En kiosques : octobre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

Pakistan, extension du domaine de la guerre

par Alain Gresh, 16 septembre 2008

En 1969, enlisés au Vietnam, les Etats-Unis sont convaincus que leurs échecs sont principalement dus aux bases arrières dont les insurgés disposent au Cambodge. Le président Lyndon Jonhson lance alors plusieurs campagnes de bombardements sur les zones frontalières de ce petit pays neutraliste, dirigé par le roi Norodom Sihanouk. Peu satisfaits des résultats, les Etats-Unis décident de renverser le régime, ce qui est fait début 1970, avec l’installation d’un régime « ami » dirigé par Lon Nol. En exil, le roi s’installe en Chine et passe une alliance avec un petit mouvement cambodgien, à l’influence réduite : les communistes cambodgiens — que l’on allait appeler les Khmers rouges. La machine infernale qui allait aboutir en 1975 à la prise de pouvoir des Khmers rouges et au génocide était en marche...

L’histoire se répète-t-elle ? Bien sûr, il serait absurde de comparer le conflit indochinois et celui qui se diffuse en Afghanistan et au Pakistan. Pourtant, il existe des points communs ; et le plus important est la recherche de coupables pour les défaites : ce n’est jamais la stratégie mise en œuvre qui en est rendue responsable, mais des acteurs « extérieurs ». Paris voyait dans Nasser et l’Egypte la cause de ses échecs en Algérie durant la guerre d’indépendance ; Washington était convaincu que la lutte de libération du Vietnam ne tenait qu’à la piste Ho Chi Minh et aux bases arrières des insurgés au Cambodge ; le gouvernement sud-africain cherchait dans des actions extérieures en Angola ou au Mozambique à remporter la victoire finale contre l’ANC.

Désormais, les responsables américains semblent convaincus que la clef de leur victoire en Afghanistan se trouve au Pakistan.

Ainsi, « le président Bush a approuvé au mois de juillet le fait que pour la première fois les forces spéciales américaines puissent conduire des attaques à l’intérieur du Pakistan sans autorisation du gouvernement » (« Bush Said To Give Orders Allowing Raids In Pakistan », par Eric Schmitt et Mark Mazzetti, The New York Times, 11 septembre). Toujours selon le même article, « la CIA a tiré depuis des années des missiles contre des militants à l’intérieur du Pakistan grâce à des engins Predator sans pilote. Mais les nouvelles décisions sur les opérations spéciales assouplissent les règles strictes de non intervention terrestre sur le sol d’un important allié sans sa permission ».

On lit dans un éditorial du Washington Post du 14 septembre, « The War in Pakistan. U.S. attacks on Pakistan and al-Qaeda targets are risky, and necessary » :

« Il y a un risque que les tirs de missiles provoquent une rupture entre les armées américaine et pakistanaise, ou déstabilisent l’administration démocratiquement élue de M. Zardiri [veuf de Benazir Bhutto], qui est aussi bien intentionné que possible à l’égard de Washington dans un pays où le sentiment anti-américain est fort. Certains experts affirment que les attaques américaines provoqueront seulement un plus grand soutien aux talibans. Mais le groupe contrôle déjà de grandes parties des territoires tribaux. Les commandants américains disent que la victoire est impossible si on ne réduit pas les bases talibans au Pakistan. Et il n’y a pas de risque plus grand qu’un nouveau 11-Septembre organisé à partir de ces territoires tribaux. Des missiles américains ou des attaques de commandos doivent s’appuyer sur les meilleures sources du renseignement et doivent minimiser les pertes civiles, mais elles doivent continuer. »

Minimiser les pertes civiles ? Cela relève de la mission impossible...

Une des premières actions commandos menées durant le mois de ramadan contre un petit village pakistanais, et qui a abouti à la mort d’une vingtaine de civils, est racontée par la journaliste du Times Christina Lamb (« Playing with firepower », 14 septembre). Il montre bien que l’escalade ne peut conduire qu’à une opposition plus forte de la population pakistanaise aux actions des Etats-Unis (et de leurs alliés, dont la France).

