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Ces patrons qui veulent être journalistes

L’arrivée de Denis Olivennes à la tête de la rédaction du Nouvel Observateur et l’implication de plus en plus forte de Nicolas Beytout dans l’avenir rédactionnel des Echos témoignent d’une nouvelle époque dans la banalisation des entreprises de presse. Il n’est plus nécessaire d’être journaliste ou d’exercer une activité journalistique pour prétendre diriger les rédactions des grands journaux.

par Marie Bénilde, 27 septembre 2008

La profession journalistique subit la défiance des populations mais elle continue de faire rêver… les patrons. C’est sans doute ce qui explique l’arrivée soudaine de Denis Olivennes, ancien PDG de la Fnac, à la tête de la rédaction du Nouvel Observateur. Non content de se faire parachuter président du directoire et directeur de la publication du titre par Claude Perdriel, l’octogénaire propriétaire du Nouvel Obs, de Challenges et des sani-broyeurs SFA, l’homme a réussi en trois mois ce qu’Edwy Plenel, son ancien camarade trostkyste, avait mis des années à élaborer en acceptant de pactiser avec le balladurien Alain Minc. Le 25 septembre, les journalistes de l’hebdomadaire ont estimé à plus de 58 % que « son rôle à la tête de la rédaction préservera l’orientation rédactionnelle et éditoriale du Nouvel Observateur  ». Sa nomination, en remplacement de Guillaume Malaurie, directeur de la rédaction, a bien failli échapper à tout assentiment de la « base ». Il a fallu un vote pour savoir s’il était nécessaire d’organiser un vote ! Puis, ce n’est que lorsqu’il a eu l’assurance que la rédaction ne se prononcerait pas sur la légitimité de son arrivée dans le Saint des Saints journalistique mais sur son adéquation avec les valeurs du journal que le patron a accepté de se soumettre aux suffrages de la Société des rédacteurs. Avec son sens aigu du rapport de force et son nez aplati d’ancien boxeur amateur, Denis a souvent des arguments qui font mouche…

Lorsqu’il est arrivé en mars dernier, il s’est d’abord fait très rassurant. Alors que deux affaires viennent d’éclabousser la réputation de l’hebdomadaire – un faux SMS attribué à Nicolas Sarkozy et un confidentiel erroné sur des propos du même Sarkozy – le patron manager s’empresse de dire… qu’il n’y a pas de crise de management à l’Obs. L’homme a pourtant de quoi être ennuyé par ces deux dérapages. Ami intime de la chanteuse Carla Bruni du temps où elle ne s’appelait pas encore Madame Sarkozy, il s’est vu confier par Christine Albanel, la ministre de la culture, le soin d’accoucher d’un rapport sur le téléchargement illégal et le moyen de lutter contre le « piratage ». Il en est sorti l’ébauche d’un projet de loi « création et Internet », attendu pour cet automne, qui va dans le sens exactement contraire de ce que préconisait la rédaction du Nouvel Observateur. Plus question de licence légale ou de forfait prélevé directement à la source auprès des opérateurs de télécommunication, il s’agit de responsabiliser l’internaute qui télécharge – même s’il s’agit de sa progéniture– via un régime de mises en garde progressives qui peut aller jusqu’à la suspension de l’abonnement à Internet. Un scénario de « riposte graduée » reposant sur le pouvoir souverain d’une autorité administrative (« Hadopi ») qui vient d’être invalidé par le Parlement européen selon lequel « aucune restriction aux droits et libertés fondamentales des utilisateurs finaux ne doit être prise sans décision préalable de l’autorité judiciaire » (1). Mais pour Christine Albanel, le travail fut à la hauteur des attentes : le 18 septembre, au cours d’un colloque sur les « contenus créatifs en ligne », elle se disait « ravie » d’accueillir ce « cher Denis Olivennes » au musée du Quai Branly, haut lieu de la culture chiraquienne.

