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Le bœuf américain fait tomber le gouvernement sud-coréen

mercredi 11 juin 2008, par Martine Bulard

Un million et demi de pétitionnaires, plus de sept cent mille personnes dans les rues de Séoul, des dizaines de milliers de lycéens et d’étudiants mobilisés, et finalement un gouvernement contraint à la démission. Après cent jours de pouvoir, le président sud-coréen Lee Myung-bak doit faire face à une crise majeure de pouvoir. Elu en décembre 2007 avec 48,7 % des voix (contre 26,1 % au candidat du parti sortant), le président, qui a pris ses fonctions le 25 février 2008, est désormais au plus bas dans l’opinion publique.

Tout a commencé avec sa décision de reprendre les importations de bœuf américain, suspendues depuis 2003, après les craintes suscitées par les risques d’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), la maladie de la «  vache folle  ». M. Lee a annoncé la mesure quelques heures après sa rencontre avec M. George W. Bush, qui en a fait la condition préalable à la ratification de l’accord de libre-échange signé un an plus tôt, par le président de la République d’alors, M. Roh Moo-hyun.

Déjà, à cette époque, quelque six mille personnes avaient manifesté à Séoul pour demander au Parlement de rejeter l’accord, en scandant : « Pas besoin de vache folle américaine, offrez-en au président George Bush » (lire Any Bourier, « Corée du Sud - Etats-Unis : un accord qui dérange », La Valise diplomatique, 20 avril 2007). L’ouverture des frontières à la viande américaine est restée dans les sables. D’où l’insistance de M. Bush à voir les engagements devenir réalité. Avant 2003, la Corée du Sud importait 850 millions de dollars de viande bovine, ce qui en faisait le troisième marché mondial pour les producteurs américains.

Dès l’annonce du revirement, la population coréenne – déjà touchée par une autre épizootie, la grippe aviaire – a vivement réagi, et des internautes ont lancé une pétition qui a rapidement pris de l’ampleur. Les manifestations se sont multipliées et, mardi 10 juin, plus de sept cent mille personnes étaient rassemblées dans les rues de la capitale, des dizaines de milliers d’autres se sont mobilisés dans le reste du pays… malgré les violences policières et la répression. Du jamais-vu depuis vingt ans, comme le note la presse de Séoul. Un manifestant, qui avait essayé de s’immoler par le feu, est décédé de ses blessures mardi. Des dizaines de manifestants ont été arrêtés.

Dans un premier temps, le pouvoir a traité l’affaire avec mépris : « Nous sommes submergés par la honte de voir ainsi les gens protester contre la reprise des importations », déclarait encore le 29 mai dernier M. Chung Woon-chun, ministre de l’agriculture (« After Seoul lifts ban on US beef, protesters erupt », JongAng Daily, 30 mai 2008). Puis le président Lee en personne est monté au créneau. Pour tenter de rassurer les Coréens, il a fait état d’un échange téléphonique avec M. Bush, qui lui aurait promis de s’assurer que le bœuf exporté serait sain et de « faire de son mieux pour que les bœufs de plus de trente mois [plus sujets à la maladie] ne puissent être exportés » (lire « Lee, Bush discuss beef imports », 9 juin 2008). Ce qui n’était guère de nature à calmer les esprits. D’autant que la télévision publique comme la chaîne MBC, des journaux et surtout des blogs ont montré que les contrôles américains étaient pour le moins très approximatifs : moins de 1 % des bovins subiraient des contrôles sanitaires. L’International Herald Tribune, le 29 mai 2007, racontait les ennuis d’un producteur de bovins dans le Kansas qui avait entrepris de faire des tests sur l’ensemble de son cheptel (« US government fights to keep meatpackers from testing all slaughtered cattle for mad cow » (« Le gouvernement américain lutte pour empêcher les producteurs de viande d’évaluer tout le bétail »). Certes, depuis le 22 mai 2007, les Etats-Unis et le Canada ont été classés par l’Organisation mondiale de la santé animale parmi les pays à « risques contrôlés ». Mais les Coréens ne croient guère à ce genre de qualification et ne veulent prendre aucun risque.

