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L’Europe de l’eau (3) : la fuite en avant ?

L’accent désormais apporté par l’Europe à une meilleure prise en compte de la gestion de l’eau à l’heure du réchauffement climatique peut déboucher sur deux scénarios. Celui de la remise en cause de la croissance et de la compétitivité, et de l’ensemble des activités économiques qui portent atteinte aux ressources en eau. Celui de la fuite en avant technologique, soutenue par de puissantes coalitions d’intérêts, qui n’apporterait aucune réponse pérenne à des enjeux déterminants, mais aggraverait à coup sur, tant la situation environnementale dans l’espace européen, que les inégalités entre les territoires et les hommes.

par Marc Laimé, 21 avril 2008

Pour répondre au défi de l’épuisement des ressources, à défaut de remettre en cause des modèles de développement générateurs de prélèvements excessifs, de gaspillages et de pollutions la tentation est grande d’une fuite en avant technologique lourde de risques.

Plus d’un tiers des terres du globe arides ou semi-arides manquent d’eau. Le réchauffement climatique va induire de fortes perturbations des cycles hydrologiques. Les perspectives d’évolution démographique permettent d’augurer qu’en 2050 près de 40% de la population du globe souffrira de stress hydrique, entrave majeure à toute perspective de développement. Avec pour conséquences l’absence de sécurité alimentaire, des pertes économiques, une pollution sans cesse accrue et de possibles conflits pour s’arroger la maîtrise de la ressource en eau.

Face à ces défis cruciaux émerge depuis quelques années dans l’ensemble des pays industrialisés l’idée de déployer une nouvelle « gestion raisonnée » de la ressource, s’appuyant sur des réponses technologiques innovantes.

Les projets de transferts d’eau massifs, à l’échelle d’un pays ou d’un sous-continent, en Libye, au Canada ou en Espagne, le dessalement de l’eau de mer, la réutilisation des eaux usées pour des usages agricoles, industriels, voire pour l’alimentation humaine, comme la mobilisation de nouvelles ressources par le biais de la réalimentation artificielle des nappes phréatiques, aux côtés de l’optimisation des réseaux de distribution par la mise en œuvre de systèmes de détection de fuites, sont en effet désormais fortement promus comme autant de réponses pertinentes à la crise de l’eau.

Le dessalement permettrait ainsi un accès illimité à la ressource en eau. Sachant que 40% de la population mondiale vit à moins de 100 kilomètres de la mer et, que sur 70 villes de plus de 1 million d’habitants sans accès direct à des ressources supplémentaires en eau douce, 42 sont situées sur la côte, le dessalement par osmose inverse est ainsi présenté comme une solution compatible à l’avenir avec des énergies renouvelables, telles que les éoliennes.

Pour l’heure, nécessitant un fort apport d’énergie, ces technologies ne sont en fait mobilisables que par des pays comme les émirats du Golfe Persique, l’Australie, l’Espagne, l’Algérie, la Chine, ou les Etats-unis. On compte déjà dans le monde près de 15 000 unités de dessalement, et la capacité de production pourrait être multipliée par deux dans les dix prochaines années, puisque le marché croît de 25% par an.

A Ashkelon, en Israël, une usine achevée à la fin 2005 produit 100 millions de mètres cubes par an, soit la consommation d’une population de 1,2 million d’habitants. A Bahrein a débuté la construction d’une unité qui sera la plus grosse usine du monde, à partir d’une technologie thermique permettant des économies d’énergie. Le marché chinois semble lui aussi promis à un rapide développement. De nombreux projets sont en cours de développement dans tout l’arc méditerranéen.

Reste la facture environnementale de cette nouvelle technologie : pour produire un litre d’eau dessalée on rejette à la mer un litre de saumure, qui affecte l’équilibre des milieux aquatiques…

A l’identique, le constat qu’aujourd’hui, dans le monde, 165 milliards de mètres cubes d’eaux usées sont collectées et traitées dans des stations d’épuration avant d’être rejetées dans le milieu naturel, conduit à la proposition d’utiliser cette eau comme ressource alternative. Le développement de technologies de pointe, notamment la mise en œuvre de procédés utilisant des membranes d’ultrafiltration, permettrait de mettre à disposition une eau traitée, dont la qualité rendrait possible leur réutilisation à des fins agricoles et industrielles, ou pour les loisirs, qui consomment de plus en plus d’eau dans les pays développés. Procédé qui réduirait d’autant les prélèvements directs dans la ressource, la réservant à la consommation humaine.

Les entreprises qui maîtrisent ces technologies affirment qu’on sait aujourd’hui faire une eau totalement potable à partir d’eaux usées. « Elles se trouvent là où on en a besoin, et plus on en consomme, plus on en a ». Elles affirment qu’il serait possible de fonctionner quasiment en circuit fermé et de faire face à la demande croissante. De plus cette technologie est moins onéreuse que le dessalement.

