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Chine, du lait de la mort à la conquête de l’espace

par Martine Bulard, 26 septembre 2008

« Comment est-ce possible ? », s’interrogeait un internaute chinois au tout début de l’affaire du lait frelaté. Comment, effectivement, a pu naître dans le cerveau d’une personne normale – fût-elle affairiste – l’idée de déverser un peu de mélamine, habituellement utilisée dans la fabrication de colles et de plastiques, dans du lait destiné à des bébés ? Comment la chaîne de contrôle a-t-elle pu être aveugle à ce point ? Les réponses vont de soi : maffia, dirigeants politiques véreux, recherche de profit, corruption…

Une fois de plus, ce sont les internautes qui ont fait éclater l’affaire. Non sans difficulté. Tout a commencé en mai quand un père de famille alerta la société Sanlu dans la province du Hebei (au nord de Pékin) sur la qualité du lait, qui avait rendu son fils malade. Il tira la sonnette d’alarme auprès des dirigeants communistes locaux. En vain. Tous étouffèrent l’accusation. Rien ne pouvait transpirer à la veille des Jeux olympiques. Puis des médias ont mené leur enquête jusqu’à ce que le scandale éclate… L’enchaînement est devenu classique, qui montre l’importance de la mobilisation des citoyens et (parfois) des journalistes dans un pays qui découvre (difficilement) le rôle que peuvent jouer la presse et la « société civile ». A noter que les paysans, qui vendent leur lait (tout à fait sain) à ces intermédiaires véreux se sont mis, eux aussi, à protester (Lire Loretta Chao, « Chinese Dairies face a worsening crisis », Wall Street Journal, 19 septembre).

Désormais, on sait que le scandale dépasse le Hebei et touche la quasi-totalité du pays. Selon le dernier bilan officiel, depuis début septembre, près de 13 000 nourrissons auraient été hospitalisés en raison de troubles intestinaux, 6 244 seraient encore à l’hôpital et 4 seraient morts. Ce n’est pas le premier scandale sanitaire du pays, mais celui-ci concerne les bébés. Or, en Chine, plus qu’ailleurs encore, tout ce qui touche l’enfant – souvent unique – prend des allures de catastrophe nationale. Le premier ministre Wen Jibao a adopté la même ligne de conduite que durant le séisme dans le Sichuan : multiplication de visites sur le terrain, compassion vis-à-vis des familles des enfants malades, et l’annonce d’une décision significative des difficultés sanitaires dans le pays : la gratuité des soins, alors que pour beaucoup de Chinois, se soigner relève de la performance. Bien sûr, le président Hu Jintao en personne a dénoncé « ceux qui ont perdu le sens des responsabilités ». Dans la foulée, le patron de l’organisme chargé du contrôle de la qualité et de l’inspection (China’s General Administration of Quality Supervision, Inspection and Quarantine - GAQSIQ), M. Li Changjiang, en place depuis 2001 et membre du comité central du Parti communiste, a été démis de ses fonctions, et vingt-deux personnes (dirigeants d’entreprises et de responsables communistes locaux) ont été arrêtées. La liste n’est, paraît-il, pas close.

Déjà, l’an dernier, des produits toxiques – jouets contenant de la peinture au plomb, dentifrices contaminés à la mélamine (déjà), produits de la mer frelatés – avaient défrayé la chronique. Avec d’autant plus de vigueur que cela touchait les pays importateurs, Etats-Unis en tête. Le gouvernement chinois avait alors arrêté le directeur de la plus haute autorité de contrôle (State Food and Drug Administration – SFED), M. Zheng Xiaoyu, qui avait fermé les yeux sur ces pratiques criminelles moyennant finances. Spectaculaire, son procès fut aussi expéditif que l’exécution de la sentence : la mort.

Depuis, des mesures ont été prises, les services de contrôle rénovés et renforcés, de nouvelles règles édictées. Avec la réussite que l’on constate. Il est vrai que la mise en place de services sanitaires performants demande du temps. Comme l’écrivait, le 8 juillet 2007, l’éditorialiste du New York Times Joseph Kahn : « il a fallu cinquante–cinq ans pour que la FDA [Food and Drug Administration – l’autorité américaine de contrôle sanitaire], née en 1906, acquière des pouvoirs et assure la sécurité des produits alimentaires. » Joseph Kahn rappelait également l’importance de la corruption et ce que fut la bataille des entreprises contre tout contrôle indépendant. L’Europe aussi a connu des drames comme l’huile frelatée en Espagne en 2001 qui fit alors 1 200 morts et 17 500 handicapés…

