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Le « bling-bling » humanitaire frappe (aussi) la Birmanie

par Martine Bulard, 18 mai 2008

Accusant la junte militaire birmane de « crimes contre l’humanité », M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères, réclame une « intervention humanitaire » immédiate. Jamais en retard d’une opération médiatique, le ministre a sans doute, comme Bernard-Henri Lévy, cette « nostalgie du temps où la France inventait, et imposait au monde, le droit et le devoir d’ingérence » (bloc-notes du Point, n° 1861, 15 mai 2008). Heureux temps où M. Kouchner débarquait à Mogadiscio, en Somalie, sac de riz sur le dos, accompagné par les caméras de télévision, telle une star montant les marches du Festival de Cannes. C’était en décembre 1992. On connaît les conséquences dramatiques de ces opérations humanitaro-militaires à grand spectacle.

Il est vrai que le ministre connaît fort bien la Birmanie. Voici peu, il s’était transformé en enquêteur (rétribué) pour le groupe pétrolier Total, accusé d’accepter le « travail forcé » de prisonniers, voire d’enfants, pour la construction et le fonctionnement d’un gazoduc dont il assure l’exploitation. M. Kouchner n’a rien vu, sauf les bienfaits apportés par le pétrolier, largement détaillés dans son rapport, « Relation d’un voyage et de la découverte d’une industrie muette » (BK Conseil, 29 septembre 2003). Avec cette caution morale, Total a pu continuer ses affaires birmanes comme si de rien n’était.

Que l’on soit ému par les rares images qui nous parviennent de Birmanie, c’est normal. Comme l’a écrit ici même Mira Kamdar, la junte militaire est à la fois paranoïaque et corrompue. Les généraux au pouvoir veulent à la fois limiter les coopérations étrangères qui perturbent leurs plans et s’approprier une partie de l’aide.

Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), le typhon a fait au moins 133 000 morts ; plus de deux millions de personnes survivent dans des conditions extrêmement difficiles, car la majorité n’a reçu aucun secours, sauf l’entraide des populations et des rares migrants qui ont pu rentrer. Certaines organisations internationales comme la Croix-Rouge, Médecins sans frontières, World Vision, et des agences de l’ONU – présentes avant le désastre - ont pu commencer à travailler. Mais, pour les organisations arrivées depuis, les autorisations ne sont délivrées qu’au compte-gouttes, alors que la vie de millions de personnes est en jeu. Ignoble. Chacun aimerait voir cette clique militaire éjectée du pouvoir. Faut-il pour autant croire à l’efficacité d’une éventuelle intervention militaire ?

Même les éditorialistes américains les moins enclins à excuser les dirigeants birmans émettent quelques doutes, tel Robert D. Kaplan, dans l’International Herald Tribune. Sous le titre : « L’aide au bout du fusil », Kaplan salue l’initiative de M. Kouchner, et détaille les capacités de la marine américaine, justement présente près des côtes de la Thaïlande, où sont menés les exercices militaires communs dans le cadre de l’opération « Cobra d’or ». Intervenir, écrit-il, « c’est militairement possible. Mais comme on n’est jamais sûr qu’une opération se déroulera sans encombre, il est indispensable que les Etats-Unis réalisent cette mission uniquement dans le cadre d’une coalition, incluant la France, l’Australie et les autres puissances occidentales. Bien sûr, il serait mieux d’avoir l’approbation du Conseil de sécurité de l’ONU, mais la Chine – la meilleure amie de la junte – mettrait probablement son veto ».

L’analyse est réaliste. Il reste que la Chine, comme il le précise, « serait alors dans une situation diplomatique inconfortable, ainsi que l’Inde, la Thaïlande et dans une moindre mesure Singapour ». On ne le dit jamais dans les médias français, qui se focalisent sur Pékin. Mais « la Chine comme l’Inde ont investi dans l’élargissement de ports et l’exploitation des hydrocarbures de Birmanie. Le gouvernement démocratique de la Thaïlande s’est rapproché de la junte pour faire des affaires [à elle seule, elle absorbe 40 % des exportations birmanes]. Singapour est suspecté de servir de banquier aux généraux ». Tous ces pays, précise Kaplan, n’apprécient guère les leçons de morale de l’Amérique. C’est un euphémisme.