En appui des protestations populaires, les partis d’opposition ont refusé de siéger au Parlement, paralysé depuis près d’un mois, tandis que le principal syndical, la Confédération coréenne des syndicats (connue sous le nom anglais de Korean Confederation of Trade Unions, KCTU), a mobilisé ses troupes. « L’administration Lee a choisi de protéger les intérêts de l’industrie agroalimentaire des Etats-Unis, a déclaré le dirigeant du syndicat Lee Suk-haeng. Elle ferait mieux de protéger la santé du peuple » (voir le site du syndicat www.kctu.org). Il faut dire que le rapprochement spectaculaire, ces derniers mois, entre la Corée et les Etats-Unis qui n’avaient guère apprécié les réticences du précédent pouvoir à les suivre dans leur croisade contre la Corée du Nord (lire « Quelques leçons coréennes », La Valise diplomatique, 19 mars 2007, et « Et la Corée redevient fréquentable », Le Monde diplomatique, octobre 2007), n’est pas franchement populaire.

Finalement, lundi 9 juin, le président Lee a admis avoir « négligé les aspirations éthiques du peuple dans le choix des membres du gouvernement  » (Kim Yon-se, 
« Lee plans cabinet reshuffle », Korea Times, 9 juin 2008). Le lendemain, le gouvernement présentait sa démission. Les ministres de l’agriculture et de la santé devraient être limogés. La presse de Séoul parle également du remplacement du ministre de l’éducation (la police a pénétré dans plusieurs établissements scolaires, après les manifestations), ainsi que de celui des affaires étrangères (accusé d’avoir fort mal négocié avec les autorités américaines).

En fait, comme le note M. Kim Il-young, professeur à l’université Sung Kyun Kwan de Séoul, « l’accord sur le bœuf américain a mis le feu aux poudres, dans une atmosphère déjà lourde de colère et de frustration ». M. Lee s’est fait élire sur ses recettes libérales censées apporter un changement social. Les Coréens n’ont rien vu venir… sauf la viande bovine américaine. Et le climat social s’assombrit.

Depuis le début de la semaine, les chauffeurs routiers ont voté la grève pour protester contre la hausse des prix des carburants (voir ci-dessous). Le syndicat KCTU devrait, dans les prochains jours, lancer un mot d’ordre de grève générale dans le secteur automobile. Le syndicat appuie les actions menées contre la privatisation des services de l’eau. Le gouvernement a dû mettre en sommeil ses projets de vente au privé de banques publiques.

C’est donc sur fond de mécontentement social que se sont déroulées les manifestions gigantesques dans la soirée du mardi 10 juin : les mères de famille portant des banderoles réclamant la sécurité sanitaire pour leurs enfants, les salariés, les étudiants, les syndicats ont défilé au cri de « Lee Myung-bak démission ». La révolte est d’autant plus symbolique que, il y a tout juste vingt ans (le 10 juin 1987), plus d’un million de Coréens avaient envahi Séoul pour protester contre l’assassinat d’un jeune étudiant par un policier lors d’une manifestation, contraignant le pouvoir dictatorial de Chun Doo-hwan à adopter le suffrage universel pour l’élection présidentielle.

M. Lee, qui fut le patron du groupe Hyundai, découvre qu’on ne dirige pas un pays comme on dirige une entreprise. Pourra-t-il s’en sortir avec un simple remaniement ministériel ? Rien n’est moins sûr.

Manifestations contre les hausses du prix des carburants Retour à la table des matières

A Séoul, les manifestants anti-importations de viande bovine ont été rejoints par les routiers et des automobilistes pour protester contre le prix exorbitant des carburants. Le gouvernement a promis une aide financière aux transporteurs, mais le mouvement de grève ne s’est pas arrêté.

A Hongkong, selon l’Agence France-Presse, camions et autocars ont bloqué la circulation pour réclamer la réduction des taxes. En Inde, des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées à New Delhi et dans plusieurs grandes villes contre le relèvement de 10 % du prix de l’essence décidé par le gouvernement - les tarifs demeurent subventionnés. Même protestation au Népal.

Les ministres du pétrole du G8 (Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni, Russie) ainsi que ceux des trois autres gros consommateurs asiatiques (Chine, Corée du Sud, Inde), réunis à Aomori (Japon) les 7 et 8 juin, n’ont pu que constater les dégâts... Sans surprise, les pays riches ont pointé un doigt accusateur vers l’Inde et la Chine, accusées de subventionner les prix et donc de ne pas rationner l’essence par l’argent. Que New Delhi et Pékin aient à faire de sérieux efforts pour une utilisation plus économe du pétrole, c’est évident. Que cela passe par une hausse des prix de vente qui pénalise les plus pauvres, cela l’est beaucoup moins.

