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Jaipur, la ville rose, panse ses blessures

par Mira Kamdar, 23 mai 2008

Une semaine après les attentats qui l’ont secoué, Jaipur se remet lentement. Les rues demeurent vides. Le peur est encore présente.

Actuellement, c’est la saison des grandes chaleurs en Inde. Les touristes étrangers se font rares, même dans cette capitale féerique du Rajasthan, l’Etat des palais et des princes. Ce mardi 13 mai, les citadins de la vieille ville, joliment encerclée par ses murailles peintes en rose tamisé d’ocre, profitaient de la fraîcheur du soir pour sortir se promener dans les allées et ruelles des bazars. Des jeunes gens en petits groupes, des familles, les parents tenant leurs enfants par la main, déambulaient devant les boutiques où l’on vend des bracelets en verre coloré, des lunettes de soleil, des jouets, des articles ménagers. Dans la foule se trouvaient des charrettes chargées de collations salées, de jus de canne à sucre pressée, de mangues dont la chair succulente est servie découpée en dés qui restent attachés à la peau retournée, telles des sculptures modernes ruisselantes d’or. Les temples hindous se remplissaient, comme tous les mardis du monde. Les policiers rattachés au commissariat du quartier de Kotwali venaient juste de finir de se présenter à l’appel du soir. L’air doux retentissait de la cacophonie typique de la rue indienne : chansons bollywoodiennes, petits klaxons des pousse-pousse, cris des vendeurs.

Les huit bicyclettes neuves garées ici et là, des sacs de courses pleins attachés aux guidons, n’attiraient point l’attention des passants. Celui qui aurait osé y jeter un coup d’œil y aurait vu des sous-vêtements neufs, de quoi pousser tout Indien pudique à détourner le regard, l’empêchant de découvrir en dessous une bombe composée du puissant explosif militaire RDX. Vers 19 heures 30, les bombes cachées dans les slips et les soutiens-gorge ont commencé à exploser : un choc assourdissant suivi par un moment de silence abasourdi, puis les cris affolés des blessés. A peine s’était-on rendu compte de ce qui venait de se passer près du temple hindou qu’un peu plus loin, à côté du commissariat de Kotwali, une autre bombe explosait, puis une troisième près du célèbre palais des Vents, arrêt de rigueur sur le circuit touristique de la ville. Et ainsi de suite, pendant une vingtaine de minutes, jusqu’à ce que sept des huit bombes disposées aient semé l’horreur dans une ville qui n’avait jusqu’alors jamais été touchée par une telle violence aveugle.

Ce fut un massacre : soixante-six morts et plus de deux cents blessés – certains très gravement. Le pire qu’ait connu l’Inde, après l’attentat sur le réseau de transports publics à Bombay en 2006.

Une fois de plus, la règle du jeu des attentats terroristes en Inde a été respectée. Ce sont des cibles civiles qui sont visées : marchés, réseaux des transports publics, temples (de préférence le mardi, jour d’affluence hindoue), mosquées (de préférence le vendredi, jour saint musulman), cafés, ou amphithéâtres lors des animations culturelles. Les victimes sont de tous âges, de toutes confessions.

Quels sont les objectifs – publics ou non – des auteurs de ces crimes ? Nuire à la réputation de l’Inde, géant économique émergent de la région, certes. Se venger des actions indiennes au Cachemire ? Eventuellement. Veiller à ce que le nouveau gouvernement civil au Pakistan et son homologue indien ne se rapprochent pas ? Très possible. Mais surtout inciter au conflit religieux dit « communariste » en Inde, notamment entre les hindous et les musulmans.

Fort heureusement, cela ne marche pas. Quoi que les terroristes essaient, les Indiens refusent d’entrer dans une politique de guerre confessionnelle, comme le montre le calme qui a persisté dans différentes villes après des attentats récents contre des temples hindous ou des mosquées. On peut citer en exemple Hyderabad, où, le 18 mai 2007, une bombe a explosé près de la mosquée Mecca Masjid, tuant neuf personnes (cinq autres ont péri sous le feu des policiers tâchant de contenir le chaos), ainsi que Bénarès, où des attentats contre des temples hindous ont fait vingt-trois morts, le 7 mars 2006. Malgré ces attaques sanglantes, la violence ne s’est pas déchaînée entre hindous et musulmans. Afin d’assurer que cela soit également le cas à Jaipur, un couvre-feu a immédiatement été imposé, et les forces de l’ordre ont été déployées.

