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Lettre de Bruxelles

La crise belge, une prophétie autoréalisatrice

par Olivier Bailly, 4 août 2008

La Belgique traverse, depuis plus d’un an, une crise existentielle. Le 10 juin 2007, le parti flamand Christen-Democratisch en Vlaams (CD&V, démocrate-chrétien et flamand), associé aux nationalistes flamands de la Nieuw-Vlaamse Alliantie (NVA), remportait les élections. Son homme fort, Yves Leterme, « Monsieur 800 000 voix », était propulsé premier ministre, avec, en guise de cadeau empoisonné, un programme singulier : scier la branche sur laquelle il s’asseyait, soit démanteler le pouvoir fédéral (l’Etat) au profit des entités fédérées (les Régions et/ou Communautés).

Un an plus tard, à défaut d’être premier ministre, M. Leterme est devenu démissionnaire professionnel. Il a en effet jeté l’éponge trois fois en un an, dont la dernière le 14 juillet 2008 ; le roi ayant refusé sa démission, il est resté à la tête du gouvernement fédéral.

Ses partenaires de la NVA réclament une Belgique confédérale, option qui trouve aussi désormais de plus en plus de partisans dans les rangs politiques francophones. Au fil de ces mois de tensions, les mentalités ont donc avancé ; ou plutôt, tout le monde s’est résigné. Les francophones ont aujourd’hui accepté d’entrer dans une vaste réforme institutionnelle. En Flandre, on espère que ces modifications attendues permettront à la région d’avancer à son rythme, laissant sur place un voisin au passif économique trop lourd. Côté francophone, les régionalistes de la première heure fanfaronnent. Le président du parlement wallon, José Happart, dédramatise par ailleurs la situation : « On pourrait vivre trois ans comme ça sans que les gens ressentent quoi que ce soit. Sans les médias, les gens ne sauraient pas qu’il y a une crise (1). »

Les répercussions du blocage ne sont pourtant pas négligeables : les secteurs de la justice, de la défense, des finances, sont en souffrance ; la dette publique est aggravée par la crise, et l’addition devrait être payée cash par les ménages belges, à raison, dit-on, de 3 500 euros par an chacun. Autres victimes du bourbier fédéral : les sans-papiers, le gouvernement actuel étant incapable, après deux mois de discussion, de parvenir à un accord sur des critères de régularisation clairs.

Mais, par ailleurs, M. Happart n’a pas entièrement tort. Les Belges ne s’inquiètent pas de cette crise. En fait, ils ne la comprennent pas. Rares sont ceux qui pourraient expliquer l’enjeu de BHV – l’arrondissement Bruxelles-Hal-Vilvorde, où l’on parle à la fois français et flamand (2) –, ou la situation des francophones dans les « communes à facilités » (3). Et ils s’en moquent un peu. Les Belges, comme tous les Européens, s’inquiètent du chômage, de la baisse du pouvoir d’achat, du prix de l’essence.

Et, puisque le « Belge moyen » s’intéresse peu à la crise, les médias et politiques ont les coudées franches pour lui faire dire tout et n’importe quoi. Le maintien de la monarchie, le bilinguisme, le rattachement à la France, le confédéralisme : tout y passe. Grâce aux sondeurs, le téléphone de monsieur Van Piperzele ne cesse de sonner. Dans ces tentatives pour entendre la voix du peuple, politiques et médias devraient se montrer humbles, et reconnaître qu’il n’y a pas de tendances lourdes, si ce n’est celles que les péripéties de ces douze derniers mois ont créées. Car, si le Belge se fiche de la crise, cela n’empêche pas la montée d’une rancœur irrationnelle. Les populations, qui n’étaient pas antagonistes jusqu’il y a peu, s’éloignent l’une de l’autre.

Bien sûr, tout ne s’explique pas par les événements des douze derniers mois : il y a d’abord le fruit de l’histoire, la fin des partis politiques uniques sur tout le territoire (les partis socialistes, libéraux et chrétiens se sont scindés en branches linguistiques dans les années soixante-dix), la fin de la circonscription fédérale (qui empêche un Flamand de sanctionner un politique wallon et vice-versa), l’option de territoire unilingue (à l’exception de Bruxelles)… Mais, depuis un an, les « sages », ces vieux routiers des partis traditionnels, considérés comme « raisonnables », et que l’on ressort tous les trois mois pour tenter de calmer le jeu, restent cantonnés au rôle subalterne de pompiers de service, tandis que les pyromanes, comme le libéral Olivier Maingain, ardent défenseur des francophones en périphérie de Bruxelles, ou Bart de Wever, le président de la NVA – confédéraliste, au mieux… –, monopolisent le champ politique.

Or, en Belgique comme ailleurs, ce n’est pas la réalité qui s’impose au regard, mais le regard qui impose le réel. Si la Belgique, par l’intermédiaire de ses médias et de ses hommes politiques, regarde son avenir à travers les lunettes des nationalistes et des maniaques de l’identité linguistique, comment s’étonner que la population finisse par adhérer à la vision de ces derniers ? Les sacro-saints sondages le montrent : en un an et demi, les rangs des régionalistes et des confédéralistes ont gonflé.

Place donc aux réformes institutionnelles, censées tout résoudre, et déjà si mal parties (la NVA ne souhaite pas voir à la table des négociations la région bruxelloise, majoritairement francophone). Depuis trente ans, affirme-t-on, la Belgique, grâce à ses incessantes modifications institutionnelles, fonctionne beaucoup mieux ; alors, pourquoi ne pas continuer ? Reste qu’un fossé plus important que celui séparant Flamands et Wallons est en train de se creuser : celui qui sépare la population de sa classe politique. En novembre 2007, seuls 10% des Belges estimaient que le monde politique répondait à leurs préoccupations (4). Et si c’est un sondage qui le dit…

Les négociations pour mettre fin à la crise entre Flamands et Wallons se heurtent à la question de la région de Bruxelles, enclavée en Flandre mais à 85 % francophone. La ville connaît toutefois d’autres barrières — bien plus ethnico-sociales que linguistiques. « Avec les jeunes de Bruxelles enfermés dans leurs quartiers », une enquête d’Olivier Bailly, Madeleine Guyot, Almos Mihaly et Ahmed Ouamara, à lire dans Le Monde diplomatique d’août (en kiosques).

Olivier Bailly

(1) « Bart va négocier devant sa glace », propos recueillis par Pierre Bouillon, Le Soir, 29 juillet 2008.

(2) Lire à ce sujet « BHV, les lettres sans réponse », par Michaël Sephiha et Olivier Bailly, Le Monde diplomatique, juin 2005.

(3) Les « communes à facilités » sont des communes dont les habitants, dans leurs relations avec les autorités publiques, peuvent utiliser une autre langue que la langue officielle de la région linguistique à laquelle la commune appartient.

(4) Sondage réalisé par Dedicated Research pour le quotidien Le Soir, 13 novembre 2007.

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