Le « journalisme » de Denis Olivennes

Côté cour, Denis Olivennes s’est activé pour dissiper les inquiétudes en interne. Alors que les journalistes de l’Obs lui prêtent l’intention d’intervenir dans la rédaction et de décapiter sa direction bicéphale (Guillaume Malaurie-Michel Labro), il dément en jouant les managers mécanos. « Cela relève-t-il d’un problème de management ? Non, déclare-t-il. S’il a fallu un peu de temps pour trouver le bon fonctionnement avec deux personnes à la tête de la rédaction, nous allons maintenant resserrer les boulons, raccourcir les circuits de décision entre eux, la rédaction, et moi. Je vais m’impliquer sur la rédaction. Dans les grandes lignes mais aussi sur la Une (2). » En fait de grandes lignes, ce sont surtout celles qui noircissent les pages de l’hebdomadaire qui intéressent Denis Olivennes. A peine arrivé, il s’empresse d’aller s’entretenir avec son camarade énarque, Alain Minc. Quand il revient, Denis a trouvé une forme inédite de journalisme susceptible de renouer avec la confiance écornée du lectorat : l’interview où l’interviewé et l’intervieweur ne font qu’un ! Il exige en effet deux bonnes pages pour mettre en forme son entretien avec Alain Minc en m’omettant pas bien sûr d’exprimer abondamment sa pensée.

Depuis qu’il a quitté le groupe de François Pinault, le sarkozyste propriétaire du Point et de la Fnac, Denis Olivennes livre aussi son point de vue dans les colonnes de son journal (où il tente de jouer les arbitres très au-dessus de la mêlée dans l’affaire Siné), sur France Culture ou sur France Info, le jeudi, où il « débat » contre, ou plutôt aux côtés de l’essayiste Nicolas Baverez, avec lequel il avait fustigé « l’impuissance publique » dans un livre paru en 1989.

Une prise de pouvoir dans la rédaction

A la mi-septembre 2008, il évince finalement Guillaume Malaurie de la direction de la rédaction du Nouvel Obs qu’il décide d’assumer personnellement. Son implication se vérifie dans l’animation des conférences de rédaction et la mise en place de super-réviseurs chargés de contrôler le travail des chefs de service. Parallèlement, Denis Olivennes fait savoir depuis son arrivée qu’il a l’intention de solliciter une carte de journaliste professionnel même si son statut de directeur non journaliste l’empêche de prétendre à cette qualification. De même, bien que la charte du Nouvel Observateur votée en 2004 interdise en principe aux actionnaires et à leurs représentants « d’intervenir d’une quelconque manière sur le travail journalistique des membres de la rédaction au cours de leurs enquêtes comme de leurs écrits », Denis Olivennes prend de facto la tête de la rédaction en travaillant sur une nouvelle formule.

Dans quel but ? Si aucun responsable de l’hebdomadaire n’est autorisé à briguer des fonctions politiques, il est peu probable que Denis Olivennes, ancien membre des Gracques (appelant donc à une alliance entre les centristes de François Bayrou et le Parti socialiste), reste très longtemps en marge de la scène politique. La question est de savoir si la stratégie journalistique de l’actuel patron du Nouvel Observateur a pour seule finalité l’avenir de ce journal ou, plus raisonnablement, l’affirmation d’un positionnement intellectuel personnel avant la révélation d’ambitions partisanes. Jean-François Kahn, directeur de Marianne avant de prendre la tête de liste du Modem aux élections européennes, témoigne de l’intérêt politique d’être un personnage public à l’autorité journalistique incontestée. Officiellement, Denis Olivennes ne revendique qu’un statut d’éditeur à l’anglo-saxonne (son modèle est The Economist) veillant à la fois à la bonne marche de l’entreprise et à la pertinence des contenus. Mais, officieusement, il s’agit bien d’imprimer sa marque sur l’évolution éditoriale et donc politique du Nouvel Obs. La route a été tracée par Laurent Joffrin, ancien directeur de la rédaction du Nouvel Obs, devenu à la fois PDG et super-rédacteur en chef de Libération. Ou par Jean-Pierre Elkabbach, qui fut président d’Europe 1 et reste patron de Public Sénat, tout en jouant à l’intervieweur au temps élastique suivant l’intérêt patronal de son invité. A ce détail près : Elkabbach comme Joffrin étaient journalistes et font tout leur possible pour le demeurer. Olivennes, lui, n’est pas journaliste et entend le devenir. Pour combien de temps ?

