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La bataille de l’après-JO

par Martine Bulard, 21 août 2008

A quelques jours de la fin des Olympiades (le 24 août), la bataille des bilans a déjà commencé. Les Jeux se sont-ils révélés trop chers (40 milliards de dollars – du jamais-vu) pour être absorbés par le pays ? Le ciel s’est-il éclairci (très relativement), au prix d’un coup de frein trop brutal à l’économie ? La Chine a montré sa puissance, mais a-t-elle vraiment gagné son pari, qui était d’éblouir le monde ?

Pour certains de ses dirigeants, l’affaire est entendue. M. Lau Nai-keung, membre de l’assemblée de Hongkong (The Committee for the Basic Law of Hong Kong Special Administrative Region) et de l’Assemblée nationale populaire de Pékin, donne le ton dans une chronique publiée dans le quotidien South China Morning Post, sous le titre « The Chinese people have truly stood up » (« le peuple chinois s’est vraiment levé »). « En regardant en arrière, écrit-il, on se rappelle Mao Zedong, qui, le 1er octobre 1949 [discours pour la proclamation de la République populaire de Chine], déclarait : “Le peuple chinois s’est levé” ; la déclaration sonnait dans le vide, comme une déclaration d’intention. Quand, soixante ans plus tard, le 8 août 2008, son successeur de la quatrième génération, Hu Jintao, a officiellement ouvert les Jeux olympiques, on peut dire, sans aucun doute possible, que ”le peuple chinois s’est levé“. La Chine est désormais une force avec laquelle il faut compter ; elle a rejoint le club des nations incontournables. »

M. Lau ne se contente pas d’envolées lyriques. Il donne quelques recommandations pour l’avenir, à destination des pays riches, appelés à traiter son pays comme une puissance à part entière (au G8, par exemple). Mais son message est aussi à usage interne. Ce succès, poursuit-il, « ouvre une autre étape dans l’histoire de la Chine. A partir de maintenant, nous ne pouvons plus nous accrocher à notre complexe de persécution et à notre mentalité de forteresse assiégée. La rancune n’est pas un sentiment très agréable et la plupart des Chinois aimeraient bien s’en débarrasser pour toujours. (…) Comme membre à part entière de ce club (des nations), nous devons maintenir la stabilité et l’ordre, mais nous avons aussi à redessiner et amender nos règles. »

Du côté des Occidentaux, l’affaire semble tout autant réglée. On a du mal à choisir entre les caricatures professées le plus doctement du monde et les perles médiatiques. La médaille revient sans nul doute à Paris Match, qui écrit : « La Chine a fabriqué des machines à records d’une rigueur exemplaire mais pour qui la notion de plaisir dans le sport n’existe pas. » Ces gens-là ne sont vraiment pas comme tout le monde... On peut également retenir celle de l’éditorialiste des Echos, qui s’inquiète de « la montée des anti-modèles » : la Russie (actualité oblige) et la Chine où « les bénéfices sont confisqués par une nouvelle classe de profiteurs, avec la complicité des administrations ». Ce n’est pas aux Etats-Unis ou en France que pareil phénomène se produirait … Favilla met donc en garde : « Les investissements étrangers sont accueillis pour autant qu’ils défrichent de nouvelles perspectives, mais menacés d’être pris en otage ou spoliés quand ils se révèlent juteux. »

Plus sérieusement, nombre de commentateurs prévoient un ralentissement de la croissance chinoise dans les prochains mois. Certains, tel Le Figaro, prévoient déjà « une gueule de bois post-olympique », en raison du coût de l’organisation : quelque deux cents usines ont été arrêtées de juillet à septembre ; les touristes ont été moins nombreux que prévu (moins 10 % selon les données officielles), certains ayant été effrayés par les événements tibétains, d’autres tout simplement « victimes » des autorités chinoises qui ont bloqué des visas – une façon de se tirer une balle dans le pied. Ces facteurs conjoncturels jouent très certainement, même si la grande majorité des dépenses olympiques a servi à la création ou la modernisation d’infrastructures (aéroport, métro…) qui s’amortissent sur le long terme. De plus, les énormes réserves financières permettent à Pékin d’assumer la facture sans dommage ni déficits.

En revanche, l’affaissement de la croissance aux Etats-Unis et en Europe touche l’industrie du pays, tournée vers les exportations. Et plus encore le risque de récession au Japon, alors que le commerce intra-asiatique demeure prépondérant. Les économistes tablent sur une croissance comprise entre 9 % et 10,2 %, selon les instituts d’études, contre 11,4 % en 2007. Il s’agit d’un net coup de frein – qui suffirait, néanmoins, à bien des pays. La France affiche une baisse de la production de richesses de 0,3 % au deuxième trimestre 2008, les Etats-Unis arrivent tout juste à croissance de 0,2 % durant la même période.

