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L’Europe de l’eau (5) : 100 millions d’Européens délaissés

mardi 13 mai 2008, par Marc Laimé

En Europe de l’Ouest, les changements climatiques suscitent désormais l’inquiétude, avec l’apparition de nouvelles maladies et un accroissement des inégalités dans la répartition des ressources hydriques. Ils devraient se traduire par des précipitations plus violentes mais aussi par l’accroissement des périodes de sécheresse dans la région méditerranéenne. De plus, la qualité de l’eau sera affectée par la hausse globale des températures dans les lacs, les rivières et les mers. Ce qui pourrait induire la prolifération inattendue de maladies d’origine hydrique, l’augmentation du nombre d’algues nuisibles, et la création de niches écologiques pour des organismes jusqu’alors inconnus dans la région et qui sont vecteurs de maladies. L’Europe doit donc se mobiliser afin de garantir l’accès à une eau salubre à tous les ressortissants de l’Union, ce qui n’est toujours pas le cas aujourd’hui.

A l’instar de l’ensemble des pays développés, l’Europe n’est plus à l’abri des pénuries en eau, dont on imagine qu’elles n’affectent que les pays pauvres. Réchauffement climatique, déficience des aménagements et mauvaise gestion des ressources menacent aussi désormais les pays les plus prospères. Pis, des milliers d’enfants meurent encore chaque année dans l’espace européen de maladies hydriques.

Près de 40 enfants meurent en effet chaque jour de diarrhées dans l’un des 52 pays qui composent la région Europe, selon les critères de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Car, contrairement aux idées reçues, les pays en voie de développement d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud ne sont pas les seuls à être affectés par les maladies hydriques.

Si la plupart des Européens disposent d’une eau potable de qualité, plus de cent millions de personnes, soit 16% de la population européenne, ne disposent pas de l’accès à cette ressource vitale, et vivent dans un logement qui ne bénéficie pas de raccordement à un réseau de distribution publique d’eau de boisson.

La situation est particulièrement critique dans 17 pays d’Europe de l’Est ou de l’ex-Union soviétique : Albanie, Arménie, Azerbaïdjan, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, ex-République yougoslave de Macédoine, Géorgie, Kirghizstan, Ouzbékistan, Pologne, Roumanie, Serbie, Monténégro, Slovaquie, Tadjikistan, Turkménistan et enfin Turquie. 11 000 des 13 500 petits Européens qui meurent chaque année d’une maladie liée à l’eau vivent en effet dans l’un de ces pays, où 4 ruraux sur 10 n’ont pas accès à un assainissement de qualité.

En 2006, l’OMS avait ainsi dénombré dans l’espace européen pas moins de 170 000 cas de maladies d’origine hydrique : diarrhées, hépatite A, fièvre typhoïde notamment.

Une situation intolérable à laquelle les représentants des pays européens ont décidé de s’attaquer en janvier 2007 à Genève en y lançant le protocole sur l’eau et la santé. Deux ans après le lancement de la seconde Décennie de l’eau, qui couvre la période 2005-2015, ce texte est le premier traité visant à réduire le nombre de décès et de maladies liées à l’eau.

De plus, si l’eau du robinet fait l’objet de contrôles efficaces en Europe, la pollution croissante des ressources en eau n’en fait pas moins peser le spectre de nouveaux risques émergents pour la santé, encore mal identifiés par la communauté scientifique.

Sous un autre angle, l’Europe et l’ensemble des pays développés ne sont pas davantage à l’abri des pénuries en eau, longtemps considérées comme un handicap n’affectant que les pays pauvres. Car le manque d’eau affecte un nombre toujours plus important de pays riches, et même quelques-unes des nations les plus prospères au monde.

Le World Wildlife Fund (WWF) avait ainsi lancé un véritable cri d’alarme lors de la Semaine mondiale de l’eau, qui se déroulait du 20 au 26 août 2006, en soulignant les problèmes croissants liés à l’utilisation de l’eau dans les pays développés.