Les habitants de Singapour et de la capitale de la Namibie boivent déjà en partie de l’eau recyclée. En Australie, les autorités ont été contraintes de demander l’avis de la population par referendum avant de recourir à l’eau recyclée. Et la population l’a rejetée. La sécheresse qui y perdure depuis plusieurs années ne va sans doute pas leur laisser le choix. Une grande entreprise française travaille ainsi à un projet de recyclage des eaux usées pour une grande agglomération australienne.

L’ensemble de ces innovations expriment aussi des choix politiques, environnementaux et idéologiques qui devraient susciter un large débat, aujourd’hui inexistant.

Car c’est bien la dégradation accélérée des ressources en eau sur toute la planète, sur fond d’absence persistante de réponse au défi majeur du 21ème siècle, l’accès à l’eau pour tous, pour lequel la communauté internationale multiplie pourtant les engagements, à travers par exemple les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), qui légitime cette nouvelle approche de la question de l’eau.

Avec pour perspective un risque croissant d’appropriation marchande de la ressource elle-même, et de tous les services qui garantissent son usage le plus efficient, pour les besoins énergétiques, industriels, agricoles, et bien sur humains.

Le réchauffement climatique, les sécheresses, les inondations, les pressions excessives sur des ressources qui ne peuvent se renouveler et garantir la pérennité du cycle de l’eau, l’urbanisation galopante et son lot de pollutions qui vont croissant, sur fond de libéralisation sans fin des marchés des biens et des services, des échanges agricoles, de l’énergie, restructurent déjà en profondeur l’économie mondiale.

Depuis peu, un nouveau facteur accroît les tensions sur la disponibilité de la ressource et sa qualité. Dans la perspective de "l’après-pétrole", les Etats-unis, l’Europe et plusieurs pays émergents se fixent pour objectif l’utilisation croissante de carburants issus de produits agricoles pour les transports routiers. Redessinant la carte de l’agriculture mondiale, bouleversant le paysage des productions et des échanges commerciaux, agricoles et énergétiques, cette "nouvelle économie" va à son tour peser sur l’allocation des ressources en eau, et contribuer à la dégradation de leur qualité.

Quelle que soit l’étape du cycle hydrologique naturel, la nouvelle régulation des besoins pourrait donc à l’avenir reposer sur le déploiement de ces nouvelles technologies, qui n’emportent malheureusement aucune remise en cause des pratiques énergétiques, agricoles, industrielles, économiques, qui sont au fondement de la dégradation accélérée, sur toute la planète, des ressources en eau.

Le déploiement industriel de cette nouvelle « gestion raisonnée » à l’échelle planétaire repose sur l’imposition massive de nouveaux "process" et de nouvelles technologies, notamment les technologies « membranaires » (ultra et nano-filtration, osmose inverse), protégées par des normes et des brevets, normes élaborées par les acteurs industriels dominants du marché, et brevets qui garantissent la captation de rente sur les procédés développés par les transnationales des pays développés.

Dans une interview accordée au Journal de l’environnement et publiée le 7 mars 2008, M. Antoine-Tristan Mocilnikar, ingénieur en chef des Mines, responsable de l’environnement et du développement durable pour la mission Union pour la Méditerranée crée par la Présidence de la République française, présentait ainsi les objectifs de travail retenus dans le cadre de l’initiative proposée par le gouvernement français, afin de préparer un sommet qui se tiendra le 13 juillet 2008, lors duquel un certain nombre de projets pourraient être retenus par les chefs d’Etat.

« Concernant l’accès à l’eau, la démarche que nous discutons actuellement avec nos partenaires s’articule autour de trois volets. Nous proposons d’abord de créer un point unique de connaissances, notamment sur la réglementation autour de l’eau, sur son usage par les industriels et les collectivités, et d’identifier 20 à 30 projets exemplaires de récupération d’eaux usées, de captation d’eau douce émergeant dans la mer, d’amélioration des systèmes d’adduction d’eau, etc. Ces projets doivent bénéficier d’une meilleure visibilité, pour avoir un accès plus aisé aux crédits, et trouver les portes des administrations ouvertes. A plus long terme, il semble nécessaire de fixer un objectif de limitation des fuites d’eau. »

Ces « nouvelles frontières » de la gestion de l’eau incarnent une tentation. Celle des pays développés, l’Europe n’y échappe pas, en butte aux inquiétudes que suscitent l’épuisement et la dégradation des ressources en eau, sur fond de péril climatique et environnemental majeur, de promouvoir une réponse technique seulement accessible aux pays ou aux populations qui peuvent en acquitter le coût.

Lire aussi :

L’Europe de l’eau (1) : mobilisation durable ou balkanisation ? 3 avril 2008

L’Europe de l’eau (2) : faire face au changement climatique, 12 avril 2008

L’Europe de l’eau (3) : la fuite en avant ? 21 avril 2008

L’Europe de l’eau (4) : quel avenir pour le service public ? 30 avril 2008

L’Europe de l’eau (5) : 100 millions d’Européens délaissés, 13 mai 2008

L’Europe de l’eau (6) : quelle solidarité Nord-Sud ? 24 mai 2008

Marc Laimé

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