En kiosques : décembre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

« Le Sel de la mer »

par Alain Gresh, 23 mai 2008

Le film palestinien Le Sel de la mer, de la réalisatrice Annemarie Jacir, est présenté à Cannes dans la sélection « Un certain regard ». C’est un film magnifique, qui devrait sortir en France en septembre (le DVD est désormais disponible dans la boutique du Monde diplomatique).

On trouvera un entretien avec l’acteur Saleh Bakri, sous le titre « Saleh Bakri, acteur dans “Le Sel de la Mer”, d’Annemarie Jacir », sur le site Telerama.fr, et un autre avec l’actrice Suheir Hamad sur Lemonde.fr, « “Ces gens qu’on voit passer le mur, ils sont toujours là-bas” ».

J’ai pu réaliser un entretien avec la réalisatrice il y a quelques semaines. Rappelons qu’Israël lui a refusé le droit de retourner à Ramallah.

Ma première question concerne les conditions de tournage en Palestine. Nous voyons dans le film des postes de contrôle, le mur, les barbelés ; comment avez-vous pu travailler ?

Annemarie Jacir : C’est extrêmement difficile. Le film est un road movie qui se déroule en Cisjordanie, mais aussi dans la Palestine historique (Israël) ; or il est difficile de se déplacer. L’équipe était composée d’Européens et de Palestiniens. Mais l’acteur principal palestinien, Saleh Bakri, n’avait pas le droit d’aller à Ramallah, car il a la nationalité israélienne, et l’équipe cisjordanienne n’avait pas le droit de quitter Ramallah. Salah Bakri a dû ainsi se faufiler pour arriver à Ramallah, et quand l’armée israélienne faisait une descente, il devait se cacher.

Saleh était donc en situation irrégulière…

Il l’est pendant la première partie du film qui se passe en Cisjordanie. Pendant la seconde partie, qui se passe dans la Palestine historique, il est en situation régulière, mais notre équipe cisjordanienne n’a pas été autorisée à nous suivre… Certains sont venus quand même, surtout des femmes — pour elles c’est un peu plus facile.

Les deux personnages principaux semblent ne rien avoir en commun. L’un est né en Palestine et n’en est jamais parti, l’autre a grandi à Brooklyn. L’un rêve de quitter la Palestine et l’autre d’y venir…

Soraya et Emad ont grandi dans des environnements et des contextes absolument différents. Toute sa vie, elle a rêvé, comme une réfugiée palestinienne, de la Palestine. Et lui, qui toute sa vie a connu l’occupation et la réalité de la Palestine, il veut en partir… Ils se retrouvent parce que, en Palestine, ils sont tous deux marginalisés. Ce sont des réfugiés, à l’intérieur et à l’extérieur. Ils sont marginalisés non seulement d’un point de vue international, mais dans le contexte palestinien : on les a mis de côté. En tant que communauté, en tant que réfugiés, leurs problèmes ont été oubliés.

Durant les dix premières minutes du film, on voit Soraya arriver en Palestine avec un passeport américain, et elle subit, au contrôle, une forme de violence que l’on ressent très fortement. Là aussi, il y a peut-être un point commun avec Emad…

A l’aéroport, elle s’attend à être traitée comme tout le monde, mais découvre qu’une fois avérées ses origines palestiniennes, elle se retrouve dans une position différente de celle des autres. De nombreux Palestiniens et moi-même avons découvert aux frontières que nous étions palestiniens.

Dans le film, il y a ces deux personnages, il y a la Cisjordanie – on ne voit pas Gaza, bien entendu –, et on voit Israël. Et c’est tout à fait différent…

Oui. Il s’agit d’un petit pays, d’un petit endroit. Vous pouvez vraiment, de Ramallah, voir la mer, voir Tel-Aviv…

Mais Emad n’a jamais pu aller à la mer…

Je connais des gens de Ramallah qui jamais de leur vie n’ont eu l’autorisation d’aller à Jérusalem, qui se trouve pourtant à un quart d’heure en voiture. Deux Palestine, deux espaces différents… Ma famille est de Cisjordanie, toute mon expérience venait de là-bas, et c’est seulement, je dirais, lors de ces dix dernières années que j’ai commencé à découvrir le reste de la Palestine historique, ce qui est aujourd’hui Israël. Tout à coup, tout s’ouvre, la pression disparaît. A la minute où vous quittez Ramallah, le monde entier s’ouvre. C’est ce sentiment que j’ai essayé de saisir.

Dans les années 1990, il y avait de l’espoir, l’Autorité palestinienne… Désormais nous vivons une période beaucoup plus sombre.