A noter que M. Lau avait provoqué quelques surprises dans les cercles du pouvoir chinois, et nombre de ricanements dans les milieux économiques occidentaux, quand, en 2005, il avait publié dans le très officiel China Daily (édition hongkongaise) une mise en garde intitulée : « Il est temps de prendre au sérieux la possibilité d’une récession mondiale menée par les Etats-Unis » (« It’s time to take seriously a US-led global recession » China Daily, 6 octobre 2005). Et de conclure : « La Chine devrait faire des efforts supplémentaires pour ranimer la consommation intérieure et diversifier son marché rapidement, avant le grand éclatement de la bulle américaine. » On ne peut pas dire que ses conseils aient été entendus.

Comme partout dans le monde - et sans doute plus encore, en raison du syndicat unique peu enclin aux revendications intempestives –, ce sont les salariés qui risquent d’en pâtir le plus : « Après le grand bond, la Chine fait face aux réductions d’effectifs dans l’industrie », écrit US News and World Report du 4 août. Le ralentissement des commandes se combine au renchérissement du coût des transports : « Beaucoup d’industriels sont sous la pression des gros acheteurs américains qui veulent compenser la hausse du prix des transports et l’appréciation du yuan de 15 % vis-à-vis du dollar » (renchérissant les importations américaines). Ce qui tire vers le bas les profits. Résultat : les dirigeants d’entreprise protestent contre les hausses de salaires et l’application de la nouvelle loi sur le travail. « Selon la chambre américaine de commerce à Shanghaï, une entreprise (étrangère) sur cinq a déjà décidé de déménager certaines activités vers d’autres pays à bas coûts. » Rappelons qu’un salaire d’ouvrier chinois dans les régions côtières industrielles (type Guangdong, où est effectuée l’enquête de US News and World Report) se situe aux alentours de 1 300 yuans par mois (130 euros).

Preuve de l’inquiétude au plus haut niveau, la banque centrale chinoise a décidé, le 18 août 2008, de faciliter l’accès au crédit des petites entreprises. « Nous devons, a t-elle précisé dans un communiqué, renforcer les politiques de soutien aux petites entreprises qui créent des emplois, pour les pousser à embaucher encore davantage de chômeurs. » Officiellement, le chômage tutoie les 5 % dans les zones urbaines (en campagne, il n’y a pas de statistiques). Mais il est certainement plus proche des 8 %.
De plus, selon un économiste de JP Morgan Chase, le gouvernement peaufinerait un plan de relance « d’au moins 200 à 400 milliards de yuans » (20 à 40 milliards d’euros), auquel s’ajouterait le plan de reconstruction après le séisme au Sichuan (aux alentours de 500 milliards de yuans). De plus, note l’économiste, des mesures seraient prises et des taxes instaurées pour « stabiliser le marché des capitaux ». Déjà, le gouvernement Wen Jiabao a durci les règles des transactions commerciales, car certaines servaient à masquer l’afflux de capitaux spéculatifs, s’investissant en Bourse en tablant sur une réévaluation du yuan. Au cours du seul premier semestre 2008, selon les statistiques officielles, près de 150 milliards de dollars de « hot money » seraient ainsi arrivés sur les marchés financiers chinois (ce qui représente tout de même 10 % des réserves totales du pays). En fait, note le Centre d’information d’Etat, un des départements de la Commission nationale pour le développement et la réforme (National dévelopment and Reform commision – NDRC ) qui a rendu public les chiffres de croissance en baisse, « la seule façon de faire face à la pression est d’accélérer les réformes pour améliorer la chaîne de valeur », et de produire des biens plus sophistiqués à forte valeur ajoutée. Ainsi, depuis le début de l’année, la NDRC sélectionne les « dossiers d’implantation des multinationales » et les aides accordées.

Le pouvoir prend très au sérieux les risques de dérapage de l’inflation (en hausse) et de la croissance (en baisse). Il sait que le consensus ne tient que par l’enrichissement des élites et l’espoir d’une vie meilleure (au moins des enfants) pour le plus grand nombre. Le moindre accroc pourrait être fatal. Il n’ignore pas que le nationalisme, qui a servi de ciment social et politique notamment durant les JO, a des limites.

Le Caucase vu de Pékin

«  La Chine fait bon accueil (à l’annonce de l’arrêt officiel des hostilités). Elle espère que ce geste favorisera le règlement pacifique du conflit par voie de dialogue et contribuera à réaliser la paix et la stabilité dans cette région. » Telle est dans son intégralité la déclaration de M. Qin Qang, porte-parole du ministère des affaires étrangères, lors d’une conférence de presse à Pékin, le 13 août 2008. On ne peut faire plus sobre. La rencontre dans la capitale chinoise entre M. Hu Jintao et le premier ministre russe Vladimir Poutine, quelques jours plus tôt, au lendemain même des bombardements, n’avait pas davantage délié les langues : les deux ont alors salué le « partenariat de coopération stratégique » et l’esprit « de bénéfice mutuel » qui président aux relations entre leurs deux pays, dans la plus pure des langues de bois.
En fait, la Chine craint toute assimilation entre Ossètes et Tibétains – ce dont se gardent les Occidentaux qui partagent le monde entre bons et mauvais indépendantistes, selon le régime dont ils sont issus. Elle entend ne déplaire ni à Moscou, dont elle s’est rapprochée, ni à Washington, qu’elle rechigne à affronter directement…

Martine Bulard

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