« Néanmoins, le désastre [engendré par le cyclone] offre une opportunité pour Washington » , notamment la possibilité de faire pression sur Pékin, et même de conduire « à l’écroulement du régime birman ». Et après ? L’opposition et le parti de Mme Aung San Suu Kyi, souligne Kaplan, apparaissent « désorganisés ». Le pays comprend de nombreuses minorités ethniques dont la cohabitation peut s’avérer difficile. « L’invasion humanitaire », comme il l’appelle, « semble une décision morale simple : aider les survivants du cyclone. Mais la libération de l’Irak du Staline arabe semblait aussi simple et morale. (…) L’envoi de soldats est la partie facile ; une fois réalisée, il faut alors réparer les dégâts. »

Le coordinateur des secours d’urgence de l’ONU, M. John Holmes, a rejeté toute idée d’invasion, fût-elle humanitaire. « Je ne pense pas, a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse, qu’il serait utile, pour la population, d’envahir la Birmanie à ce stade (…) Si le pays avait refusé totalement l’assistance, cela aurait été une autre question. » La coordination est « plus lente qu’elle n’aurait été dans l’idéal », ce qui peut alimenter des « frustrations », a-t-il assuré un peu plus tard. Sur les deux cents personnes que l’ONU souhaitait déployer, seules cent ont reçu l’autorisation d’agir ; plus généralement, les organisations doivent, au pied levé, remplacer leurs intervenants qualifiés par du personnel local qui ne l’est pas forcément ; l’encadrement fait souvent défaut. Toutefois, M. Holmes est formel : « Il n’est pas utile d’entrer dans un mode de confrontation. » Cela compliquerait même la situation, en retardant un peu plus les aides.

Pas d’autre choix que de négocier, négocier encore et en appeler à la mobilisation des membres de l’Association des pays d’Asie du Sud-Est (Anase, ou Asean en anglais, qui comprend la Birmanie, Brunei, l’Indonésie, le Cambodge, le Laos, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam). Le 13 mai, l’association a décidé de former une « coalition de la compassion » pour aider la Birmanie. « Nous travaillons à ancrer des rapports de confiance », a expliqué M. Surin Pitsuwan, le secrétaire général de l’Anase. Une équipe d’experts (formée de ressortissants des pays de l’association) a pu obtenir des visas. Plus lentes, ces voies, qui mêlent pressions, dialogue et action, sont certainement plus efficaces que les mouvements de menton et autres déclarations de va-t-en-guerre, dont on sait qu’elles ne seront jamais mises en œuvre. Fort heureusement d’ailleurs.

Une fois de plus, Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris (IEP), a mis en garde contre les débordements verbaux, dans un entretien à Sud Ouest du 15 mai 2008. « Afin d’être utiles, déclare-t-il, il faut conserver une vision rationnelle, ce qui n’est guère apprécié dans ce genre de situation, où l’émotion prend le pas sur les autres considérations. J’ai été stupéfié de voir resurgir dans Le Monde, sous la plume de Bernard Kouchner et de son collègue anglais David Miliband, ce vieux mythe des épidémies mortelles qui seraient causées par les inondations. Il est pourtant médecin et bien informé sur ce genre de situation... Ma réaction a été la stupéfaction : c’est le poncif le plus éculé. Déjà, après le tsunami, cela avait été un enjeu énorme, j’avais eu l’occasion de dire qu’il ne fallait pas envoyer d’équipes médicales ou de vaccins, mais que les gens avaient davantage besoin de moyens de transport, de déblaiement et de terrassement. L’urgence n’est pas vitale. La plupart des secours immédiats sont assurés par le voisinage. Il faut aider les gens à s’abriter temporairement, les aider à se nourrir, à avoir de l’eau potable. (…) Comme chaque fois, [la dramatisation] permet de répondre avec des airs de flic ou de surveillant général qui me sidèrent. On a l’impression que notre ministre des affaires étrangères rappelle à l’ordre avec son gros bâton ceux qu’il considère comme de mauvais élèves. On veut se donner des airs de justicier sauveur dans un contexte où le gouvernement birman, par ailleurs criminel et corrompu, ne mérite aucune complaisance.  » De plus, note Brauman, « en Birmanie autant qu’en Chine les incursions occidentales ont laissé des souvenirs cuisants. Notre mémoire en privilégie certains aspects. En Asie, la mémoire en privilégie d’autres. Prétendre ignorer ce passé, c’est nous condamner à une incompréhension ».