Le rapport "Rich countries, poor water" (« Pays riches pauvres en eau ») était le premier rapport global entièrement consacré à la situation des ressources en eau dans les pays industrialisés. Il soulignait notamment que les effets combinés du changement climatique, des épisodes de sécheresse et de la disparition des zones humides qui faisaient office de réservoirs, conféraient à la crise de l’eau l’allure d’un phénomène de portée mondiale, aggravé par des aménagements inappropriés et une mauvaise gestion des ressources.

Il mettait en avant quelques cas de figure qui illustrent des problèmes liés à l’eau affectant des pays comme l’Australie, l’Espagne, certaines régions du Royaume-Uni, les Etats-Unis et le Japon. "Richesse économique ne veut pas forcément dire abondance en eau," déclarait ainsi Philippe Weiler, responsable du Programme eau douce du WWF-Belgique . "L’eau doit être utilisée de manière plus rationnelle partout dans le monde : les pénuries et les pollutions sont des phénomènes de plus en plus courants et trouver des solutions incombe tant aux pays riches qu’aux nations pauvres."

Plusieurs pays d’Europe riverains de l’Atlantique sont ainsi désormais confrontés à des sécheresses récurrentes, tandis qu’en Méditerranée la consommation d’eau à grande échelle liée au tourisme de masse, de même que l’irrigation pour l’agriculture, mettent en danger les ressources disponibles. L’Espagne connaît ainsi depuis plusieurs années une situation particulièrement critique, liée à l’agriculture intensive tournée vers l’exportation, localisée dans le sud du pays, autant qu’à la frénésie immobilière qui l’affecte, et se traduit par la construction de dizaines de milliers de résidences de luxe destinées aux retraités de l’Europe du nord. Ces « resorts » à l’anglo-saxonne sont le plus souvent dotés de golfs qui assèchent littéralement les réserves d’eau disponibles. A Londres, les pertes et les fuites dues à un réseau de distribution vétuste sont estimées à l’équivalent de 300 piscines olympiques par jour.

"Les pays connaissant une croissance économique rapide ont encore l’occasion de ne pas répéter les erreurs du passé et de s’épargner les coûts élevés qu’entraîne la restauration des écosystèmes d’eau douce après que ceux-ci ont été endommagés," ajoutait Philippe Weiler. "Malheureusement, il faut bien constater que la majorité de ces pays a déjà été séduite par de grands projets d’infrastructure comme la construction de barrages, sans qu’il n’ait été tenu suffisamment compte, ni du potentiel réel de tels équipements à répondre aux besoins en eau, ni de leurs coûts pour les populations et pour la nature ". "La crise qui affecte les pays riches prouve que le bien-être matériel et la multiplication des infrastructures ne mettent pas à l’abri contre les pénuries, les pollutions, le changement climatique ou la sécheresse et ne constituent en aucune façon des substituts efficaces à la protection des cours d’eau et des zones humides ou à la restauration des plaines inondables," concluait M. Weiler.

L’Europe doit donc impérativement trouver des solutions adaptées, pour les riches comme pour les pauvres, notamment en réparant les infrastructures vétustes, en réduisant la contamination des eaux et en modifiant les pratiques actuelles d’irrigation des cultures.

La situation des douze nouveaux Etats-membres fait à cet égard figure de priorité.

Au-delà les institutions européennes doivent aussi promouvoir un véritable droit d’accès à l’eau, entendu comme le droit d’accéder aux ressources indispensables à la vie et à la dignité humaine, qui ne saurait souffrir d’une quelconque discrimination ou imposition d’une tarification qui peut en écarter les populations les plus démunies. Et promouvoir en conséquent les dispositifs de tarification sociale qui permettent de répondre à cet enjeu vital. Si le modèle social européen magnifie le droit à la vie, il doit formellement se traduire par l’instauration d’un droit à l’eau. En la matière l’Europe a encore un long chemin à parcourir.

Il semble toutefois que l’enjeu soit désormais mieux perçu. La Commission économique pour l’Europe (CEE) confirmait ainsi le 14 mars 2008 que plus de 100 millions d’Européens n’ont pas accès à l’eau potable. Et soulignait que le risque de propagation des maladies par l’eau, notamment sous l’impulsion du réchauffement climatique, devenait un réel un sujet d’inquiétude.

