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La nouvelle pompe à phynance

Ouverture

par Frédéric Lordon, 22 avril 2008
« Encore une fois, je veux m’enrichir, je ne lâcherai pas un sou »
(Ubu roi, acte II, scène 7)

Impossible d’ouvrir ce blog sans lui avoir d’abord trouvé un nom qui fasse l’affaire. Or, il faut bien l’avouer, pendant un bon moment et par une sorte de curiosité géométrique, le creux l’a disputé au plat parmi toutes les propositions en compétition. La solution est venue de Pierre Rimbert.

Que la phynance soit une préoccupation de première importance, il ne devrait pas être nécessaire de prendre trop de temps pour s’en convaincre. Encore faut-il s’entendre à propos de ce dont il est vraiment question. À vrai dire il y a peu de risque que les lecteurs fassent erreur : pour être un générique un peu vague, où le sens commun peut confondre des phénomènes qui méritent d’être distingués, la « finance » n’en désigne pas moins une réalité politiquement claire qui évoque d’abord l’empire d’un groupe particulier, le capital bancaire-actionnaire, sur le corps social tout entier. C’est bien, selon toute probabilité, ce à quoi les lecteurs penseront spontanément, et ils ne se tromperont pas.

S’il y a lieu d’ajouter quelques précisions, ce serait plutôt à l’intention des conservateurs sourcilleux de l’œuvre jarryienne, ou bien des malveillants. Car aussi bien la lecture littérale que la lecture libérale d’Ubu roi ne manqueront pas de rappeler, l’une par fausse rigueur exégétique, l’autre par opportunisme idéologique, qu’à l’origine ubuesque, « la pompe à phynance », c’est l’Etat fiscal ! Or, on l’aura compris, tel n’est pas exactement l’objet visé ici… Y aurait-il donc contresens manifeste à invoquer la phynance pour parler de la finance ?

Seule une lecture conservatrice et spécialement ignorante des mouvements de l’histoire pourrait le faire croire. De quoi, en effet, Ubu est-il fondamentalement la figure ? Du despote parasitaire. Mais, plus précisément, n’est-il pas vrai qu’Ubu est un souverain tyrannique vivant au crochet de son peuple assommé d’impôts ? Sans doute. Pour autant l’enfermer dans cette forme particulière serait sous-estimer gravement la productivité conceptuelle de Ubu – car Ubu est un personnage conceptuel – et de « la pompe à phynance » réunis. C’est que le despotisme parasitaire peut se donner des formes très diverses – bien plus que ne le suppose Jarry lui-même qui, assez naturellement, se rend au plus facile proposé par son époque. Or avant l’Etat fiscal, il y a eu la servitude féodale… et après lui il y a la prédation actionnariale. Aussi faut-il saisir la « pompe à phynance » en ses métamorphoses. Quelle est la puissance despotique d’aujourd’hui qui soumet absolument le corps social et le laisse exsangue d’avoir capté la substance de son effort ? Certainement pas l’Etat – dont on rappellera au passage qu’il restitue en prestations collectives l’ensemble de ses prélèvements… – mais le système bancaire-actionnaire qui, lui, conserve unilatéralement le produit intégral de ses captations.

Conformément à cette extension rationnelle du concept de pompe à phynance, ce blog a donc pour vocation de montrer à quel degré les nouvelles structures du capitalisme financiarisé ont transformé l’ensemble de l’économie en une gigantesque machine à remonter les gains de productivité de tous, concentrés sous la forme de la rentabilité financière, au sommet de la pyramide hiérarchisée qu’est devenu le système productif ; sommet – les grandes entreprises cotées – lui-même surplombé par l’actionnariat institutionnel qui est le véritable destinataire de ce pompage général. Cette idée, à laquelle on essaiera de donner quelques développements analytiques un peu plus substantiels, est en soit suffisamment pénible pour qu’il entre dans le propos de ce blog d’en élaborer les contrepoisons. Le SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin, ou Marge Actionnariale Limite Autorisée), dont le schéma de départ a été exposé dans le Monde diplomatique de février 2007, se voulait typiquement un premier pas dans cette direction. Mais l’auteur doit plaider coupable : défaut de suite dans les idées ou incompétence dans le service après-vente, force est de reconnaître que pas grand-chose n’a été fait depuis ce qui devait être non un accomplissement mais un lancement… Si ce blog pouvait devenir le lieu d’un work in progress autour du SLAM, il ne servirait pas qu’à adoucir des remords de conscience.

Et puis il y a la crise financière. Car le fléau de la phynance sait se donner des expressions variées. Cette phynance-là ne se confond pas avec celle – actionnariale – qui pompe au quotidien et silencieusement ; elle procède plutôt à grand fracas et par éruptions – quoique celles-ci deviennent récurrentes et, à force, d’une quasi-permanence pénible. À défaut de pomper directement, la merdre financière de la crise fait chier par la bande : comme le Père Ubu, elle sème une telle désorganisation dans la vie matérielle de la société, et d’abord parce qu’elle détruit les fonctionnements réguliers du crédit, qu’elle finit immanquablement en pertes de croissance et d’emplois. Comme on se demande jusqu’où l’on tolérera les progressions de la captation actionnariale, il faut se demander jusqu’à quand nous sommes prêts à souffrir l’éternel retour de la crise des marchés. On ne s’étonnera donc pas que les premières contributions à ce blog aillent d’abord vers cette actualité puisque qu’on ne trouve finalement jamais meilleure objection à la finance de marché que le spectacle chatoyant de ses propres effondrements et qu’il s’ensuit l’ouverture d’une fenêtre d’opportunité politique qu’il serait effarant de ne pas exploiter pleinement.

Un mot encore à propos de la tenue de ce blog. Décider de l’ouvrir n’était pas une mince affaire tant son exercice propre et celui de la recherche semblent contradictoires par la temporalité comme par le format. On ne peut pas complètement exclure que, rattrapé par le pli – et aussi les occupations – du chercheur, ce blog ne connaisse parfois quelques silences ou, disons, un régime un peu apériodique… C’est aussi qu’on n’a pas forcément quelque chose d’intéressant à raconter à date fixe. Est-il possible de formuler par avance une requête d’indulgence et de solliciter des lecteurs internautes non pas de la fidélité – d’abord ça ne se commande pas, et puis on vient de s’avouer incapable d’y satisfaire – mais plutôt une forme de réminiscence curieuse, qui fait revenir de temps en temps, au cas où, pour voir… et sans s’inquiéter qu’il n’y ait rien à voir… pour le moment !

Comme on sait, « la machine à décerveler » est, dans le monde d’Ubu, l’instrument rigoureusement complémentaire du « crochet à phynance » – et l’on ne se lasse pas d’admirer la prescience jarryienne, la généralité et l’actualité de ses trouvailles. Si ce blog – ambition sans doute bouffresque – pouvait apporter sa contribution à la machine critique, certes minoritaire, à recerveler, il aurait l’impression de n’être pas complètement inutile.

Frédéric Lordon

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