En kiosques : décembre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

Iran, Pakistan, Inde, ou l’entente gazière

par Martine Bulard, 7 mai 2008

Pour sa première visite à New Delhi, le 29 avril 2008, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad n’est resté que quelques heures, mais son passage a marqué les esprits. D’abord par la qualité de ses rencontres : la présidente de la République Pratibha Patil et le premier ministre Manmohan Singh. Ensuite par la relance du projet de gazoduc reliant l’Iran à l’Inde en passant par le Pakistan. Ce dernier semble désormais sur les rails, la construction devant commencer d’ici à 2010. Tous les détails ne sont pas encore réglés - il s’en faut de beaucoup. Mais le principe est retenu. « Le gazoduc est faisable, a déclaré lors d’une conférence de presse le ministre indien des affaires étrangères, M. Shiv Shankar Menon, et c‘est plus qu’un accord commercial. » (Agence France-Presse, 29 avril 2008.)

Pour saisir l’importance ces progrès, il faut savoir que les premières négociations datent de… 1994. L’idée de départ est de puiser dans les énormes réserves gazières de l’Iran (les deuxièmes plus importantes du monde) pour alimenter les besoins énergétiques de l’Inde, qui grimpent à vive allure et sont couverts aux trois quarts par des importations. (Lire « Actualité stratégique en Asie », n° 8, 15 mars 2007.) Rien de plus logique que de construire un gazoduc long de 2 700 kilomètres, qui, selon les prévisions actuelles, apporterait 90 millions de mètres cubes de gaz par jour à l’Inde, et 50 à 60 millions de mètres cubes au Pakistan. Plus simple et moins coûteux à terme que par la mer (voir Philippe Rekacewicz, « En Asie, des projets de construction de voies d’acheminement du pétrole et du gaz »). Mais, depuis quatorze ans, les discussions se sont enlisées. Nombres d’experts ont même cru le projet définitivement enterré, au début des années 2000. D’où l’importance de ces pourparlers relancés la semaine dernière. Et cela, à plus d’un titre.

1. Le pipeline de la paix

Ce nouveau coup d’envoi signifie, d’abord et avant tout, un accord entre l’Inde et le Pakistan, qui ont connu des guerres à répétition pour le partage du Cachemire - la dernière en date remontant à 1999, sur fond de course à l’armement nucléaire (lire Jean-Luc Racine, « Entre Washington et les talibans, les ambiguïtés du Pakistan », février 2007). Jusqu’à présent, les relations entre les deux voisins étaient si détériorées que la traversée du territoire pakistanais apparaissait inacceptable aux yeux des dirigeants indiens (et de la population). « Pas question de laisser notre indépendance énergétique entre les mains d’Islamabad », m’expliquait encore, en 2005, un diplomate indien qui voyait déjà le général Pervez Moucharraf fermant de ses propres mains les robinets du gazoduc et privant l’Inde d’une énergie si indispensable. Certes, depuis 2001, le dialogue a repris entre les frères ennemis, et progressivement les échanges commerciaux se sont étoffés. Mais on reste fort loin de l’entente cordiale et de la paix.

C’est dire le changement d’attitude de part et d’autre dont témoigne cet accord tout neuf pour la mise en place des tuyaux gaziers. En effet, le 25 avril 2008, les deux ministres du pétrole, M. Murli Deora pour l’Inde et M. Khwaja Asif pour le Pakistan, sont arrivés à « un consensus sur les principes pouvant aboutir à un accord », selon leur déclaration commune. Les « deux parties, est-il précisé, reconnaissent l’immense valeur économique et stratégique du pipeline  » (« India, Pakistan hope IPI pipeline will begin next year », Indianews.com, 25 avril). « L’Inde, a commenté M. Deora, croit que la coopération économique avec ses voisins n’est pas seulement une nécessité mais qu’elle permet d’établir la confiance et de renforcer les relations ».
Ce « pipeline de la paix », comme on l’appelle parfois, a donc une importance autant diplomatique qu’énergétique. Comme le notait le commentateur Edward Luce, ancien collaborateur de M. William Clinton au milieu des années 2000, « ce serait un puissant incitatif au maintien de la stabilité entre l’Inde et le Pakistan » (In Spite of the Gods. The Strange Rise of Modern India, Little, Brown, Londres, 2006).

Le différend sur le montant des droits et des taxes pour le transit n’est pas effacé : le Pakistan réclamait deux fois plus que ne le proposait l’Inde, jusqu’à une date récente. Mais New Delhi et Islamabad cherchent un compromis. Et l’accord élaboré par les deux ministres du pétrole devrait être ratifié par leurs gouvernements respectifs.

