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Encore, toujours, l’islam...

par Alain Gresh, 18 juin 2008

Je m’en excuse par avance. Certains, notamment des internautes musulmans, pensent que ce blog aborde trop souvent les questions de l’islam, que ce thème est un dérivatif pour les médias. Je m’en suis déjà expliqué, mais je vais le refaire. Je suis convaincu, depuis longtemps, que l’idée d’un « péril musulman » est une absurdité, que la fixation sur l’islam est dangereuse car elle dresse une partie de l’humanité contre l’autre, une partie des populations européennes contre d’autres. Elle tend à remplacer le combat contre les injustices sociales par une guerre religieuse. Plus largement, on voit se développer en France un courant que l’on peut appeler « occidentalo-atlantiste » (selon la formule de Hubert Védrine) et qui tend à voir dans les Autres, qu’ils soient musulmans, russes ou chinois, une menace existentielle pour « nos » valeurs et « notre » civilisation. Ce débat est un débat central pour l’avenir et j’y reviendrai donc souvent, au risque d’exaspérer les uns ou les autres.

L’Express consacre sa Une (12-18 juin) à « Islam, les vérités qui dérangent, avec trois sous-titres, « Le Coran et la violence », « Le sort des femmes », « La modernité impossible ? »

L’éditorial de Christophe Barbier, le directeur de la rédaction, « Islam : le temps de la Réforme » n’est pas disponible sur le site de L’Express. Je l’ai reproduit intégralement car il mérite une analyse de texte. J’ai mis en italique l’éditorial, en caractères normaux mes commentaires.

Ch. Barbier : « Liberté, égalité et fraternité sont les piliers de la République, qui reposent tous trois sur le même socle : la tolérance. Sans elle, rien n’est possible, et le mot République sonne creux, qui peut même être le faux nez de la dictature. C’est la tolérance, fille des Lumières, qui a guéri la France des guerres civiles et religieuses, puis renvoyé au rebut le pilori et le plomb fondu, et enfermé dans les dictionnaires le vocable d’hérétique. Si l’affaire du mariage annulé à Lille sous prétexte que l’épouse n’était pas vierge, suscite un tel malaise, un véritable haut-le-coeur républicain, c’est, justement, parce que l’esprit de tolérance est atteint. Qu’une femme soit ainsi chassée de la chambre nuptiale pour cause d’hymen absent, et c’est le Moyen Age qui revient dans un cliquetis de ceinture de chasteté ! Inacceptable. »

On pourrait longuement débattre du rapport entre la tolérance et les trois principes de la République. Mais mon propos essaiera d’être plus concret, notamment à propos de l’affaire du mariage annulé. On peut considérer, comme moi, que la défense de la virginité (défense que professent toutes les religions) est réactionnaire. Et que chasser une femme de la chambre nuptiale pour cause d’hymen absent est stupide et injuste. Mais si, pour un couple donné (catholique ou musulman), la virginité est importante, ce n’est pas à moi (ni au gouvernement) d’intervenir ; d’ailleurs nous serions bien incapables de le faire concrètement. Sommes-nous présents lorsque s’échangent des promesses ? Et si le divorce avait été prononcé (plutôt que l’annulation par le tribunal), serions-nous dans un autre cas de figure que « la femme chassée de la chambre nuptiale pour cause d’hymen absent » ?

Voici quelques extraits de la déclaration de la dame devant le tribunal

— M. le juge : Êtez-vous consciente Madame X, d’avoir causé un préjudice à M. X, en mentant ?
— Mme X : Oui M. le président, c’est parce que je l’aimais et que je ne voulais pas le perdre.
— M. le juge : Pourquoi ne pas avoir
dit la vérité dès le début ?
— Mme X : J’avais honte de dire la vérité sous la pression familiale en espérant que mon mari allait me pardonner
parce qu’il a attendu longtemps…et moi aussi.
— M. le juge : Vous n’avez
pas attendu aussi longtemps que lui madame.
— Mme X : Si, depuis que je l’ai connu…..il y a deux ans.
— M. le juge : Donc vous ne vous opposez pas à la demande d’annulation ?
— Mme X. : Non, parce que je suis fautive et compte tenu de ma promesse, je ne pourrais pas vivre avec ça.