Nicolas Beytout, le PDG nostalgique de journalisme

Le patron de la branche médias de LVMH est, pour sa part, un directeur de la rédaction aux Echos puis au Figaro qui a choisi de gagner en pouvoir – et en rémunération - dans la hiérarchie des fonctions médiatiques. Pour permettre à son prince Bernard Arnault de l’emporter dans son bras de fer avec la rédaction des Echos, il a consenti à jouer la comédie du représentant de l’actionnaire se tenant à distance de la rédaction. En début d’année, il a mis fin à son « duel » avec Laurent Joffrin sur France Info, accepté de ne pas intervenir directement sur le contenu du journal et laissé à la société des journalistes un droit de veto sur la nomination du directeur de la rédaction du quotidien économique. Après s’être longtemps prévalu de « faire barrage » à Serge Dassault, le propriétaire du Figaro, dans ses velléités d’interventionnisme au sein de son quotidien, il s’applique beaucoup plus difficilement à lui-même l’idée d’une muraille de Chine qui fait pourtant autorité dans la presse anglo-saxonne. L’homme passe régulièrement à la rédaction pour « regarder » la Une avant sa publication. Il se permet de glisser au passage que la victoire aux élections municipales de mars de 2008 n’est pas une défaite pour la droite. Et rencontre assez peu des résistance depuis qu’il a réussi à « dégoûter » Eric Izraelevikz, le directeur de la rédaction parti rejoindre La Tribune. Les prescriptions du bon docteur Beytout sont d’autant plus suivies que l’homme a la main sur toutes les nominations au sein de la rédaction et que les réfractaires sont invités à démissionner en faisant valoir leur clause de cession.

A mesure que le temps passe, Nicolas Beytout recouvre ses pleins pouvoirs sur les contenus éditoriaux des médias dont il a la charge (Les Echos, Enjeux Les Echos, Investir, Radio Classique). Il parle même de plus en plus au nom de la rédaction, notamment sur i Télé où il anime depuis la rentrée une émission le samedi avec des grands patrons ou des politiques. Ses rédacteurs en chefs aux Echos sont généralement le doigt sur la couture du pantalon : tous ceux qui étaient susceptibles de lui faire de l’ombre et de contester son droit à revêtir son ancien costume de directeur de la rédaction des Echos ont rejoint Eric Izraelevikz à La Tribune (Pierre-Angel Gay, François Lenglet…). Manque de chance pour son journal, Beytout ne peut pas, à l’inverse, regarnir à sa guise la rédaction des Echos en puisant dans le vivier de La Tribune. Alain Weill, le propriétaire du deuxième quotidien économique, a obtenu de Bernard Arnault que Les Echos ne débauche pas à La Tribune… Nicolas Beytout a beau se voir en vrai super-directeur de la rédaction des Echos, il est aussi tenu par ses engagements de patron d’une filiale de LVMH.

Du capitalisme de presse au capitalisme éditorial

Pendant longtemps, l’histoire du patron qui se piquait de journalisme était une trame réservée à la presse spécialisée ou de province. Ce fut aussi l’idée de Serge Dassault quand il a repris le Figaro : il s’agissait de répondre aux méchants articles par ses propres éditoriaux… Avant que son directeur de la rédaction Nicolas Beytout ne le convainque de faire usage de sa plume avec parcimonie. Avec Denis Olivennes et le Nicolas Beytout de LVMH, une étape est franchie qui témoigne d’une nouvelle époque de la rencontre entre le capitalisme et la presse. Il ne s’agit plus seulement pour les représentants de l’establishment de prendre le contrôle du capital des journaux et d’en finir avec les actionnariats journalistiques, il faut aussi avoir une prise directe sur les rédactions en étant au plus près des leviers de pouvoir éditoriaux. C’est un nouvel acte vers la banalisation des entreprises de presse.

Marie Bénilde

(1) Libération, 24 septembre 2008.

(2) CB News, 23 juin 2008.

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