Sans doute, en attaquant la ville rose, les responsables de ces crimes ont-ils voulu porter un coup à l’industrie du tourisme. Jaipur est la deuxième ville touristique du pays, après Agra, où des foules se rendent chaque année pour visiter le célèbre Taj Mahal. Ils ont en grande partie réussi, puisque plus de 40 % des réservations en cours pour Jaipur ont été annulées. Mais, au-delà de la ville, c’est toute l’image à l’étranger d’une Inde paisible et attrayante qu’ils ont cherché à détériorer. Peut-être ont-ils voulu, en plus, mettre à l’épreuve le gouvernement de l’Etat du Rajasthan, actuellement aux mains du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti politique de la droite hindouiste, ainsi que le chef de cet Etat, M. Vasundhara Raje, membre de la famille royale de Jaipur.

Qui sont les commanditaires ?

Traditionnellement, les experts invoquent le différend entre l’Inde et le Pakistan au Cachemire (lire Pierre Conesa, « Aux origines des attentats-suicides », juin 2004). Les Indiens accusent le Pakistan de soutenir des groupes terroristes, tel Lashkar-e-Taiba, soupçonné d’avoir tramé maints attentats. La semaine dernière, lors de sa visite à Jaipur, le ministre de l’intérieur Sri Prakash Jaiswal a déclaré que ces crimes étaient « l’œuvre d’une puissance étrangère », sans indiquer laquelle.

Le Pakistan, redoutant un refroidissement dans ses relations avec New Delhi, a immédiatement condamné ces actes criminels. Du reste, le 20 mai, M. Pranab Mukherjee, ministre des affaires étrangères indien, et son homologue pakistanais M. Shah Mohmood Qureshi, ont repris les discussions officielles, dans le cadre du processus engagé il y a quatre ans, pour tenter de dénouer le conflit du Cachemire. Il s’agit du premier contact entre les deux puissances nucléaires régionales depuis le changement de gouvernement au Pakistan (lire « Pakistan : le plus dur reste à faire », par Jean-Luc Racine, La valise diplomatique, 27 février 2008).

Pour les attentats de Jaipur, d’autres pistes sont avancées, et notamment celle de groupes terroristes venus du Bangladesh, tel Harkat-ul-Jehad al-Islami (HuJi), lié à d’autres attentats récents en Inde. Mais, selon certains spécialistes, HuJi serait soutenu, lui aussi, par l’Inter-Services Intelligence (ISI), le service de renseignement pakistanais, depuis longtemps accusé par les Indiens d’être derrière les groupes terroristes islamistes basés au Pakistan et plus récemment au Bangladesh. Plusieurs travailleurs immigrés bangladais à Jaipur ont été détenus après l’explosion des bombes.

Certains observateurs pointent aussi le fait que le 13 mai, jour de ces attentats, est le dixième anniversaire des essais nucléaires effectués près de Pokhran, dans ce même Etat du Rajasthan. Les essais avaient été perçus comme un triomphe du gouvernement national de l’époque, alors aux mains du BJP. Celui-ci avait alors développé tout un discours sur le retour à la puissance de l’Inde hindoue, trop longtemps laissée aux mains des usurpateurs musulmans — des armes nucléaires au service de l’Inde hindouiste, en quelque sorte. En montrant la vulnérabilité hindoue, les attentats écorneraient cette propagande toujours vivace.

Toutefois, un groupe nouveau, dont peu de gens avaient entendu parler, Indian Mujahideen, a revendiqué ces attentats, par un courriel envoyé aux médias depuis un cybercafé de la ville et qui contenait une image d’une des bicyclettes avant son explosion. L’adresse depuis laquelle ce courriel a été envoyé est symbolique : guru_alhindi_jaipur@yahoo.co.uk. « Al-Hindi » ainsi que l’adresse britannique du courriel, rappellent Abu Musa Al-Hindi, connu aussi sous le nom d’Abu Eissa Al-Hindi, l’immigré indien élevé au Royaume-Uni, converti à l’islam et condamné aux Etats-Unis, en 2006, pour son rôle au sein d’Al-Qaida. Les auteurs se revendiquent de ce personnage, par sympathie et par volonté de faire peur. Une manière de souligner que les Indiens ne sont plus épargnés par cette mouvance (lire Ajai Sahni,« Jaipur : Get to the Basics »).

