2005 par plusieurs partis politiques d’opposition et personnalités indépendantes, appelant à un changement politique pacifique en Syrie ; voir le texte en français.

(6) Lire Judith Cahen, « Les déboires du printemps de Damas », et Samir Aita, « Aux origines de la crise du régime baasiste en Syrie », Le Monde diplomatique, novembre 2002 et juillet 2005.

(7) Célèbre intellectuel syrien, condamné en 2007 par un tribunal militaire à trois ans de prison pour « diffusion de fausse information, affaiblissement du sentiment national et appel à la ségrégation confessionnelle ». Lire Alain Gresh, « Michel Kilo condamné », Nouvelles d’Orient, 14 mai 2007.

(8) Une loi datant des troubles des années 1980 punit de mort l’appartenance aux Frères musulmans. De nombreux intellectuels se sont insurgés contre son maintien et ont appelé à une amnistie. Les Frères musulmans, basés à Londres, ont rejoint en 2006 le Front du Salut de M. Khaddam.

(9) Le 1er décembre 2007, un Conseil National de la Déclaration de Damas s’est réuni en Syrie, et a élu une direction. Plusieurs de ses membres ont été emprisonnés depuis.

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