En d’autres circonstances – la répression par la junte des manifestations des moines bouddhistes en septembre 2007 –, le spécialiste Renaud Egreteau mettait, lui aussi, en garde contre les solutions qui apparaissent simples et peuvent se révéler dangereuses. Rappelant que l’armée est au cœur du pays – et pas seulement depuis l’arrivée de la junte -, il écrivait dans Le Monde du 29 septembre 2007, sous le titre « Quelle transition en Birmanie ? » : « L ’armée ne peut pas être écartée du processus de transition ; de la même manière que l’opposition civile incarnée par Aung San Suu Kyi et les minorités ethniques (insurgées ou non) ne peut être marginalisée. (…) Pousser la population birmane, les étudiants, les bonzes et les militants pro démocratie à se révolter dans leur pays sans leur apporter un soutien extérieur concret, immédiat et autre que symbolique ne permettra pas d’accélérer le processus de transition, mais accentuera le désespoir d’un peuple qui se sentira abandonné de l’extérieur une fois la répression achevée.

Ainsi, soit la communauté internationale intervient directement dans les affaires birmanes en optant pour un scénario d’ingérence semblable à ceux proposés au Kosovo, au Timor ou en Afghanistan, ce qui est peu probable. Soit elle choisit de faciliter le dialogue et la réconciliation dans le pays, et, dans ce cas, n’en appelle pas au renversement de l’armée birmane, mais plutôt à l’établissement d’un dialogue, ce que de nombreux bonzes, militants et manifestants ont scandé depuis plusieurs jours dans les rues de Rangoun. Appeler le régime militaire à dialoguer ne suffit pas, il faut être aussi prêt, de son côté, à accepter de le rencontrer. Ostraciser un régime xénophobe qui se complaît dans son isolationnisme est une erreur diplomatique. Le dialogue ne signifie pas le soutien idéologique, loin de là. L’instauration d’une démocratie en Birmanie passe d’abord par une réconciliation entre l’armée et son peuple, mais aussi par une nouvelle approche de la communauté internationale.  »

Dans Le Monde diplomatique, Renaud Egreteau était encore plus explicite : « Une transition politique passe par de nombreuses concessions, de la part de toutes les parties en présence – junte, opposition civile birmane, minorités ethniques, “communauté internationale” –, et non par une simple rébellion de rue, fût-elle guidée par les moines bouddhistes. » (« Pas de “révolution safran” en Birmanie », novembre 2007.) Voilà qui devrait être médité par tous ceux qui veulent (vraiment) aider les Birmans.

A la découverte de la Chine

Ceux qui jusqu’à présent mettaient un trait d’égalité entre la Chine et la Birmanie, chacune livrée à la dictature, sont un peu pris de cours. Ils doivent reconnaître que Pékin ouvre ses portes, que les journalistes chinois peuvent faire leur travail avec professionnalisme (ce qui ne s’improvise pas), et que les secours sont correctement organisés. Que le président Hu Jintao et le premier ministre Wen Jiabao en profitent pour redorer leur blason après la répression tibétaine – tout comme Carrefour, qui a fait un gros chèque pour les victimes afin de soigner son image auprès des consommateurs chinois –, c’est évident. Quelles que soient les motivations, ce qui compte, c’est que cela avance. Et les commentateurs auraient intérêt à regarder la réalité en face plutôt que de rester prisonniers de leurs fantasmes.

Une mention spéciale pour Simon Winchester, l’auteur de The Man Who Loved China et d’une tribune, au demeurant intéressante, publiée dans l’International Herald Tribune (15 mai 2008). Après avoir noté que la Chine fut une grande nation d’innovation et de recherche scientifique (lire à ce propos le chapitre deux de mon livre Chine, Inde, la course du dragon et de l’éléphant, Fayard, 2008), il s’interroge : « Pourquoi est-ce que les Chinois n’ont pas été capables au minimum de contrer les effets des mouvements de la terre - au moins comme peut le faire l’Amérique ? » Il suffit de se rappeler le drame de La Nouvelle-Orléans, après le passage du cyclone Rita, pour comprendre que comparaison n’est décidément pas raison (lire notamment Mike Davis, « A La Nouvelle-Orléans, un capitaliste de catastrophe », Le Monde diplomatique, octobre 2005). Pour une part, on retrouve en Chine comme aux Etats-Unis les mêmes mécanismes qui conduisent à des dégâts considérables : des constructions modernes de peu de qualité, ce que montre d’ailleurs Winchester.

Martine Bulard

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