Il reste qu’aujourd’hui, en Chine comme dans les pays importateurs, les consommateurs veulent des produits sécurisés. Et ils ont raison. Les menaces sur les ventes à l’étranger poussent d’ailleurs les autorités à franchir une étape dans la lutte contre la corruption qui a gangrené l’appareil du Parti et les directions d’entreprises. Sur le plan intérieur, les protestations inquiètent les autorités. D’autant qu’en plein scandale du lait mortel, un glissement de terrain dans une mine s’est produit le 8 septembre, dans la province de Shanxi, faisant 259 morts et des centaines de blessés. Le lac de retenue censé protéger la population « débordait de résidus de minerai et de déchets déchargés sans autorisation », selon la commission d’enquête immédiatement diligentée. En 2007, 3 800 personnes ont officiellement péri dans des accidents de mines. Cette fois, le patron de la mine et huit responsables locaux ont été arrêtés sous le feu des médias… « Ceux qui ont perdu le sens des responsabilités » doivent payer. Il en va, pour le gouvernement, de sa crédibilité.

Son autre arme idéologique vise la fibre patriotique chinoise. Et le lancement réussi de la fusée « Longue Marche II » (tout un programme !) qui va mettre en orbite la capsule Shenzhou VII avec trois hommes à bord – le troisième vol spatial habité – tombe à pic pour relancer la fierté nationale. Inutile de dire que les images de la sortie dans l’espace de Zhai Zhigang (durant une demi-heure) devraient enthousiasmer une grande partie de la population. Il s’agit de tester des matériels et des procédures pour franchir une nouvelle étape vers le « grand objectif : construire une station habitée », à l’horizon 2025. La Chine entend ainsi montrer qu’elle est en voie de rattraper son retard, sur les Etats-Unis et la Russie, et qu’elle prend de l’avance sur ses concurrents asiatiques, le Japon et l’Inde, très engagés dans la conquête spatiale.

George Bush-Hu Jintao, l’entente cordiale… a minima

Dans un commentaire fort amer de l’International Herald Tribune, l’éditorialiste Roger Cohen regrettait, le 22 septembre dernier, que les « nouveaux centres de richesses et de pouvoir » (le Brésil, la Russie, la Chine) soient restés muets depuis le début de la tempête financière. Imaginez, poursuivait-il, les effets positifs d’une déclaration de Hu Jintao sur le mode : « La Chine est profondément intéressée par la stabilité de l’économie des Etats-unis et le dollar. Nous nous tenons prêts pour aider à un retour de la confiance des marchés ». Vaines attentes, évidemment. La Chine n’a pas intérêt à un effondrement du système financier américain (voir la chronique de la semaine dernière). Elle est directement concernée : on a appris par exemple que sept banques chinoises (dont la China Construction Bank et la Bank of China) étaient engagées à hauteur de 721 millions de dollars dans la banque Lehman Brothers, qui a fait faillite. Mais Pékin n’est pas un allié inconditionnel, loin s’en faut.

Néanmoins, le jour même où l’éditorialiste chantait la complainte de l’Amérique délaissée, le porte-parole de la Maison-Blanche annonçait que le président américain et le président chinois avaient discuté par téléphone de la « crise financière qui a submergé Wall Street et des mesures prises par les Etats-Unis pour stabiliser les marchés internationaux ». « A la demande de M. Bush », précisait de son côté l’agence Xinhua. Et d’ajouter en se reportant aux propos de M. Hu Jintao : « Nous avons noté que les Etats-Unis ont pris des mesures importantes pour stabiliser le marché financier national et nous espérons que les mesures prises apporteront des résultats rapides ». Le plan de sauvetage américain devrait « contribuer à la stabilité mondiale ». Mais d’engagement à financer le trou et à racheter quelques établissements bancaires en difficulté, point. Pékin se contentera d’acheter des Bons du trésor, comme elle le fait depuis vingt ans. Bref entre la Chine et les Etats-Unis, c’est l’entente cordiale, mais a minima.

En attendant, la présidente de la Federal Depost Insurance Corporation (FDIC) qui garantit les dépôts bancaires aux Etats-Unis, Mme Sheila Bair (Libération, 23 septembre), est formelle : « Nos pratiques de crédit doivent changer (…) Autrement dit, nous devons prêter uniquement aux individus qui sont solvables ». Réflexe juste, mais justement, là est le problème : pour avoir suffisamment d’individus solvables, il faut payer des salaires et donc créer des emplois, en finir avec la précarité… Bref, une (vraie) révolution économique et sociale.

Martine Bulard

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