On peut regretter cette manière de penser. Mais, encore une fois, qui légiférera sur tant de questions intimes. Demanderons-nous, par exemple, que, pour que le couple soit vraiment solide, que les deux partenaires aient eu des relations sexuelles avant, dans la mesure où on peut penser que c’est une garantie d’expérience et du fait qu’ils prendront leur décision en toute connaissance de cause ?

Ch. Barbier : « Pour que la tolérance, qui est aussi le modèle de l’intégration, joue son rôle, il faut aujourd’hui que l’islam chemine vers la République, plus vite et plus franchement qu’il ne le fait. L’Etat doit, certes, en défendre les fidèles contre tout ostracisme et protéger la construction des lieux de culte. Mais c’est à cette religion, aujourd’hui, d’abjurer les archaïsmes les plus flagrants de son dogme, de condamner non seulement ses intégristes, ce qu’elle fait sans ambiguïté depuis le 11 septembre 2001, mais également les plus rigides de ses docteurs de la foi. L’islam de France doit comprendre que l’on ne peut être musulman dans un pays qui ne l’est pas comme s’il l’était ou comme s’il allait le devenir ; et encore moins comme s’il s’agissait de convertir ce pays. Or c’est bien de cela qu’il s’agit : dans les mots et les comportements de ses imams et de ses fidèles, il faut réguler le prosélytisme de l’islam. »

Il faut donc que les musulmans abjurent les « archaïsmes » de leur religion : mais qu’est-ce qu’un archaïsme ? Est-ce que le dogme chrétien de la Sainte trinité est un archaïsme ? Est que le refus de manger du porc est un archaïsme ? Est-ce vraiment à la République de définir ce qui est un archaïsme dans chaque religion ?

L’islam doit condamner non seulement le terrorisme mais les plus rigides de ses docteurs de la foi. Là aussi, a-t-on jamais demandé à la hiérarchie catholique de se débarrasser des intégristes catholiques ou aux juifs de condamner les Loubavitch ? Là aussi est-ce le rôle de la République ? Lors de la constitution du Conseil français du culte musulman, le ministre de l’intérieur de l’époque, un certain Nicolas Sarkozy avait demandé que l’on élise de nombreuses femmes en son sein. Combien y-a-t-il de femmes dans l’assemblée des Evêques de France ? ou au Consistoire juif ?

La seule chose que la République peut demander à un culte, c’est de respecter la loi. Après 1905, la République a tout à fait toléré que l’Eglise catholique rejette la laïcité pendant quarante ans, sans faire de l’acceptation de celle-ci une condition du dialogue.

Et que signifie réguler le prosélytisme ? Toute religion fait de la propagande pour sa foi. Dans quelle mesure faut-il le réguler ? La commission Stasi avait décidé d’interdire le port des signes religieux et politiques à l’intérieur des écoles supposés devoir rester à l’abri des polémiques. Finalement, le port des signes politiques n’a pas été interdit.

Ch. Barbier : « Que demande la République, en fait, à l’islam de France ? Le respect d’un cahier des charges. Que le Coran ne soit plus le mode d’emploi de la vie en société, mais un guide pour l’existence spirituelle des individus. Que la loi républicaine passe avant la règle islamique et avant la tradition. Que les musulmans, comme les autres croyants, abandonnent leur religion au seuil des maisons communes : écoles, mairies, administrateurs, hôpitaux... Il faut enfin que l’islam de France joue le jeu du “clergé” dont le pouvoir politique l’a doté avec le Conseil français du culte musulman (CFCM). Au lieu d’importer dans l’Hexagone les rapports de force géopolitiques, ou de refléter les communautarismes nés de l’immigration, le CFCM doit assumer l’encadrement de la piété, dans ses manifestations et ses exégèses. »

Que signifie abandonner sa religion au seuil des maisons communes ? Le propos est flou. D’abord qu’est-ce que les maisons communes ? Pourquoi doit-on abandonner sa religion aux portes d’une mairie ? Barbier veut sans doute dire un signe distinctif religieux. Mais on n’a jamais demandé aux juifs d’enlever leur kipa quand ils entraient dans une mairie, ni à un curé intégriste d’enlever sa soutane. Très longtemps a siégé à l’Assemblée nationale le député de Dijon, le chanoine Kir, qui venait aux sessions en habit religieux, cela ne choquait personne.