Rappelons au passage que, si la Chine est le deuxième consommateur d’énergie (après les Etats-Unis), chaque Chinois consomme aujourd’hui dix fois moins que chaque Américain. Et si l’on commençait à balayer devant notre porte !

7 commentaires sur « Le bœuf américain fait tomber le gouvernement sud-coréen »

  • permalien Emelyne :
    11 juin @12h28   »

    « chaque Chinois consomme aujourd’hui dix fois moins que chaque Américain. »

    Oui, mais ce ne sera plus le cas dans quelques annees. Les emeutes de la faim, les manifestations contre la cherte des matieres premieres ne font que commencer...A moins d’une volonte politique mondiale pour endiguer la maree qui s’annonce.

  • permalien
    11 juin @13h38   « »

    Bon article du 21 mai sur Rebellyon

    http://rebellyon.info/article5285.html

  • permalien
    11 juin @17h56   « »

    Petite erreur d’un 0 sur le nombre de manifestants (70 000 et non 700 000) ...

  • permalien Chakazoulou :
    12 juin @18h12   « »

    La reaction des sud coreens me semble tres saine, en ce sens qu’elle rejette les produits americains dont le sproducteurs considerent qu’aucune barriere ne peut stopper leur productions. Mais quand il s’agit de produits venant de pays tiers et surtout du Tiers Monde, le protectionnisme historique des americains joue a plein.

    Il faudrait beaucoup plus d’actions de masse contre ces produits de l’agriculture intensive americaine et europeene qui a base de hautes doses de pesticides, d’engrais, d’hormones et de produits de gavage finissent par innonder les marches du Tiers Monde et surtout tuent les productions locales. Pourquoi un pakistanais produirait du riz quand son gouvernement l’achete beaucoup moins cher sur le marche international ? -Les libre echangistes diraient que c’est l’avantage comparatif qui doit prevaloir, meme si cela instaure l’echange inegal cher a Henri Emmanuel et Samir Amine-. Alors que fait ce pakistanais, il vient s’ajouter a l’armee des pauvres qui vivent dans la ceinture de pauverete de Karachi. D’autres ex paysans devenus pauvres peuplent les grandes metropoles du Tiers Monde (Djakarta, Manilla, le Caire, Casablanca, Rio, Mexico...)

    La reaction des sud coreens est un sursaut contre la mondialisation qui se nourrit de l’anti americanisme des sud coreens depuis la guerre froide et la division de la Coree.

    Ce ne sont surtout pas les redaceturs et pas mal de lecteurs accros du "Monde Diplomatique" qui vont etre mecontents de ce sursaut anti americain, dans la ligne anti politique americaine chere a Claude Julien.

    Cordialement

  • permalien rribouh :
    14 juin @13h08   « »

    la mondialisation ( globalization ) est l’arnaque du 21°siecle trouvée par la finance internationale pour mieux s’accapare les fruits de la sueur de l’humanité entière.

    Le pire est devant...surtout pour les ’’soit disant ’’ pays développés’’, en plein processus de ’’désertification’’ industrielle ( Ah ! l’économie des services...).

  • permalien Martine Bulard :
    16 juin @11h31   « »

    Une précision sur le nombre de manifestants le mardi 10 juin : ils étaient bien sept cent mille dans les rues de Séoul (je ne me suis pas trompée d’un zéro, contrairement à ce qui est indiqué dans un commentaire ci-dessus). Comme dans tous les pays, les autorités ont une tendance très nette à minimser l’ampleur de la protestation (la police parlait de cent mille manifestants) ; les organisations ont plutôt l’attitude inverse ( elles estimaient que sept cent mille à un million de personnes avaient répondu à leur appel). La presse de Séoul a le plus souvent reconnu qu’il s’agissait de « la plus grande manifestation depuis 1987 ».Tous ceux que cela intéresse peuvent aller regarder la photo de la place Seoul, avant et après les manifestations (Seoul PLaza suffering under mass rallies, Korea Times,15 juin 2008, www.koreatimes.co.kr/www/new... ). A noter que les rassemblements de protestation contre le pouvoir se poursuivent.

  • permalien purple :
    20 juin @16h52   «
    Suite de l’article sur rebellyon.info

    La deuxième partie de l’article mentionné dans un commentaire précédent est disponible ici :

    http://rebellyon.info/article5363.html

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