2. L’ingérence américaine en échec

Depuis son rapprochement avec New Delhi (lire Christophe Jaffrelot, « Pari américain pour l’Inde », septembre 2006), l’administration américaine fait pression pour que les autorités indiennes abandonnent ce projet. Le porte-parole du département d’Etat, M. Sean McCormak, a « mis en garde » ses partenaires (le Pakistan comme l’Inde) contre ce projet. Et d’ajouter : « Alors que l’Iran est sous le coup de sanctions de la part de la communauté internationale, est-ce bien le moment de conclure un accord avec l’Iran ? » («  India, Iran to discuss pipeline, ignoring US fears  », Bloomberg.com).

En fait, les Etats-Unis espéraient que l’Inde troquerait ce projet contre un autre, tout aussi ambitieux mais plus maîtrisable à leurs yeux : le futur gazoduc reliant le Turkménistan, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde.
Les troupes de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), que M. Nicolas Sarkozy vient de renforcer avec un contingent français, étaient censées sécuriser ces approvisionnements. On sait ce qu’il en est…

Certes, les quatre pays concernés ont relancé les pourparlers à la mi-avril. Mais l’enlisement occidental en Afghanistan et la menace d’un retour des talibans éloignent toute idée de construction à court terme d’un tel gazoduc. L’Inde préfère tenir que courir et refuse de mettre tous ses œufs énergétiques dans le même panier (proaméricain). D’où les pas accomplis pour la construction du gazoduc reliant l’Iran, malgré les risques et les instabilités qui perdurent au Pakistan (lire Selig S. Harrison, « Contestation indépendantiste au Baloutchistan », octobre 2006).

3. Un certain non-alignement indien

En recevant le président iranien et en redonnant vie au projet de gazoduc, le premier ministre Manmohan Singh a voulu marquer l’autonomie indienne. D’une part, à un an des élections, son gouvernement doit faire face à une forte opposition, au sein même de la coalition qui le soutient. Plusieurs partis et un grand nombre d’intellectuels lui reprochent un alignement trop marqué sur Washington. Ainsi, par exemple, sept anciens dirigeants d’organismes officiels pour l’énergie nucléaire ont rédigé une note publique où ils pointent les dangers de l’accord passé avec les Etats-Unis – et toujours pas ratifié par le Parlement indien (The Hindu, 16 décembre 2006). D’autre part, les difficultés militaires en Afghanistan, l’enlisement dans la guerre d’Irak ne plaident guère pour une diplomatie totalement calquée sur le géant américain, même lorsque l’on est, comme New Delhi, à la recherche d’une stature internationale. Tout en ménageant les susceptibilités américaines, le premier ministre indien tente de naviguer entre les récifs, optant pour la solution lui paraissant la meilleure pour l’Inde. C’est ainsi que New Delhi a voté le renforcement des sanctions à l’encontre de l’Iran à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en 2005 et en 2006 sans pour autant rompre les liens économiques et diplomatiques. Il est évident que les besoins énergétiques indiens jouent un rôle, mais l’on aurait tort d’oublier le volet politique. Il faut aussi se rappeler que l’Inde est le deuxième pays musulman du monde (derrière l’Indonésie, mais devant le Pakistan).

Les dirigeants indiens veulent-ils revenir aux origines du non-alignement cher à Jawaharlal Nehru ? Il est sans doute trop tôt pour l’affirmer. Mais le fait est qu’ils n’ont pas cédé aux injonctions de l’administration Bush.

Création d’un fonds monétaire asiatique

Les dix pays membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase – en anglais Asean –, c’est-à-dire Birmanie, Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande et Vietnam) plus la Chine, le Japon et la Corée du Sud – ce que l’on appelle l’Anase + 3 – ont décidé, le 4 mai 2008, de créer un fonds commun des réserves en devises pour faire face à une éventuelle crise financière. La Chine, le Japon et la Corée du Sud fourniront 80 % des sommes alimentant ce fonds.

Le principe en avait été adopté dès 2000, à la suite de la crise asiatique des années 1997 et 1998. L’Indonésie, la Thaïlande et la Corée du Sud avaient alors été contraintes d’emprunter auprès du Fonds monétaire international (FMI)… aux conditions imposées par ce dernier. Un désastre pour leur économie. Seule la Malaisie, qui a instauré un contrôle des changes en pleine crise, a pu s’en sortir. A cette époque, M. Michel Camdessus, alors président du FMI, vilipendait les dirigeants malais ayant « l’illusion qu’on peut se tenir à l’abri d’une crise internationale grâce à un contrôle des changes » (« Les fourberies de M. Camdessus », Le Monde diplomatique, janvier 2005).