C’est déjà ce qui se passe en Afghanistan, comme le rappelle une étude de l’organisation Human Rights Watch, « ‘Troops in Contact’ : Airstrikes and Civilian Deaths in Afghanistan ». Les conclusions sont résumées en français dans « Les frappes aériennes font des victimes civiles » (8 septembre) :

« Le nombre de civils tués en Afghanistan lors des bombardements aériens des forces des Etats-Unis et de l’OTAN a presque triplé entre 2006 et 2007, problème aggravé par les récentes frappes aériennes meurtrières qui ont alimenté un revirement de l’opinion publique, selon un nouveau rapport de Human Rights Watch publié aujourd’hui. Le rapport condamne aussi l’utilisation par les talibans de “boucliers humains”, qui constitue une violation des lois de la guerre. » (...)

« En 2006, 929 civils afghans au moins ont été tués dans des combats liés au conflit armé. Parmi eux, 699 au moins sont morts au cours d’attaques menées par les talibans (par exemple des attentats-suicides et autres attaques illégitimes qui prennent des civils pour cible) et 230 au moins sont morts au cours d’attaques menées par les forces américaines ou de l’OTAN. Parmi ces derniers, 116 ont été tués par des frappes aériennes de l’OTAN ou des forces américaines. En 2007, 1 633 civils afghans au moins ont péri lors de combats liés au conflit armé. Parmi eux, 950 environ ont péri au cours d’attaques menées par diverses forces insurgées, dont les talibans et Al-Qaïda. Au moins 321 d’entre eux ont été tués par des frappes aériennes américaines ou de l’OTAN. Ainsi, les victimes civiles provoquées par les frappes aériennes des forces américaines et de l’OTAN ont presque triplé entre 2006 et 2007. »

« Au cours des sept premiers mois de 2008, 540 civils afghans au moins ont été tués dans des combats liés au conflit armé. Parmi eux, 367 au moins ont péri au cours des attaques menées par les diverses forces insurgées et 173 sont morts au cours des attaques des forces américaines ou de l’OTAN. Au moins 119 d’entre eux ont été tués par des frappes aériennes des forces américaines ou de l’OTAN. Pour toutes les périodes citées, Human Rights Watch a utilisé les chiffres disponibles les plus prudents. »

Il faut souligner que, quelles que soient les précautions prises, les bombardements ne peuvent aboutir qu’à des pertes civiles. Nous sommes dans un cas typique de guerre coloniale avec ses « dommages collatéraux » (« Quand la mort vient du ciel... »).

Cela n’empêche pas Christopher Hitchens, intellectuel de gauche américain passé du côté de George W. Bush au moment de la guerre d’Irak, de clamer que « Pakistan is the problem » (Slate, 15 septembre). Et d’expliquer que c’est sans doute Barack Obama qui est le plus à même de mener cette « bonne guerre », celle de l’Afghanistan et du Pakistan. Et de conclure que sa victoire signifierait « plus de guerre et une guerre plus âpre et plus prolongée », ce dont Hitchens se félicite.

Cette extension des combats a provoqué des réactions critiques à Islamabad, même si « le gouvernement pakistanais a mis une sourdine hier à sa contestation des attaques américaines unilatérales contre les camps de militants [talibans] le long de la frontière afghane, affirmant qu’il espérait qu’une diplomatie tranquille convaincrait Washington que ces raids ne servent qu’à enflammer les sentiments contre les dirigeants des deux pays » – « Pakistan Quietly Opposes U.S. Raids » (Paul Alexander, Philly.com, 14 septembre).

D’autre part, et toujours selon le même article :

« Le premier ministre Yousf Raza Gilani a dit aux journalistes le 13 septembre que le Pakistan préférait résoudre n’importe quel problème avec Washington à travers les canaux diplomatiques, ajoutant que la question serait discutée entre les deux parties à l’occasion de l’assemblée générale des Nations unies qui doit se tenir ce mois-ci. “Du fait de cette politique américaine, les tribus rejoindront les militants et notre travail sera mis en péril”, avait-il déclaré après la dernière frappe de missile. “Nous ne permettrons l’ingérence de quiconque à l’intérieur de notre pays.” »

« Un groupe d’anciens des tribus représentant environ un demi-million de personnes du Nord Waziristan, où la plupart des attaques de missiles ont eu lieu, ont menacé hier de rejoindre le combat des talibans en Afghanistan. »

Alain Gresh

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016