L’identité exacte des responsables reste pour le moment un mystère. Certes, les actes de terrorisme peuvent venir des maoïstes, des régionalistes et d’indépendantistes. Mais il semble évident que la menace du terrorisme à motivation islamiste devient beaucoup plus complexe que ce qu’elle semblait être il y a quelques années, quand les dirigeants pouvaient accuser soit le Pakistan, soit le Bangladesh, d’être des incubateurs de mouvements terroristes. L’arrestation, en mars, de plusieurs chefs du groupe indien islamiste Students Islamic Movement of India (SIMI), impliqué dans l’attentat contre le réseau des transports publics à Bombay en 2006, témoigne de la radicalisation d’une certaine partie, aussi infime soit-elle, de la population musulmane indienne. Radicalisation qui s’est accrue surtout depuis les massacres de musulmans dans l’Etat du Gujarat en 2002, déclenchés par la mort d’une cinquantaine de militants hindous, dont des femmes et des enfants, carbonisés dans leur voiture de train dans la petite ville de Godhra (l’origine de l’incendie, accidentelle ou criminelle, demeure incertaine).

Les responsables des crimes du Gujarat toujours impunis

Pour comprendre cette montée de la radicalisation, il faut savoir que le chef du gouvernement de l’Etat du Gujarat, M. Narendra Modi, la superstar du BJP, ne s’est jamais repenti du rôle que les siens avaient joué dans les opérations punitives contre la communauté musulmane. Les membres de son gouvernement et des forces de l’ordre responsables de ce massacre, dans lequel ont péri environ deux mille citoyens indiens musulmans, restent à l’abri de toute action judiciaire. Loin d’en avoir pâti, la carrière politique de M. Modi n’a au contraire cessé de progresser, grâce à l’approbation d’une population hindoue qui s’est sentie vengée. Même le gouvernement national dominé par le Parti du Congrès de Mme Sonia Gandhi – parti laïque, totalement opposé au BJP – n’a engagé aucune démarche contre M. Modi, en dépit de la publication, en novembre 2007, d’une enquête sérieuse menée par les journalistes du journal Tehelka (« Gujarat 2002 : The truth in the words of the men who did it »). Ces derniers ont clairement démontré la complicité des dirigeants, au plus haut niveau, du gouvernement de M. Modi, en révélant les confessions filmées de personnes impliquées dans les massacres, dont Babu Bajrangi, Ramesh Dave, Haresh Bhatt, Suresh Richard, Arvind Pandya et Rajendra Vyas.

Pour l’heure, la quasi-totalité des Indiens musulmans est restée imperméable aux arguments de l’extrémisme. Ils sont pourtant les grands oubliés de la croissance économique récente du pays. Leur niveau d’éducation se situe à un niveau inférieur à la moyenne nationale (lire le rapport Sachar (PDF), du nom du ministre de la justice, en 2006). Ils sont de plus en plus marginalisés dans cette « Inde qui brille », comme on présente parfois l’économie émergente indienne. Ce que l’Inde a le plus à redouter, c’est la conjugaison de la frustration d’une partie de cette population avec les efforts de recrutement des mouvements terroristes internationaux, tel Al-Qaida, et régionaux, tel Lashkar-é-Taiba ou le groupe bangladais Harkat-ul-Jehadi-Islami.

Une semaine après ces attentats qui ont fait régner la peur, Jaipur essaie de retrouver une vie normale. Les dirigeants du nouvel Indian Premier League de cricket – créé pour remodeler ce sport très « british », dont les Indiens raffolent autant que du football américain, avec des pom-pom girls importées des Etats-Unis – ont maintenu le match prévu le samedi 17 mai. Shane Warne, Shane Watson, Graeme Smith et leur manager Darren Berry, qui font partie des Rajasthan Royals, l’équipe locale – la seule à compter des étrangers –, ont réclamé des mesures de sécurité. En vacances à Goa lors de l’attentat, ces joueurs avaient un temps envisagé de renoncer à jouer. C’eût été une victoire pour les terroristes.

Mira Kamdar, chercheuse, Asia Society, New York ; auteure de Planet India : L’ascension turbulente d’un géant démocratique (Actes Sud).

Mira Kamdar

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