« Dans la région pan-européenne, 37 enfants meurent chaque jour de diarrhée, en raison du manque d’accès à l’eau potable », indiquait le communiqué publié par la CEE le 14 mars 2008.

En Europe de l’Est, 16% de la population n’a toujours pas accès à l’eau potable dans les foyers. Et en Europe occidentale, la prise de conscience des défis présentés par les changements climatiques sur l’environnement conduit désormais les Etats-membres à s’inquiéter de l’apparition de maladies jusqu’alors inconnues.

Dans ce contexte, la Commission économique régionale pour l’Europe (UNECE) et le bureau régional de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’Europe, ont décidé de créer un Comité de contrôle qui supervisera l’adhésion au Protocole de Londres sur l’eau et la santé à la Convention de 1992 sur la protection et l’utilisation des cours d’eau transfrontières et des lacs internationaux, qui date de juin 1999, qui vise à promouvoir l’accès à l’eau potable, considéré comme un droit humain fondamental.

Constitué de neuf experts indépendants, le Comité s’est réuni pour la première fois le 12 mars 2008. Il souhaite s’assurer de la prévention, du contrôle et de la réduction des maladies transmises par l’eau, ce qui signifie accroître l’accès à l’eau potable et à l’assainissement dans la région paneuropéenne, qui couvre 56 pays.

Dans un premier temps, le Comité a adopté des règles pour communiquer auprès du grand public - qu’il s’agisse des ONG ou des citoyens - au regard des présents échecs des gouvernements et de leurs administrations pour satisfaire aux exigences du Protocole. Il se propose d’augmenter la prévention, la maîtrise et la réduction des maladies liées à l’eau et, par conséquent, augmentera le nombre de citoyens européens ayant accès à l’eau potable et à un assainissement adéquat.

L’incidence de maladies infectieuses causées par la mauvaise qualité de l’eau potable est souvent plus élevée chez les enfants âgés de 6 à 11 mois. Plus de 170 000 cas de maladies liées à une qualité insuffisante de l’eau ont ainsi été enregistrés en 2006, dont plus de 120 000 cas d’hépatite virale A.

La propagation des maladies transmises par l’eau est donc particulièrement fréquente en Europe de l’Est, dont 16 % de la population n’ont toujours pas accès à l’eau potable dans leurs foyers. Et la situation est encore plus grave dans les zones rurales, où plus de la moitié de la population ne dispose pas d’un approvisionnement fiable en eau potable et/ou de systèmes d’assainissement adéquats.

La mise en oeuvre du Protocole de Londres, renforcée par le Comité d’application, vise dans ce contexte à apporter une contribution déterminante à la réalisation de deux des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) , soit l’objectif 7, « Assurer un environnement durable », et l’objectif 4 « réduction de 2/3 de la mortalité infantile chez les moins de 5 ans : environ 30 000 enfants meurent chaque jour avant d’atteindre l’âge de 5 ans... »

Lire aussi :

L’Europe de l’eau (1) : mobilisation durable ou balkanisation ? 3 avril 2008

L’Europe de l’eau (2) : faire face au changement climatique, 12 avril 2008

L’Europe de l’eau (3) : la fuite en avant ? 21 avril 2008

L’Europe de l’eau (4) : quel avenir pour le service public ? 30 avril 2008

L’Europe de l’eau (5) : 100 millions d’Européens délaissés, 13 mai 2008

L’Europe de l’eau (6) : quelle solidarité Nord-Sud ? 24 mai 2008

Un commentaire sur « L’Europe de l’eau (5) : 100 millions d’Européens délaissés »

  • permalien revellin-falcoz gerard :
    2 août 2011 @21h41  

    pourquoi l’eau n’est elle pas reinjecter dans les nappes phreatiques au lieu de partir directement dans les rivieres ou les fleuves.cette eau qui avant le betonnage et la construction de voieries sur des milliers d’hectares s’infiltrait et donc alimentait les nappes en sous sol.greg

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