Le Monde diplomatique
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Afrique du Sud : le malaise de la communauté asiatique

vendredi 12 septembre 2008, par Jean-Christophe Servant

« La communauté indienne dans son ensemble est déçue par l’ANC. Les Indiens ne voteront pas pour l’ANC tout comme ils ne voteront pas pour un autre parti. L’ANC dont j’étais membre et pour lequel j’ai travaillé était un mouvement de libération. L’ANC d’aujourd’hui est le gouvernement. Et en cela il ressemble à tous les gouvernements. » Le 3 août dernier, quelques jours après qu’Ebrahim Rasool, unique président de parlement provincial d’origine indienne [1], a été forcé de quitter son poste sur fond de dissensions entre partisans de Thabo Mbeki et de Jacob Zuma, la sociologue Fatima Meer, 80 ans, figure historique des Sud-Africains d’origine indienne ayant participé à la lutte de libération nationale, faisait part dans le Sunday Times du malaise qui tenaille cette communauté de 1,2 millions d’habitants [2]. Alors que 95% des Indiens déclarent, dans un sondage réalisé début septembre par TNS, que la corruption « est aujourd’hui devenue une manière de vivre en Afrique du Sud », Fatima Meer avertit : « Aujourd’hui, le racisme a été remplacé par la montée des inégalités entre classes sociales. »

A un an d’une élection présidentielle cruciale, qui devrait logiquement voir Jacob Zuma relayer Thabo Mbeki au sommet de l’Etat, la date de l’intervention de Fatima Meer n’a pas été choisie au hasard. Tout juste un siècle auparavant, Mahatma Gandhi, alors jeune avocat de Durban, organisait son premier acte de satyagraha (désobéissance civile). Initiéé contre la décision du gouvernement du Transvaal d’obliger tous les Indiens à se faire inscrire auprès des autorités sous peine d’amende, de prison, voire de déportation, la marche du 16 août 1908 réunit autour du jeune homme près de 3 000 personnes. A la mosquée Hamidia, en banlieue de Newton (dans l’actuelle province du Kwazulu), la foule procéda à un autodafé de 800 certificats. Gandhi venait d’organiser le premier acte de rejet de la politique d’apartheid menée par le gouvernement de Pretoria. Un demi-siècle plus tard, Nelson Mandela s’inspirera tout particulièrement du combat pour la justice et la vérité mené par le Mahatma pour mener son pays sur le « chemin de la liberté ».

Qu’une voix telle que Fatima Meer, qui prône d’ailleurs la reformation du Natal Indian Congress jadis fondé par Nelson Mandela, se rallie au concert des critiques qui s’étaient jusqu’alors majoritairement exprimées parmi les intellectuels libéraux de la communauté blanche, atteste du virage que prend actuellement l’opinion « Asian ». Le désamour de cette communauté est lié à plusieurs facteurs. Economiques en premier lieu : les Sud-Africains d’origine asiatique – particulièrement présents dans le petit commerce, les médias et au sein du barreau – estiment avoir été marginalisés par la politique de « black empowerment » initiée au milieu des années 1990. Baromètre de la rue, les boutiquiers d’origine indienne sont aussi les premières victimes de l’appauvrissement de leur clientèle noire sous l’effet de la politique inégalitaire menée par le gouvernement de Thabo Mbeki.

A l’heure où Pretoria est plus que jamais considéré par New Delhi comme une tête de pont de son actuelle offensive diplomatico-économique sur le continent africain, l’avertissement de Fatima Meer a en tout cas fait plus de bruit dans la presse nationale que ceux de Breyten Bretenbach, John Maxwell Coetzee, Rian Malan, Nadine Gordimer ou André Brink. En ce début septembre, l’ANC vient d’ailleurs de lancer une campagne de séduction dans le Kwazulu Natal (qui est aussi le vivier électoral du Zoulou Jabob Zuma) visant à remobiliser la communauté indienne.

Une chose est sûre : il faudra particulièrement surveiller l’année prochaine la communauté indienne, microcosme des tensions et des interrogations, mais aussi des schizophrénies qui tenaillent actuellement la population de la Nation arc-en-ciel. Dans le même sondage TNS, 31% des personnes interrogées estiment qu’il est « tout à fait acceptable » de refuser l’entrée d’un bar pour raisons raciales…

Notes

[1] Ebrahim Rasool était depuis 2003 « premier » de la Western Cape Province. On compte une vingtaine de membres du parlement d’origine indienne, ainsi qu’un ministre et trois secrétaires d’Etat.

[2] Les descendants des immigrants indiens arrivés durant les années 1860-1911 en Afrique australe, qui constituent 2,5% de la population sud-africaine (47,4 millions d’habitants), sont concentrés à plus de 80% dans la province du Kwazulu Natal.

4 commentaires sur «  Afrique du Sud : le malaise de la communauté asiatique »

  • permalien Ph. Arnaud :
    13 septembre 2008 @18h02   »

    Comment les cadres noirs (de l’ANC) qui ont tant souffert du racisme, peuvent-ils supporter que ce fléau se reproduise, actuellement, au détriment de leurs compatriotes d’origine indienne ?

  • permalien K. :
    13 septembre 2008 @18h50   « »

    Vieille histoire. Comment les résistants algériens sont-ils devenus des affairistes mafieux ?

  • permalien Bernie :
    15 septembre 2008 @21h46   « »

    Vieille histoire : comment les résistants français sont devenus les souteneurs de papon and co ...

    En gros c’est la même que celle du responsable d’immeuble en 41, millionnaire en 43.

    Naïveté quand tu nous tiens.

    A moins que K aimerais faire croire que seuls les Algériens sont des vilains .

    Un problème de couleur........ Une claque de Bernie !

  • permalien K. :
    9 octobre 2008 @19h06   «

    Le malaise de la communauté pauvre.

    WALTER BENN MICHAELS :

    ..une des grandes découvertes du néolibéralisme est que ces caractéristiques [race, sexe, etc..] ne sont pas, économiquement parlant, des dispositifs de tri très efficaces. (..) Ce qui veut dire que, meme si certains capitalistes peuvent etre racistes, sexistes et homophobes, le capitalisme lui-meme ne l’est pas.

    ..certaines victoires contre le racisme ne sont pas des victoires contre le néolibéralisme, mais des victoires pour le néo-libéralisme : des victoires pour un engagement vers un type de justice qui n’a rien à redire sur l’inégalité tant que ses bénéficiaires sont racialement et sexuellement aussi divers que ses victimes.

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