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L’Asie du Sud-Est, l’essence et les manifestations

par Jean-Claude Pomonti, 21 juin 2008

La hausse vertigineuse du prix du pétrole est l’un des facteurs du resserrement des marchés des céréales et d’une forte augmentation du coût de la vie. Dans le secteur de la confection, notamment au Vietnam et au Cambodge, des débrayages ont eu lieu en faveur d’augmentations des salaires, et des employés ont déjà choisi de regagner leurs villages, faute de pouvoir joindre les deux bouts dans les zones industrielles ou en milieu urbain. Le coût social peut être élevé, surtout parmi la frange la plus défavorisée des mégapoles de l’Asie du Sud-Est. Les incidences politiques peuvent être également importantes.

Certes, la situation actuelle n’a rien à voir avec la crise financière régionale de 1997-1998, laquelle avait mis fin aux trente-deux années du règne de feu le général indonésien Suharto, provoqué de profondes divisions en Malaisie et précipité le renversement du gouvernement thaïlandais. Les monnaies sont actuellement moins vulnérables et les systèmes bancaires réorganisés.
Personne n’évoque une intervention massive du Fonds monétaire international (FMI), comme ce fut le cas, à l’époque, en Thaïlande et en Indonésie, pour remettre sur pied des systèmes financiers en pleine banqueroute et des économies plongées subitement dans de profondes récessions.

Mais le choc ne fait sûrement pas l’affaire de gouvernements qui sont affaiblis ou font face à des échéances électorales. En Malaisie, la nécessité d’alléger les subventions aux carburants a conduit le gouvernement a en relever les prix de vente le 5 juin, de 41 % pour celui de l’essence à la pompe et de 63 % pour le diesel. Les Indonésiens avaient donné l’exemple, le 24 mai 2008, en augmentant de 28,7 % en moyenne les prix des carburants. Ces décisions sont d’autant plus impopulaires qu’elles renforcent les pressions inflationnistes. En Malaisie, le tarif de l’électricité a aussitôt augmenté de 11 % pour les particuliers et de 26 % dans le secteur commercial.

Ces mesures étaient jugées indispensables, et personne ne peut exclure, dans les mois qui viennent, la nécessité d’une réduction supplémentaire des subventions aux carburants. S’ensuivrait une augmentation de leur prix de vente, surtout si le pétrole, après avoir franchi la barre des 130 dollars le baril, atteint celle des 150 dollars, en dépit de la décision de l’Arabie saoudite, à la mi-juin, d’augmenter sensiblement sa production de pétrole. Mais, signifiant davantage une inquiétude croissante qu’une prudente précaution, elles interviennent à un bien mauvais moment.

En Indonésie, la campagne est entamée pour les élections générales d’avril 2009, suivies d’une présidentielle deux mois plus tard. L’actuel chef de l’Etat, le général Susilo Bambang Yudhoyono, premier président indonésien élu au suffrage universel, semble bien placé pour obtenir un deuxième mandat. Mais les ambitions prêtées au vice-président Jusuf Kalla, tenté par une candidature, entament déjà la cohésion de l’exécutif. M. Jusuf Kalla est le patron du Golkar, ancienne machine politique de Suharto et parti le mieux représenté au Parlement.

Si M. Susilo Bambang Yudhoyono est contraint de procéder à un nouvel ajustement des prix des carburants d’ici à la fin de l’année, sa relative popularité ne pourra qu’en souffrir. En Malaisie, le gouvernement de M. Abdullah Badawi est sur la défensive depuis son revers électoral de mars dernier, quand la coalition qu’il dirige n’a obtenu que 51 % des suffrages, contre 60 % en 2004. Des manifestations, interdites, ont déjà rassemblé quelques milliers de personnes. L’opposition, qui relève nettement la tête sous la houlette de M. Anwar Ibrahim, en annonce une nouvelle en juillet, réunissant cette fois des centaines de milliers de personnes. S’il est impossible de présumer de son éventuel succès, il est toutefois clair que l’opposition compte exploiter son avantage, quitte à émettre des promesses qui seront difficiles à tenir, comme celle de réduire le prix à la pompe de l’essence et du diesel.

La scène politique thaïlandaise est, pour ce qui la concerne, le théâtre depuis trois ans d’une crise à rebondissements. Le royaume est toujours aussi divisé, et les manifestations contre le gouvernement sorti des urnes en décembre dernier ont commencé. Surtout, des manoeuvres en coulisse donnent la mesure des énormes intérêts en jeu. Tout cela pourrait mal se terminer : l’incertitude politique a déjà des répercussions sur la santé de l’économie, les investisseurs étrangers se montrant de plus en plus attentistes.

Quant au Vietnam, où l’inflation bat tous les records (25 % en mai), il prend désormais de strictes mesures financières pour éviter un sérieux dérapage. Le poids du pétrole dans les économies du Sud-Est asiatique est très inégal. Les importations de carburants ont représenté 8 % du produit intérieur brut thaïlandais en 2007 (contre 4,2 % seulement en 2006) ; 6 % aux Philippines ; 2,2 % en Indonésie. La Malaisie et le Vietnam, producteurs moyens de carburants, sont moins mal lotis. Mais, au Vietnam, le surplus est passé de 4 % en 2006 à 1,4 % en 2007, et le pays est devenu importateur net pendant les cinq premiers mois de 2008. La Malaisie semble mieux s’en tirer en demeurant un exportateur net (+ 2,1 % en 2007).

La Banque asiatique de développement a invité, le 14 juin 2008, les gouvernements de la région à recourir à des politiques monétaires encore plus strictes pour faire face à une inflation qu’elle évalue en 2008, hors Japon, à un taux de 5 %. Le taux de croissance de l’Asie, toujours hors Japon, devrait être cette année, estime-t-elle, de 7,6 %, contre une moyenne de 8,7 % pendant les deux dernières décennies. Ce recul peut paraître limité, à des yeux occidentaux, mais il risque de se traduire par des dizaines de millions de nouveaux pauvres.

Dans l’ensemble, l’Asie du Sud-Est ne partage pas la soif d’énergie de l’économie chinoise, principale locomotive de la hausse des prix. Mais les équilibres y demeurent fragiles. Pour compenser la réduction des subventions aux carburants, les gouvernements sont contraints de constituer des coussins sociaux en faveur des classes les moins favorisées. Ces mesures, fatalement onéreuses, impliquent l’abandon du laxisme et la lutte contre les privilèges et la corruption. Car la stabilité politique a une rançon.

Jean-Claude Pomonti est journaliste.

Jean-Claude Pomonti

Cet article a été publié dans Cambodge Soir Hebdo, n° 37, 19-25 juin 2008.

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