Soraya est encore pleine d’espoir quand elle arrive à Ramallah, quand elle voit le policier, quand elle voit le drapeau palestinien sur la place… Parce que c’est la première fois qu’elle est ici. Je me souviens, dans les années 1990, la première fois que j’ai vu un homme descendant la rue avec son fils qui portait un drapeau palestinien… C’était tellement beau, parce qu’auparavant ce drapeau était totalement interdit. Aujourd’hui, tout cela s’est envolé. Mais Soraya a cet espoir au début. Puis elle essaie de récupérer de l’argent que son grand-père a laissé dans une banque en 1948, et on lui le refuse.

Elle décide alors de le voler. Et vous écrivez que ce que Soraya et Emad ont en commun, c’est qu’ils sont des criminels.

Ils sont déjà criminalisés. C’est illégal pour un Palestinien d’aller à Jérusalem, illégal de construire une maison, illégal de faire tant de choses… Des choses élémentaires. Alors, eux, lorsqu’ils prennent les choses en main, choisissent de devenir des criminels. Y compris en allant illégalement en Israël.
La seconde partie du film s’y déroule. D’un côté ils y sont clandestins, parce qu’ils sont dans l’illégalité, mais on sent que c’est un autre pays. Ils sont « libres ».

Beaucoup de gens me demandaient : « Je ne comprends pas : où est-ce qu’on est ? Où est-ce qu’ils sont dans le film ? » Et d’une certaine manière, c’est tout l’intérêt. Ces frontière sont si arbitraires, et ces postes de contrôles, où sont-ils ? Il y en a 600 en Cisjordanie, et ils ne séparent pas les Israéliens des Palestiniens, ils séparent les Palestiniens des Palestiniens. Le mur sépare des Palestiniens de Palestiniens. Alors oui, une fois en Israël, il n’y a plus de postes de contrôle, il n’y a plus de murs, et ils sont libres… Mais seulement tant qu’ils demeurent invisibles.

Soraya retourne voir la maison de Jaffa que son grand-père a quittée en 1948. Et Emad retourne dans son village d’origine, Dawayma, dont il ne reste que des ruines.

Le village d’Emad, Dawayma, n’existe plus ; celui que nous avons filmé s’appelle Souba, il était seulement partiellement démoli. Il y a plus de cinq cents villages qui ont été complètement rasés en 1948-1950. Petit à petit, je découvrais les restes du village. Je crois que j’en ai retrouvé une cinquantaine, et nous avons décidé de filmer à Suba. Mais le choc pour moi est en relation avec un documentaire que j’avais tourné dans des camps de réfugiés au Liban. Beaucoup des réfugiés étaient d’un village du nom de Safouri. Ils en parlaient, de l’importance de la terre, alors qu’ils vivaient depuis trois-quatre générations dans ce camp, juste du béton et des murs. Par hasard, alors que je conduisais, j’ai vu un panneau en anglais avec écrit : « Zapuri », et un ami m’a dit : « Ah, ça, c’est l’ancien village de Safouri. » J’ai dit : « Mais je viens juste de rencontrer plein de gens qui viennent de là ! On y va. » Et c’était… C’était vraiment choquant de découvrir toute cette terre, et tout ce vide, un village vide, et ces gens qui en sont si proches, à deux heures, une heure et demie en voiture, et c’est impossible pour eux d’y aller.

A la fin du film, une simple phrase évoque ce qui s’est passé à Dawayma en 1948.

Je n’ai pas jugé nécessaire de parler de manière précise du massacre de Dawayma. C’est de là que vient Emad, et il porte ce poids avec lui. La première fois que Soraya et lui se rencontrent, il dit qu’il est de Dawayma, et elle comprend. Ils n’en parlent pas, mais elle sait ce que cela veut dire. Et une fois qu’ils sont dans le village, le seul « signe » peut-être de ce massacre, c’est lorsqu’ils décident d’élever ce mémorial. C’est un moment intime entre eux et je voulais qu’il demeure très personnel. Mais c’est vrai que Dawayma est l’un des plus grands massacres, mais aussi un des plus méconnus de 1948.

Pour en revenir à Soraya : en un sens, elle n’a rien à faire en Palestine, si ce n’est un travail de mémoire. Avant même d’être un problème politique, le problème des réfugiés est un problème humain : ces gens ont un rapport très fort à la terre, et surtout avec le fait qu’on n’a jamais reconnu les massacres, le nettoyage ethnique, etc.

C’est tout à fait le cas pour Soraya. Elle est si américanisée, elle n’a jamais vécu la réalité de la vie en Palestine. Mais elle a vécu la réalité de la majorité des Palestiniens, qui demeurent en dehors de la Palestine. Les Palestiniens sont partout dans le monde. Et puis, il y a ce manque de reconnaissance de ce qui leur a été fait.... Pour quelqu’un qui n’a pas été dépossédé, qui n’a pas perdu sa maison ou qui en possède une, c’est très dur de comprendre.

