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La crise thaïlandaise, une dangereuse guerre d’usure

par Jean-Claude Pomonti, 10 octobre 2008

La séance a tenu du désespoir. L’eau et l’électricité ayant été coupées, seul un générateur de secours a fonctionné, et l’assistance a transpiré en bras de chemise. Tout décorum a été abandonné. Pour protester contre la vigueur de la police face aux manifestants qui ont encerclé le siège du Parlement, l’opposition – le Parti démocrate – a décidé de boycotter la session parlementaire. Nommé premier ministre le 17 septembre, M. Somchai Wongsawat a néanmoins tenu à prononcer, le mardi 7 octobre, son discours de politique générale. Il l’a vite lu avant que le président de l’Assemblée nationale lève la séance. Au bout de seulement trois heures.

On n’en est pas resté là. Lundi soir, à la suite de l’arrestation de deux de leurs neuf dirigeants, les militants de l’Alliance du peuple pour la démocratie – APD, mouvement extraparlementaire – avaient entrepris d’encercler le siège du Parlement. Avec succès, déployant même des barbelés autour de l’enceinte. Ils occupaient déjà Government House, siège du bureau du premier ministre, depuis le 26 août, contraignant le gouvernement à s’installer dans les salons VIP de l’ancien aéroport international de Dong Muang, en partie désaffecté. Puisque le premier ministre voulait réunir le Parlement, toutes les entrées en avaient été bloquées.

Un lourd bilan

Mardi à l’aube, la police est parvenue à dégager au moins l’un des accès au Parlement, en recourant à des gaz lacrymogènes. Les députés de la majorité et les ministres ont pu gagner leur siège. Mais l’étau s’est aussitôt refermé et, une fois la séance levée, les participants ont éprouvé beaucoup de mal à en sortir. Le premier ministre Somchai a dû escalader une grille pour se retrouver dans la cour d’un bâtiment voisin, d’où un hélicoptère de la police l’a évacué en direction du quartier général des forces armées. Pour sortir les députés et certains ministres, la police a dû à nouveau charger, en fin d’après-midi, les manifestants afin de créer momentanément un couloir d’évacuation.

Bilan de la journée : des centaines de blessés, dont cinq amputés. Au moins une femme a été tuée par une explosion, et plusieurs policiers ont été blessés par des coups de feu. Des médecins de l’hôpital le plus proche ont évoqué le recours à des « explosifs puissants », ce que dément la police. La reine s’est inquiétée publiquement de l’utilisation de grenades lacrymogènes et a accordé un don à l’hôpital en question. La session du Parlement, qui devait s’étaler du mardi 7 au jeudi 9 octobre, a été reportée sine die. L’APD, qui se veut protectrice de la royauté et qui exige la démission de M. Somchai, aurait réclamé la dissolution du Parlement. Ce dernier a encore affirmé, mardi en fin de journée, qu’il ne démissionnerait pas et ne dissoudrait pas la Chambre basse, élue au suffrage universel.

Quoi qu’il advienne, il n’y a plus de règles de jeu en Thaïlande, si l’on fait exception du poids des intérêts personnels. M. Somchai, beau-frère de l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra, exilé à Londres et avec lequel il serait régulièrement en contact, se présente comme l’homme de la réconciliation. Il avait prôné le dialogue avec l’APD et en avait confié la responsabilité à un vieux routier de la politique thaïlandaise, le général Chavalit Yongchaiyuth. Ce dernier a démissionné de ses fonctions de vice-premier ministre, ce mardi, estimant que sa mission a été torpillée.

Quand, le vendredi 3 octobre, l’un des neuf dirigeants de l’APD, qui faisaient l’objet d’un mandat d’arrêt pour « insurrection », avait été arrêté à un péage d’autoroute, M. Chavalit avait annoncé que le dialogue avec l’APD se poursuivait. Quand, quarante-huit heures plus tard, le fondateur de l’APD, M. Chamlong Srimuang avait été à son tour appréhendé à la sortie d’un bureau de vote – pour l’élection, dimanche dernier, du gouverneur de Bangkok –, M. Chavalit avait maintenu que le dialogue n’était pas rompu. Dans la foulée, la situation a dégénéré et la violence a refait surface.