Quant au CFCM, parlons-en. Tout le monde sait que les associations les plus influentes sont sous la coupe d’Etats étrangers, avec la bénédiction des ministres de la République. Pendant des années, sa direction a été sous-traitée à la Mosquée de Paris, c’est-à-dire à l’Algérie. Depuis les élections de mai dernier, le CFCM est sous la coupe d’une organisation dont tout le monde connaît les liens avec le Palais marocain. Les propos sur un islam français sont contredits par les actes de nos dirigeants.

Ch. Barbier : « Dans ce défi de la modernité, la République demande à l’islam de vivre à la fois 1789, quand l’esprit des Lumières saisit la nation, 1806, quand Napoléon organise le culte juif, et 1905, quand la laïcité trace les justes frontières du vivre ensemble. Est-ce une révolution ? Non, c’est une Réforme. Il s’agit d’inventer un islam “gallican”, authentique dans sa foi, intégré dans ses pratiques. Alors, tout musulman pourra sans gêne citer Voltaire, Victor Hugo et Anatole France, en plus de Mahomet. »

En conclusion, toute tentative du pouvoir politique de réformer une religion est non seulement absurde mais profondément contraire aux principes de la laïcité. L’Etat n’a rien à dire sur les dogmes, même archaïques. Il doit veiller seulement au respect de la loi. Et accepter même que certains se battent pour modifier ces lois. La République n’a interdit ni les mouvement royalistes, qui rêvent de sa fin, ni l’Eglise catholique qui milite pour l’interdiction de l’avortement.

Maroc, le glas de la réconciliation ?

Ali Amar signe un éditorial de l’hebdomadaire marocain Le Journal (14 juin)
intitulé, « The Herzenni papers » (le journal n’a pas de site), qu’il me semble important de reproduire dans son intégralité.


« Cette affaire sonne le glas du processus de réconciliation nationale.
Et ces mots sont peut-être pas assez fort pour décrire ce qui
s’apparente plus à un anéantissement des efforts consentis par les
victimes des années de plomb et une maigre frange de l’Etat qui croit
encore sincèrement que l’Instance Equité et réconciliation (IER) a
permis à la nation tout entière de passer le cap de la barbarie. »

« Nos confrères d’ Al Jarida Al Oula, publient depuis une semaine des
témoignages inédits de personnalités de premier plan sur les décennies
de répression du Makhzen sous Hassan II. Ils sont le fruit des
auditions menées par l’IER dans le cadre de ses investigations sur les
cas de violation graves des droits de l’homme de 1956 à 1999. Ces
auditions n’ont pas été rendues publiques, à l’instar des rares
témoignages diffusés sur les ondes de la télévision nationale et qui
avaient été présentées comme un moyen hautement démocratique pour
tourner ces pages sombres du passé. Il était de notoriété publique que
certains témoignages ont sciemment été tenus secrets, notamment
concernant l’emblématique affaire Ben Barka dont le rapport final de
l’IER ne réserve qu’une part bien infime de ses conclusions. Il
s’agissait comme l’avait avoué Feu Driss Benzekri d’une concession
faite au régime pour des raisons d’ordre sécuritaire. »

« Le scoop d’Al Jarida Al Oula représente la quintessence du travail journalistique : celui de révéler au public des informations d’intérêt général certain
que rechigne à dévoiler l’Etat. La réaction d’Ahmed Herzenni, le
successeur de Benzekri à la tête du Conseil consultatif des Droits de
l’homme est une catastrophe : il a décidé de faire appel à la justice
pour contraindre Al Jarida Al Oula de ne pas publier ces témoignages
historiques. Pourquoi une catastrophe ? D’abord, parce que son
intention va à l’encontre de l’intérêt public. C’est un déni du droit
à l’information. C’est une censure. Pire que cela, cette volonté
affichée de dissimuler des informations dont la finalité est justement
d’être divulguées (il ne s’agit pas de mettre en péril la sécurité de
l’Etat, mais au contraire d’asseoir la démocratie) est le fait, dans
le cas d’espèce, de l’instance suprême dont la mission est de faire la
lumière sur les exactions du régime. Cette posture effarante prouve
l’échec patent de toute la philosophie de réconciliation annoncée en
grande pompe par l’IER, car sans recherche de vérité totale, point
d’apaisement et surtout pas de garantie de ne pas voir le régime
commettre à nouveau ses erreurs au nom de la raison d’Etat. »