Dans un de vos textes, vous dites que dans ce contexte politique, où personne ne voit de solution, le cinéma peut jouer un rôle ou dire quelque chose.

Le cinéma peut beaucoup en Palestine. De plein de manières. Il y a tant d’histoires, tant de choses... Nous avons été réduits à l’invisibilité toutes nos vies, peu de gens le savent, tant de choses ont été interdites, nos livres, nos voix ont été tues, dans les années 1970, 1980, nos écrivains, tous nos artistes ont été assassinés… Alors il y a ce silence imposé qui a duré et qui dure encore, et le cinéma est juste un moyen différent de s’exprimer. Chaque film palestinien qui se tourne est un miracle selon moi.

Mais vous écrivez des poèmes également…

Oui, j’ai commencé comme écrivaine et puis j’ai réalisé que la mise en scène m’intéressait. Je suis aussi très influencée dans mon travail par les écrivains et la poésie arabes. Je pense que dans « Le Sel de la mer », il y a du Darwich (NDT : Mahmoud Darwich, célèbre poète palestinien), il y a beaucoup d’inspiration venue de nos poètes.

La poésie joue un rôle, non seulement en Palestine mais dans le monde arabe…

Dans le monde arabe, pour un homme, dire qu’on est poète, c’est… Vous êtes poète, c’est estimé, c’est une chose dont on peut être fier. En Amérique, un homme qui dit : « Je suis poète », on pense qu’il a un problème. C’est ainsi que la société le voit. Alors c’est vrai, il y a une grande différence d’appréciation de ce point de vue…

Pour vous, devenir réalisatrice, passer de la poésie au cinéma, c’était facile ? Etait-ce une décision, était-ce… ?

Au lycée, j’ai fait du théâtre, et puis j’ai commencé à mettre en scène des pièces, et puis j’en ai écrit et mis en scène une qui a été interdite, et c’était un sentiment fantastique pour moi : j’ai découvert que j’avais une fibre pour ce genre de choses (rires) ! Au même moment, par hasard, j’avais une amie qui était monteuse vidéo, alors je passais du temps avec elle en salle de montage et elle m’a appris à monter. J’ai commencé à faire des choses juste pour le plaisir, pour moi. Et puis j’ai toujours été intéressée par l’écriture, puis plus tard spécifiquement par l’écriture de scénarios… Mais je n’ai pas vraiment persévéré. J’étais intéressée par le cinéma mais je ne savais pas exactement par quoi. Alors j’ai commencé à travailler sur les plateaux, à accepter tous les types de boulots horribles dans lesquels vous pensez que vous allez apprendre quelque chose du cinéma avant de réaliser que tout ce que vous faites, c’est apporter du café à quelqu’un (rires).

Et puis j’ai commencé à travailler dans une agence littéraire qui représentait des scénaristes, et j’ai lu beaucoup, beaucoup de scripts, y prenant vraiment goût, mais réalisant en même temps que Hollywood, Los Angeles et les Etats-Unis en général n’étaient pas le bon endroit pour moi. Je n’avais pas l’impression d’apprendre quoi que ce soit, alors j’ai intégré une école de cinéma…

Où ça ?

A New York. J’y ai étudié le cinéma et ça a vraiment commencé là. J’ai découvert toutes sortes de choses qui m’intéressaient, le montage, le cadre, l’écriture, j’ai découvert que j’adorais les acteurs, travailler avec les acteurs, et que je voulais réaliser. Tout est venu d’un coup en quelque sorte…

Pourriez-vous nous parler du titre ? Il est très poétique…

Vous l’aimez en français ? Parce qu’en français c’est différent… Ce devrait être « Le Sel de cette mer », mais ceux qui parlent français disent que ça sonne mal…

C’est vous qui avez choisi le titre en anglais ?

J’ai choisi le titre en arabe, qui en anglais veut dire « Le Sel de cette mer ». Je crois que cela sonne bien en arabe et en anglais. Le film parle tant de la mer et de la relation que les personnages ont avec elle, ce que la mer signifie pour les Palestiniens. Nous sommes une société méditerranéenne, alors nous vivons avec la mer, mais désormais la mer est quelque chose que nous ne pouvons plus atteindre. Il y a des Palestiniens qui ne l’ont jamais vue. Et pour les réfugiés chassés en 1948, la mer a été la dernière chose qu’ils ont vue de la Palestine. Il y a une sorte de livre de mémoires écrit par Chafiq Al-Hout, qui est un Palestinien exilé de Jaffa, et il y parle de ce moment de 1948… Ils étaient dans les bateaux et il regardait Jaffa, et le bateau s’éloignait… C’est le début du film. Et je dis « Le Sel de cette mer » parce que je voulais être précise. Pas la mer en général : cette mer.

Alain Gresh

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016