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Birmanie, le double dilemme

par Mira Kamdar, 6 mai 2008

Dix mille morts après le passage du cyclone Nargis, a reconnu la junte birmane, dont on connaît pourtant la capacité à s’émanciper de la réalité. C’est dire si les ravages doivent être étendus. Car paranoïaque, superstitieuse, la junte a souvent un comportement que la raison ne connaît pas. Mais le cyclone qui a massivement détruit l’ancienne capitale Rangoun lui permet de justifier a posteriori sa folle décision de transporter l’ensemble du gouvernement et de l’administration en pleine campagne.

C’est, en effet, sur des conseils astrologiques que la junte a décidé, en 2005, de déplacer la capitale, de Rangoun — ville principale du pays où elle s’était installée à l’indépendance, en 1948 — à 320 kilomètres au nord près du petit village de Pyinmana. Baptisée Naypyidaw, la nouvelle capitale a toujours du mal à se construire. Même les généraux et leurs familles, les personnes les plus privilégiées dans ce pays appauvri par des décennies d’une dictature militaire rapace, doivent y vivre sans les agréments de la vraie ville (lire André et Louis Boucaud, «  Paranoïa, répression et trafics en Birmanie », Le Monde diplomatique, novembre 2006). Seuls des allers-retours fréquents peuvent compenser un peu ces manques, mais Naypyidaw ne sera jamais Rangoun... Heureusement, doivent se dire aujourd’hui quelques-uns d’entre eux, alors que celle-ci vient d’être frappée de plein fouet par le cyclone Nargis (le nom d’une comédienne bollywoodienne des années 1940 et 1950, légendaire mais peu agressive).

Nargis a dévasté le sud-est du pays, y compris tout le delta de l’Irrawaddy, le cordon commercial qui relie l’intérieur du pays à l’océan. Les dirigeants birmans se félicitent désormais d’avoir pris cette décision de déménager alors que le monde entier s’est moqué d’eux. N’avaient-ils pas raison, en fin de compte ?

De là, peut-être, leur entêtement à procéder au référendum constitutionnel samedi prochain, le 10 mai, en dépit de ce désastre qui vient de faire dix à quinze mille morts et de laisser des centaines de milliers de personnes sans abri. Rejetée par le parti politique d’opposition, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), la Constitution proposée au peuple birman interdirait définitivement l’élection à la tête du pays de Mme Aung San Suu Kyi — pourtant légalement élue lors des dernières élections, qui se sont tenues en 1995. Elle maintiendrait au pouvoir les militaires, quand bien même un gouvernement civil prendrait officiellement leur place. Elle forgerait ce que la junte appelle « de la démocratie disciplinée » alors que tout le monde sait qu’un des attraits de la démocratie est son indiscipline.

Le cyclone pose à la junte un dilemme : la Birmanie a besoin de façon urgente de l’aide extérieure pour faire face au désastre. La plupart des sinistrés ont déjà trop attendu pour avoir de l’eau potable et une aide alimentaire minimale. Il en va de leur survie. Les réseaux de transports et de communication sont en ruine. Et tout incite à repousser le référendum et à accepter l’aide internationale. Le cyclone bouleverse le calendrier de la junte — ce qui n’est guère à son goût...

Il pose aussi un dilemme à l’Organisation des Nations unies, à l’Union européenne et aux Etats-Unis, qui ont tous condamné — à juste titre — le comportement antidémocratique des dirigeants birmans. Ils ont renforcé leurs sanctions économiques pour signaler leur opposition à la répression et à la tenue de ce référendum (lire René Egreteau, «  Pas de “révolution safran” en Birmanie  », Le Monde diplomatique, novembre 2007). Du coup, l’aide internationale – finalement acceptée par le pouvoir — est reçue avec beaucoup de réticences, les acteurs pouvant être soupçonnés d’en profiter pour intervenir dans les affaires intérieures birmanes.

Ainsi la proposition de suspendre la consultation référendaire — simple bon sens dans un pays où survivre devient la préoccupation majeure — peut-elle être prise comme une ingérence insupportable. Au moindre soupçon, il y a un risque réel que la junte jette tout le monde dehors pour se renfermer encore plus dans sa vision d’une Birmanie fantasmatique où tout va bien dans le meilleur des mondes possibles, malgré l’évidence du contraire (et à condition de tenir à l’écart ceux qui démentent cette image). Même Candide aurait admiré la ténacité avec laquelle la dictature birmane s’accroche à cette idée devant une accumulation de désastres pires les uns que les autres.

Enfin, le cyclone va, sans nul doute, se répercuter sur d’autres pays asiatiques et notamment sur le Bangladesh et le Sri Lanka, tributaires du riz birman. Or les deux plus grandes régions birmanes productrices de riz ont été ravagées, alors que déjà la pénurie frappe le monde et que les hausses de prix — vertigineuses — menacent les populations les plus pauvres.

Mira Kamdar, chercheuse, Asia Society, New York ; auteure de Planet India : L’ascension turbulente d’un géant démocratique (Actes Sud).

Mira Kamdar

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