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Défendre le Tibet sans (forcément) encenser le dalaï-lama

par Martine Bulard, 13 août 2008

Toujours à la recherche d’un héros positif, la presse a trouvé un nouveau candidat : le quatorzième dalaï-lama. En visite en France jusqu’au 22 août, le chef des bouddhistes tibétains est transformé en dieu vivant, défenseur des valeurs spirituelles contre les diables rouges matérialistes, promoteur de la démocratie contre la dictature chinoise. David contre Goliath, le bien contre le mal… Le feuilleton est pimenté, si l’on peut dire, par le ballet médiatique de M. Nicolas Sarkozy, qui ne reçoit pas le dirigeant bouddhiste mais « envoie sa femme » (selon une vision féministe du rôle des épouses dans l’histoire), en attendant de serrer la main de l’impétrant après les Jeux olympiques.
Face à cette overdose de déification médiatique, rappelons quelques principes de base.

1/ La répression et l’écrasement culturel au Tibet (comme ailleurs) doivent être condamnés sans l’ombre d’une hésitation — tout comme les exactions commises par les extrémistes tibétains contre les Hans et les Huis lors des émeutes de Lhassa, dont ont témoigné plusieurs journalistes alors sur place (lire, par exemple, James Miles, « Fire on the roof of the world », The Economist, 14 mars 2008). Et, bien sûr, les arrestations arbitraires de Pékin sur l’ensemble du territoire chinois. On vient d’apprendre que la femme de M. Hu Jia, l’un des animateurs du mouvement des avocats condamné à trois ans et demi de prison, a disparu de son domicile, où elle était assignée à résidence.

2/ Le Tibet jouit d’un statut de région autonome, qui reste purement formel. Même si, comme le reconnaissait M. Wangpo Bashi, le représentant du dalaï-lama en France, les choses ont bougé : « Dans les années 1960, (…) les attitudes, les gestes et les propos de chacun étaient décortiqués, analysés, critiqués ; les déplacements étaient interdits ; les vêtements et la nourriture étaient rationnés. Aujourd’hui ça n’est plus ainsi ; on ne peut plus dire que tous les Tibétains sont visés. Actuellement, ils peuvent faire des pèlerinages, et même si les Chinois leur causent parfois des difficultés, bien des pratiques religieuses sont possibles. Avant, c’était interdit ! Les Tibétains peuvent aussi reconstruire les monastères, faire du commerce, etc. Il est important de dire les choses telles qu’elles sont. Parfois les Tibétains sont trop passionnés, ils racontent les choses de façon exagérée, ce qui est regrettable. C’est jouer le jeu de la propagande ! Si les Chinois ont fait des progrès, il faut le dire. Ils ne sont pas là avec une hache pour couper tous les arbres, tuer les hommes et les femmes… Bien sûr le Tibet est une zone occupée et surveillée, où les droits politiques sont très réduits, mais, depuis les années 1970, il y a eu beaucoup de progrès. Les marges de manœuvre sont plus larges aujourd’hui pour les Tibétains ; c’est ainsi que le reste du monde a pu connaître les problèmes du Tibet. Je dirais que le problème, aujourd’hui, c’est l’absence de liberté dans le sens politique du terme. »

Certes, depuis 2003, date de cette interview, l’arrivée des Hans dans la région s’est intensifiée, tandis qu’à la veille des Jeux olympiques les tensions se sont accentuées. En droit international, les Nations unies reconnaissent la Chine dans ses frontières actuelles — le Tibet n’a jamais été répertorié comme pays à décoloniser. Toutefois, une résolution de 1961 donne aux Tibétains le droit d’être consultés sur leur avenir. Les autorités pékinoises seraient donc bien inspirées de négocier avec les mouvements tibétains majoritairement modérés qui demandent que leur aspiration — légitime — à l’autonomie prenne corps. Selon l’entourage du dalaï-lama : « Nous avons eu vent que des dirigeants militaires chinois plaidaient pour une détente dans la question tibétaine (...) et, au sein du bureau politique, les “réformateurs” auraient apparemment une courte majorité de cinq contre quatre ». Nul ne sait ce que sera l’après-JO...

3/ On peut défendre la liberté au Tibet sans pour autant encenser le dalaï-lama. Contrairement aux biographies à l’eau de rose publiées dans les médias, le représentant des Tibétains en exil n’a rien d’un ange naïf, tout à sa spiritualité. Son histoire personnelle est ponctuée de mini-scandales et fréquentations de personnages douteux, comme le gourou de la secte japonaise Aum, Shoko Asahara, auteur de l’attentat au gaz toxique dans le métro de Tokyo en 1995, qui avait tué plusieurs dizaines de personnes. Selon le journaliste Christopher Hitchens, auteur de His Material Highness, le gourou aurait financé la « cause tibétaine » à hauteur de 1,2 million de dollars. Ce que démentent les dirigeants tibétains.

En revanche, le financement de l’organisation tibétaine par la CIA ne relève pas du fantasme des communistes chinois : dans les années 1960, l’agence américaine aurait versé 1,7 million de dollars, et l’enquête du New York Times (« Dalai Lama group says it got money from CIA », 2 octobre 1988) parle d’une subvention annuelle — modique mais néanmoins significative — de 180 000 dollars versée directement au leader religieux, qui a démenti. Nul ne sait aujourd’hui ce qu’il en est. La transparence ne serait-elle pas de ce bas monde ?