L’histoire, comme on dit, a tranché. D’autant que l’Inde et la Chine, qui contrôlaient leur système de changes, ont également été épargnées par la dépression de 1997-1998.

A l’issue de cette tourmente financière, les pays de l’Anase + 3 ont donc créé un fonds, destiné à une entraide en cas de crise. Il est désormais doté de 80 milliards de dollars (52 milliards d’euros). Une première qui pourrait déboucher sur un fonds monétaire asiatique. Une preuve supplémentaire du dynamisme de la construction régionale... et des méfiances de plus en plus fortes vis-à-vis du dollar comme des institutions internationales nées de l’après-guerre (FMI, Banque mondiale). Un changement de paradigme…

Chine, la vie difficile des enfants des migrants

La Chronique sociale rédigée par l’ambassade de France publie, dans sa huitième édition, une synthèse intéressante sur le sort des enfants des migrants (mingong) (on peut se procurer le numéro en écrivant à assistant.social@ambafrance-cn.org) :

« La Chine accélère son processus d’urbanisation. Il est estimé que la population urbaine passera de 572 millions en 2005 à 926 millions en 2025 (China Daily, Pékin, 26 mars 2008).

Parmi les 350 millions de nouveaux urbains, plus de 240 millions seraient des mingong, autrement dit des travailleurs migrants originaires de la campagne venus s’installer en ville. Cette tendance a déjà été constatée aujourd’hui, notamment dans les grandes villes. Une enquête menée par l’Académie des sciences sociales en 2007 montre qu’à Pékin 50 % d’entre eux sont dans la ville depuis plus de cinq ans et que 40 % se sont déjà installés avec leur famille.

Ce processus d’urbanisation, symbole de modernisation pour les Chinois, influence d’une manière directe ou indirecte la vie quotidienne des travailleurs migrants et de leur famille.

Pour la plupart des mingong, la première motivation de partir travailler en ville est économique : le revenu familial peut être multiplié par trois ou quatre. Dans des régions défavorisées, un membre de la famille qui est parti est érigé en héros, car il permet à celle-ci de faire face plus facilement aux dépenses quotidiennes (éducation des enfants, matériel agricole, conditions de logement…). De plus, cette source de revenu provenant de la ville permet parfois la création d’entreprises familiales au sein du village et favoriserait ainsi le développement économique local.

Si la migration est considérée comme un moyen d’échapper à la pauvreté, les conditions de vie des mingong restent précaires : journée de travail interminable, bas salaire, manque de sécurité au travail et fréquence des accidents, absence de protection sociale, instabilité totale de l’emploi, retard ou refus de paiement de salaire, vol, licenciement… A la différence des travailleurs urbains, les mingong ne se permettent ni d’arrêter de travailler après un accident du travail ni de tomber malade… car cela briserait immédiatement l’équilibre financier de toute la famille.

Beaucoup de ruraux qui trouvent un emploi dans les villes sont obligés de laisser leurs enfants au village et les confient aux soins des grands-parents ou d’un proche. La Chine recense environ 58 millions d’enfants « laissés derrière  », loin de leurs parents ; beaucoup souffrent d’un sentiment d’abandon. Si les enfants quittent le village, ils sont souvent en butte à de fortes discriminations de la part des jeunes urbains. Leur éducation constitue un grand souci pour leurs parents : lorsque des écoles publiques reçoivent illégalement ces enfants, elles le font moyennant des frais de scolarité supplémentaires.

Les personnes âgées voient aussi souvent leur mode de vie bouleversé du fait des forces vives qui quittent les campagnes. Elles sont alors contraintes à la fois d’assumer les travaux agricoles que les jeunes n’assurent plus mais aussi de garder et veiller à l’éducation de leurs petits-enfants. (...)

Si les premières générations de migrants ont subi avec fatalisme leurs conditions de vie, la nouvelle génération n’est plus dans le même état d’esprit. Les jeunes sont plus exigeants et veulent une véritable amélioration de leur situation. Ils avaient rêvé d’une nouvelle vie, de gagner leur indépendance, et se trouvent cruellement déçus : d’un côté, ils ne peuvent plus rentrer au village pour des raisons économiques et parce qu’ils ne souhaitent plus faire un travail agricole ; de l’autre, une telle précarité dans leur vie est difficile à envisager sur le long terme. S’ils réagissent de plus en plus à l’exploitation qu’ils subissent pour la plupart, peut-on cependant parler de l’émergence d’une conscience de leurs droits ? Tout est à l’état embryonnaire aujourd’hui. »

Martine Bulard

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016