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Michèle Alliot-Marie et la menace terroriste

par Alain Gresh, 1er octobre 2008

Dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde du 1er octobre, et intitulée « Les démocraties face au terrorisme », Michèle Alliot-Marie, ministre de l’intérieur, développe sa pensée. Et, pourrait-on dire, tous les poncifs de la doxa sécuritaire face à l’islamisme et au terrorisme.

« Le terrorisme est l’ennemi commun des démocraties. L’islamisme radical n’est certes pas le seul en cause, il demeure toutefois une priorité. Depuis plus de six ans, comme ministre de la défense puis de l’intérieur, j’en ai suivi les modalités, les évolutions et hélas les manifestations. Certaines réalités ne sont pas inutiles à rappeler. »

Le terrorisme, « un ennemi commun » ? Qu’y a-t-il de commun entre Al-Qaida, l’ETA basque, les Tigres tamouls ? En réalité, le seul ennemi, dans l’esprit de la ministre, c’est bien l’islamisme radical.

« La première est que la France est une cible potentielle, car ses valeurs : liberté, tolérance, respect des femmes, laïcité, droits de l’homme, sont en opposition avec celles de l’intégrisme. Elle n’est pas plus menacée que d’autres : ces dernières années ont vu plus d’attentats dans les pays musulmans qu’en Europe. Elle ne l’est pas moins : le démantèlement de réseaux et les arrestations d’islamistes sur notre sol le montrent. »

C’est une reprise sans aucune nuance du discours du président Bush : « ils » nous haïssent non pas à cause de notre politique, mais à cause des valeurs que nous représentons. A quoi Oussama Ben Laden répondait en substance que, si sa haine était dirigée en priorité contre la démocratie et les libertés, son principal objectif serait la Suède, et non les Etats-Unis. Ce type de raisonnement américain, repris par la ministre, a pour avantage (si l’on peut dire) qu’il dispense de toute réflexion sur les effets de la politique américaine ou occidentale dans le monde musulman.

« La deuxième réalité est l’extension géographique du terrorisme islamiste. L’arc du terrorisme intégriste couvre l’Afghanistan, le Pakistan, la Malaisie, l’Indonésie, la Somalie, la péninsule Arabique, le Moyen-Orient, la zone subsaharienne et le Maghreb. De ces bases, il projette ses actions vers l’Europe. »

On pourrait inverser le raisonnement, et dire que ce qui est nouveau, c’est la présence massive de troupes occidentales en Irak, en Afghanistan, au Liban, sans parler des bases et des conseillers militaires ou de sécurité. C’est cet interventionnisme, sans précédent depuis la fin de l’époque coloniale, qui a contribué à créer cet arc de crise et cette internationale de la résistance (lire « Des frontières chamboulées par la guerre américaine » et voir la carte « Autoroute de “l’internationale insurgée” », Le Monde diplomatique, octobre-novembre 2007).

« Les conflits irakien, israélo-palestinien, afghan lui servent de terrain d’entraînement. Les zones grises où les Etats ne parviennent pas à imposer leur autorité abritent ses bases arrière et les trafics de drogue ou d’armes qui le financent. »

Qui a créé ces conflits qui servent de terrain d’entraînement ? En Irak comme en Afghanistan, nous avons une guerre occidentale et, en Palestine, le refus permanent d’Israël d’appliquer les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, refus qui bénéficie d’un soutien américain et de la complaisance européenne.

« La troisième réalité est l’évolution idéologique du terrorisme. Al-Qaida s’est d’abord identifiée à une radicalisation religieuse appelant à une guerre totale entre monde musulman et monde occidental. Cette motivation est encore mise en avant. Pourtant depuis trois ou quatre ans, l’idéologie l’emporte de plus en plus sur le religieux. »

C’est tout simplement faux. On sait depuis longtemps que nombre des adeptes d’Al-Qaida ou des groupes qui lui sont liés sont mus avant tout par des motifs politiques ou nationalistes (comme en Afghanistan). Al-Qaida dispose d’un prestige auprès de certains musulmans non parce que ceux-ci auraient envie de vivre sous un régime de type taliban, mais parce qu’ils veulent s’opposer aux Etats-Unis et à leur politique, et qu’Al-Qaida leur apparaît comme l’organisation qui lutte vraiment contre Washington.