Au-delà de ces amitiés particulières, c’est le projet politique du dalaï-lama qui devrait inciter ses apôtres médiatiques à la prudence. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne se pose pas en inconditionnel de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, dont on nous vante les mérites tous les matins. « La religion, a-t-il expliqué dans son discours-programme au Parlement de Strasbourg, le 15 juin 1988, constitue LA source de l’identité du Tibet, et le gouvernement devra en sauvegarder et en développer la pratique. » Cette (con)fusion n’aide pas à la résolution des problèmes. Comme l’explique Helène Le Bail, chercheuse à l’Institut français des relations internationales (IFRI), « c’est là toute l’ambiguïté du dalaï-lama. S’il voulait obtenir une plus grande autonomie pour le Tibet, il faudrait, pour la Chine laïque, que la séparation entre le religieux et la politique soit claire ». On en est loin.

Certes, la théocratie n’est pas l’apanage du dalaï-lama. Mais on ne peut fustiger cette conception d’un autre âge quand il s’agit de l’Iran et l’encourager au Tibet. Comparaison n’est pas raison, mais la récente expérience de soutien occidental aux talibans pour bouter les Soviétiques hors de l’Afghanistan devrait amener à quelques réserves. D’autant que l’expérience du « gouvernement tibétain en exil » (qui ne tolère aucune opposition organisée) ne prête guère à l’optimisme sur le projet démocratique du chef religieux bouddhiste. Comme l’écrit Mathieu Vernerey : « Le “Parlement” fonctionne sans partis. Sans pour autant proscrire ce système de représentation, la “Constitution” provisoire n’y fait aucune allusion. Ce, malgré des réformes qui ont permis la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire), le droit de vote, l’élection de ses membres et du “premier ministre” au suffrage universel. Mais bénéficier d’institutions démocratiques ne suffit pas à établir une démocratie si perdure l’absence de toute expression partisane selon des objectifs ou des idéaux politiques. A commencer par le clivage sous-jacent — mais non formalisé — entre indépendantistes et autonomistes. »

La pensée profonde du dalaï-lama n’apparaît guère plus progressiste quand on aborde la question des femmes (qui sont « les égales des hommes » mais quasi absentes au sein du gouvernement en exil) ou les pratiques sexuelles. Sans forcément donner foi à tout ce qu’écrivent Victor et Victoria Trimondi, deux anciens bouddhistes allemands protibétains qui règlent (parfois) leurs comptes dans La Face cachée du dalaï-lama. Sexualité, magie et politique dans le bouddhisme tibétain, on peut s’en tenir aux paroles même du dalaï-lama dans un entretien au Point sur l’homosexualité : « Cela fait partie de ce que nous, les bouddhistes, appelons “une mauvaise conduite sexuelle”. Les organes sexuels ont été créés pour la reproduction entre l’élément masculin et l’élément féminin et tout ce qui en dévie n’est pas acceptable d’un point de vue bouddhiste. » Quand un imam tient de tels propos, tout le monde crie au scandale. Pourquoi se taire lorsqu’il s’agit du « petit Bouddha », pour reprendre l’expression de certains de ses amis ?

Un bouddhiste parmi d’autres

Contrairement à l’idée abondamment répandue, le quatorzième dalaï-lama n’est pas le représentant universel des bouddhistes dans le monde, qui seraient entre 350 millions et... 1,2 milliard. Fourchette très large, en raison des difficultés à définir les catégories religieuses. Cette religion est répandue principalement en Asie (Thaïlande, Cambodge , Birmanie, Sri Lanka, Laos, Japon, Taïwan…). Le bouddhisme se divise en plusieurs écoles : le bouddhisme du Grand Véhicule, qui compte environ 300 millions d’adeptes ; celui du Petit Véhicule (autour de 100 millions) ; le Véhicule tantrique, dit également bouddhisme tibétain, compte autour de 8 millions, surtout présent en Mongolie, au Bhoutan, en Chine. Comme on le constate, si ce courant est le plus répandu en Occident, particulièrement chez les personnalités connues, il n’est pas dominant dans le monde.

L’affrontement Géorgie-Russie vu d’Asie

Pour la plupart des commentateurs français, l’affrontement entre la Géorgie et la Russie vient de l’agressivité et des ambitions de Moscou. Vu d’Asie, l’histoire n’est plus exactement la même. Citons notamment, dans Asia Times, M K Bhadrakumar, « The end of the post-Cold War era » (la fin de l’ère post-guerre froide) : « Le meurtre de milliers des gens dans la région géorgienne séparatiste d’Ossétie du Sud va se révéler comme un moment décisif dans les relations de la Russie postsoviétique avec l’Ouest. » Une nouvelle étape des relations internationales est franchie, montre Bhadrakumar, qui analyse les liens entre le démantèlement du Kosovo et les affrontements caucasiens, sans oublier les enjeux pétroliers contemporains. Quelques jours auparavant, John Helmer, toujours dans Asia Times, essayait de comprendre « ces huit cents ans d’histoire du Caucase qui expliquent la folie destructrice de Saakachvilli » ; il sollicitait également l’opinion de l’opposition géorgienne, qui dénonce « l’escalade de la militarisation » de la Géorgie mais regrette que l’intervention russe « transforme le président géorgien en victime » et donc renforce, au moins temporairement, son emprise sur le pays. A noter que, dans son prochain numéro, Le Monde diplomatique (en kiosques à partir du 28 août) publiera l’analyse de Jean Radvanyi.

Martine Bulard

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