« La bonne intention de la monarchie est ainsi complètement démentie. Ce
reniement brise le consensus espéré autour de la question des Droits
de l’homme, le rapprochement entre société civile et pouvoir n’ayant
pas été cimenté. Preuve en est l’absence de soutien à Herzenni dans
son intention de faire taire Al Jarida Al Oula de la part des
politiques et même des défenseurs des Droits de l’homme impliqués dans
le processus de l’IER. Cela démontre deux choses : il n’y a plus de
prime à être adoubé par le régime lorsqu’il s’agit de questions aussi
fondamentales (droit à l’information et liberté de la presse en
l’occurrence). Le régime est toujours en opposition à la société
civile sur les fondamentaux d’un Etat de droit. Et c’est le plus
désastreux pour le règne de Mohammed VI qui n’a pas encore su se
surpasser sur cette question nodale. Au contraire, en plaçant Herzenni
à la tête du CCDH, il fait aveu de son incapacité à pouvoir séduire
des personnes crédibles pour le représenter. En lui permettant de
commettre un communiqué grossier, infâmant, au vocabulaire policier et
inquisiteur (il parle de Fitna !) pour annoncer ses poursuites contre
Al Jarida Al Oula, la monarchie jette aux orties toute notion de
droit. En invoquant une loi scélérate sur le secret des archives qui
ne s’applique qu’aux administrations à caractère sensible, Herzenni
renie son engagement militant et implique directement le roi auquel il
est censé être l’organe consultatif. Il prouve surtout son aversion
pour la démocratie, lui qui n’insiste pas pour l’application des
recommandations de l’IER et qui avait déclaré au Matin du Sahara qu’il
consacrerait le restant de sa vie à combattre ceux qui le
contrediraient. Une bien piètre définition de sa mission d’humanisme. »

« Cette affaire rappelle celle des Pentagon papers survenue en 1971 aux
Etats-Unis entre l’administration Nixon et le New York Times. La
Maison blanche avait désespérément tenté de faire cesser la
publication de documents confidentiels du Pentagone sur la guerre du
Vietnam.Une affaire d’Etat qui contribua à condamner cette guerre aux
yeux de l’opinion publique américaine La Cour suprême en décidera
autrement, confortant l’idée que l’intérêt public dépasse celui des
gouvernants. Pour le journalisme américain, cela devait ouvrir l’ère
de défiance des médias vis-à-vis de l’Exécutif dont l’affaire du
Watergate en sera plus tard le symbole ultime. Nous en sommes bien
loin. »

Tramway de Jérusalem

L’affaire du tramway de Jérusalem a déjà fait l’objet de plusieurs envois sur ce blog : « Tramway à Jérusalem, mensonge à Paris », « Palestine, tramway et droits humains ». Elle est caractéristique de l’hypocrisie de la politique française et, à ce titre, très significative.

Il est donc important que ceux qui ont déposé plainte contre les sociétés Alstom et Veolia transport aient remporté une première victoire, comme l’indique ce communiqué de l’Association France-Palestine Solidarité, en date du 8 juin et intitulé « Communiqué de l’AFPS sur l’état de la procédure engagée par l’AFPS et l’OLP relative à la construction et l’exploitation d’un tramway en territoire palestinien »

« Par jugement du 6 juin 2008, le Tribunal de Nanterre a fait droit aux demandes de l’AFPS et de l’OLP. Il condamne ALSTOM et VEOLIA TRANSPORT à produire la totalité du traité de concession du 22 septembre 2004 et de ses annexes ainsi que la traduction jurée de tous les documents dans un délai de trois mois. »

« L’affaire sera à nouveau appelée à l’audience du Tribunal du 15 septembre prochain afin que le juge vérifie si les sociétés ALSTOM et VEOLIA TRANSPORT ont respecté les obligations ainsi mises à leur charge. »

Alain Gresh

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