« A l’heure où le communisme s’efface, et avec lui une voie politique de contestation, l’intégrisme accueille des personnes frustrées, en quête d’identité, fragilisées, mais aussi, et c’est une nouveauté, des acteurs apparemment bien intégrés - voire occidentaux, mais sensibilisés par la propagande, comme les médecins des attentats de Londres. »

Sont-ils sensibilisés seulement par la « propagande » ? Ou bien par ce qu’ils peuvent voir sur les écrans de télévision de massacres, d’oppression, d’invasion perpétrés par des troupes étrangères qui prétendent apporter aux pays « arriérés » la civilisation et la démocratie ?

« A ce titre, les Etats arabes ou musulmans et leurs dirigeants deviennent des cibles au même titre que les Occidentaux. »

Oui, cela est vrai... mais, depuis la naissance des groupes violents dans la région, cela l’a toujours été.

« La quatrième réalité, c’est la guerre de la communication. Les terroristes utilisent les images des populations victimes des affrontements au Liban, en Palestine, en Afghanistan, comme propagande contre l’Occident ; celles des otages ou des militaires occidentaux tués comme preuve de leur puissance. »

Les populations victimes « d’affrontements » ? Ou d’une politique d’agression soutenue par les Occidentaux ?

« Ils recherchent la symbolique pour créer la panique. Métros, gares, casernes, rencontres politiques, sportives, culturelles très médiatisées, constituent à ce titre autant de cibles potentielles. Devant cette recherche du toujours plus spectaculaire, l’utilisation d’armes chimiques ou bactériologiques sur des cibles comme les centrales nucléaires, les réservoirs d’eau ou les systèmes informatiques, est une crainte légitime. »

(...)

« Agir, c’est intervenir là où sont les organisations, les réseaux de financement, les camps d’entraînement, les écoles d’endoctrinement. C’est le sens profond de l’engagement de nos militaires en Afghanistan ou au Liban aux côtés de leurs camarades des autres pays, dans des missions aussi risquées qu’indispensables. L’ONU donne sa légitimité à cette action militaire, car ses décisions sont celles de la communauté internationale entière et non des seuls pays occidentaux. »

Quel rapport entre la présence française en Afghanistan et au Liban ? Dans ce deuxième pays, elle n’est présente que parce qu’il y a l’accord de toutes les forces politiques, y compris le Hezbollah. En Afghanistan, la France sert de supplétif aux Etats-Unis, et c’est pourquoi l’armée française doit se retirer de ce pays.

« Agir, c’est aussi contribuer à l’amélioration des conditions de vie et au retour à l’Etat de droit, dans des pays dont la situation politique et l’absence de valeurs démocratiques est de nature à favoriser l’émergence de groupes radicaux. »

Parler de l’Etat de droit pour l’Afghanistan (ou pour l’Irak) relève sans doute d’un sens de l’ironie très particulier...

(...)

« L’Europe ne saurait ignorer qu’elle partage les mêmes risques que l’Amérique. Il est temps de donner un contenu nouveau au dialogue transatlantique avec un cadre qui favorise les échanges d’informations pertinents et garantisse un niveau élevé de protection des droits individuels et des libertés. L’action policière nécessite une législation adaptée, mais qui ne renonce pas à nos valeurs de respect de la démocratie et des droits de l’homme. »

Mais si la politique américaine est l’une des causes essentielles du développement du terrorisme, de quoi allons-nous parler avec Washington ? De la création d’un Etat palestinien promis depuis des années ? Des bombardements de civils en Afghanistan ou en Irak ? Des droits de l’homme tels qu’ils sont interprétés à Guantanamo ou dans les prisons afghanes contrôlées par les Etats-Unis ?

Alain Gresh

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