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Lettre du Caire

La politique égyptienne sous influence affairiste

par Stéphanie Wenger, 9 juillet 2008

« Nous ne sommes pas un parti d’hommes d’affaires. » La mise au point date de la semaine dernière et est signée Gamal Moubarak lui-même. Le fils et héritier putatif de l’actuel président, homme fort du parti au pouvoir – il dirige notamment le Comité des politiques du Parti national démocratique (PND) –, est monté au créneau, espérant mettre fin à une polémique qui enfle depuis plus de trois semaines.

En cause ? Les amendements à la loi anti-monopole adoptés mi-juin par le Parlement. Le projet de loi prévoyait notamment de punir d’une amende de 15% de leur chiffre d’affaires les sociétés coupables de pratiques monopolistiques. C’était sans compter Ahmed Ezz, député et membre éminent du PND. Ce proche de Gamal Moubarak, qui siège aussi au Comité des politiques du parti, est le patron des industries El Ezz, et contrôle plus de 60% du marché du fer à béton. Sous sa pression, l’assemblée du peuple a ramené l’amende à un maximum de 300 millions de lires égyptiennes (LE). « Cela n’a pas de sens, s’exclame Gouda Abdel-Khaleq, professeur à l’Université du Caire, en charge des questions économiques au sein du parti Tagammu (union de la gauche). D’abord, parce que la monnaie égyptienne perd très vite de sa valeur, surtout avec le niveau de l’inflation. Ensuite, les amendes prévues par la loi dans le cadre des crimes économiques doivent être dissuasives, sans quoi les sociétés coupables de ces agissements sont encouragées à aller plus loin encore. »

Même des instances plus officielles ne cachent pas leur déception : une responsable de l’Autorité de la concurrence a ainsi jugé ces sommes « légères » au regard des profits en jeu. Effectivement : pour le premier trimestre 2008, les gains du groupe El Ezz s’élèvent à 436 millions de LE (soit 52 millions d’euros), soit une hausse de 56% par rapport à l’an dernier…

Depuis plusieurs années, la position dominante d’Ezz sur le marché est dénoncée. Pour beaucoup, ce contrôle lui permettrait de fixer les prix de façon arbitraire. Chez Ezz, on invoque la hausse des matières premières pour expliquer des prix en hausse continuelle, et un marché de la construction en plein boom pour justifier des revenus exponentiels. Depuis le début de l’année, le groupe a augmenté ses tarifs cinq fois ! Une enquête est en cours depuis près de deux ans auprès de l’Autorité de la concurrence, mais l’annonce des résultats, qui devait être faite en décembre dernier, a été reportée sine die.

« L’autre mesure qui est passée à la trappe est incitative, regrette Gouda Abdel-Khaleq. Dans des situations de monopole, il y a généralement un accord tacite entre les sociétés pour le contrôle du marché et la fixation des prix. La plupart des législations prévoient qu’un membre de ces cartels qui dénonce la situation aux autorités est exempté de la peine. Cette mesure a été supprimée : il n’y a désormais aucune raison pour que les entreprises impliquées aillent se dénoncer. »

Hégémonique sur le marché du fer, Ahmed Ezz l’est aussi au sein du parti au pouvoir, et même au Parlement, puisqu’il est parvenu à vider de son sens une loi préparée par le parti, présentée par le gouvernement et portée par Rachid Mohamed Rachid, le ministre du commerce et de l’industrie.

Depuis 2004, le gouvernement Nazif suit une politique de réformes très libérales et a procédé à de nombreuses privatisations. Pour que les choses soient bien claires, les amendements constitutionnels de mars 2007 avaient traqué dans le texte toute référence au « socialisme ». L’expression qui revient au fil des articles est désormais « marché libre et ouvert ». Le gouvernement met avant les chiffres de la croissance et la hausse des investissements étrangers, mais la majorité de la population est de plus en plus assommée par une inflation galopante.

Le rêve d’un marché libre et ouvert ne résiste pas longtemps lorsqu’il se heurte à la réalité d’un empire comme celui d’Ahmed Ezz. Que celui qui contrôle le marché du fer, et que l’on soupçonne d’activités monopolistiques, soit celui qui manœuvre le Parlement lors de l’adoption de la loi contre les monopoles, a tout d’un hold-up législatif, et a suscité des réactions outrées dans l’opposition. Même dans la majorité, les critiques voilées ne manquent pas.

Amr Choubaki, politologue, décrypte : « Nous ne sommes plus dans un schéma classique où l’opposition affronte le gouvernement. Aujourd’hui, les affrontements ont lieu à l’intérieur du parti au pouvoir, et ils sont encore plus durs. D’un côté, il y a Ahmed Ezz, et de l’autre, des leaders comme Rachid et quelques députés réformistes qui veulent mettre fin à son monopole économique... et politique. C’est nouveau, et c’est dangereux pour le PND comme pour le système. » Le ministre du commerce, qui avait fait de cette loi anti-monopole son cheval de bataille, a « disparu » pendant une semaine, laissant libre cours aux rumeurs de démission. Pendant ce temps, Ahmed Ezz inondait les écrans de spots publicitaires pour réfuter les accusations portées contre lui, et enchaînait les interviews. Dans les colonnes de Rose Al Youssef, il déclarait, candide : « Si j’exerçais un monopole, j’aurais déjà été sanctionné par le PND . »

Ces conflits d’intérêts, ces luttes intestines exposées au grand jour, font le miel des éditorialistes. L’intervention de Gamal Moubarak visait autant à remettre de l’ordre qu’à sauver les apparences. La démocratie intervient jusqu’à l’intérieur du parti, énonce-t-il sérieusement : « Tous les partis politiques sont traversés par des courants ; où est le problème ? Il y a cinq ans, on entendait dire qu’il n’y avait aucun dialogue à l’intérieur du PND. »

Pour certains commentateurs, son intervention pourrait signifier la mise à l’écart d’Ahmed Ezz, devenu gênant pour un parti de plus en plus perçu comme un club de businessmen occupés à vendre le pays. Amr Choubaki réfute cette éventualité : « C’est impossible ! Gamal Moubarak ne laissera pas tomber Ezz. Ce sont les mêmes idées, la même “famille”, ils ont des liens et des intérêts communs. » Pour le politologue, l’emprise de l’homme d’affaire sur le PND est appelée à perdurer : « Même s’il s’est fait des ennemis, Ezz est incontournable... parce qu’il est riche et puissant. Point final. »

Stéphanie Wenger

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