Comment expliquer l’inexplicable ?

Tenter d’expliquer l’inexplicable est sans espoir. Les Thaïlandais reprochent souvent aux observateurs étrangers de ne pas comprendre leur pays, d’avoir des préjugés, de « lire » la Thaïlande selon des critères qui ne correspondent pas aux données de la nation. Cette fois-ci, toutefois, ils se sentent également perdus. Qui gouverne ? Qui tire les ficelles d’un scénario incompréhensible ? Ou bien, n’y a-t-il pas de scénario ? Comment se fait-il qu’une opposition extraparlementaire, bien financée et très alerte, parvienne à paralyser le gouvernement ?

Ancien gouverneur de Bangkok, déjà arrêté en 1992 quand il avait pris la tête de manifestations contre le pouvoir militaire, M. Chamlong est allé voter dimanche 5 octobre, comme si de rien n’était, en dépit de l’arrestation vendredi de l’un de ses collègues. Avant de pénétrer dans le bureau de vote, un officier de police lui a poliment signifié qu’il serait arrêté après avoir déposé son bulletin dans l’urne. Ce qui a été le cas. M. Chamlong n’a opposé aucune résistance quand il s’est installé, les mains libres, aux côtés du chauffeur d’une voiture de police. Provocation ? Manœuvre ? Personne n’oserait affirmer que l’APD s’est laissé piéger, compte tenu des soutiens dont elle bénéficie (1).

Au moment où les violences se multipliaient autour du Parlement, Londres confirmait que M. Thaksin et son épouse Pojaman, qui se sont enfuis le 11 août, avaient demandé l’asile politique. Pour deux motifs : des menaces de mort et une méfiance à l’égard de la justice en Thaïlande, où M. Thaksin fait l’objet de plusieurs poursuites et enquêtes et où sa femme a interjeté en appel d’une condamnation à trois ans de prison pour corruption. M. Thaksin ne semble pourtant pas avoir retiré ses billes du jeu politique. Il est censé avoir joué un rôle déterminant dans la composition du gouvernement de son beau-frère Somchai. Il aurait notamment mis au pas un clan du Parti du pouvoir du peuple (PPP), le plus important au sein de la coalition gouvernementale de M. Somchai.

L’armée, en ce qui la concerne, n’a guère bougé après s’être brûlé les doigts en renversant M. Thaksin, en septembre 2006, lors d’un coup d’Etat sans effusion de sang mais qui n’a rien changé. Des renforts de troupes ont été envoyés à Bangkok, pour prêter main-forte, en cas de nécessité, à la police. Cette dernière fait ce qu’on lui dit de faire, sans plus. L’APD, dont les milliers de militants tiennent le haut du pavé depuis fin mai, ne veut plus entendre parler de M. Thaksin et de ses succédanés, parce qu’elle estime que leurs majorités électorales, depuis le début du siècle, sont le produit d’achats de votes en pays rural. Le suffrage universel, estime-t-elle, ne devrait intervenir qu’après l’éducation des électeurs, et non l’inverse.

Le résultat : alors que la Thaïlande devrait, à l’heure des paniques financières, se préparer à encaisser les effets d’une récession annoncée – et donc, à faire face au rétrécissement de ses principaux marchés –, la crise politique continue de rebondir, avec ses brutalités, ses périodes de creux, ses refus des compromis, ses identités aussi incertaines que les lendemains. Comme une guerre d’attrition.

Jean-Claude Pomonti est journaliste.

Jean-Claude Pomonti

(1) NDLR. Les principales charges formulées contre les neuf dirigeants de l’APD ont été levées, le jeudi 9 octobre. M. Chamlong a été libéré sous caution.

Cet article a été publié dans Cambodge Soir Hebdo, n° 53, 9 octobre 2008.

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