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Washington à Pékin : « Rien ne va plus, continuons »

vendredi 24 octobre 2008, par Martine Bulard

Non sans une certaine fierté, l’agence officielle chinoise Xinhua a annoncé que les présidents américain George W. Bush et chinois Hu Jintao s’étaient téléphoné mardi 21 octobre « à propos de la coopération internationale face à la tourmente financière ». Le contenu du communiqué est d’une platitude absolue, les deux parties assurant qu’elles veulent collaborer pour sauver la planète financière. Mais c’est la deuxième fois en un mois que les deux chefs d’Etat se parlent par téléphone et tiennent à le faire savoir. A la veille du sommet Asie-Europe (Asia-Europe Meeting, ASEM) qui réunira à Pékin, les 24 et 25 octobre, quarante-trois chefs d’Etat et de gouvernement [1], la Chine n’est pas mécontente de montrer à ses partenaires asiatiques (Inde et Japon) et européens (Allemagne et France, notamment) qu’elle est indispensable aux affaires du monde. Il faut dire qu’elle est devenue l’un des tout premiers banquiers de l’Amérique ; et, comme tout débiteur en mauvaise posture, Washington se montre attentionné… mais inquiet.

Sur le thème, « rien ne va plus, continuons », le secrétaire américain au Trésor Henry Paulson a appelé le pouvoir chinois à accélérer les déréglementations, évidemment parées du mot magique de « réformes ». Conscient d’une (nette) perte de crédibilité du modèle américain, il a quand même commencé par parler « des erreurs des Etats-Unis », avant de mettre en garde : « Certains, en Chine, regardent nos échecs sur les marchés financiers et en concluent qu’il faudrait freiner leurs réformes. C’est pourtant une belle occasion pour la Chine d’apprendre de nos erreurs importantes et de progresser dans des réformes capables d’apporter des bénéfices importants à la Chine et ses habitants. » (Agence France-Presse, 22 octobre) Et le secrétaire d’Etat de tracer la feuille de route pour le compte de Pékin… Parmi les quatre directions, selon lui, indispensables, on trouve évidemment le nécessaire progrès vers « une économie tirée par le marché ». Toute leçon se terminant par la distribution de bons points, M. Paulson a félicité les autorités chinoises d’avoir laissé « s’apprécier le yuan de plus de 20 % depuis juillet 2005 ». Mais, au cours de ces dernières semaines, Pékin, qui craint un effondrement de ses exportations, a plutôt tendance à laisser filer sa monnaie à la baisse… D’autant que le ralentissement de son économie crée quelques inquiétudes. Sans parler du décrochage de certaines de ses banques publiques : le gouvernement a injecté quelque 19 milliards de dollars dans Agricultural Bank of China (qui totalise plus de 120 milliards de dollars de créances douteuses). Pour l’heure, les réserves lui permettent de financer. Toutefois, la prudence semble plus que jamais de mise.

Les dirigeants européens ne sont pas en reste dans la flatterie vis-à-vis de la Chine et le catalogue des recommandations. « J’espère, a déclaré le président de la Commission européenne José Manuel Barroso, que la Chine pourra apporter une importante contribution à la solution de la crise financière. C’est une grande occasion pour la Chine de montrer son sens des responsabilités. » Et, en matière de « sens des responsabilités », M. Barroso s’y connaît, lui qui a poussé à la privatisation tous azimuts et à la déréglementation à l’origine de la crise (lire « Le sacre chinois » sur le nouveau site Bric and Co – le journal des pays émergents).

Au-delà même de leur impudence, ces déclarations mi-inquiètes, mi-menaçantes soulignent le basculement du monde vers l’Asie : Le Monde diplomatique daté de novembre, en vente à partir du 29 octobre, consacre un dossier de huit pages à ces changements géopolitiques.

Wal-Mart se découvre socialement responsable Retour à la table des matières

Le jour même où M. Paulson donnait des leçons de bonne conduite financière à Pékin, le géant américain de la distribution Wal-Mart faisait savoir qu’il avait posé un ultimatum à ses 20 000 fournisseurs chinois : ces derniers devront désormais respecter « de nouvelles normes sociales et environnementales » ou seront remplacés. Confronté à une baisse des ventes pour cause de chute du pouvoir d’achat mais aussi de mauvaise qualité de produits chinois (les jouets, particulièrement), le magnat de la distribution essaie de redorer son blason sur le dos de Pékin. Nul ne saurait se plaindre de voir des principes sociaux et écologiques respectés dans les usines chinoises. Mais, puisque Wal-Mart se découvre des vertus éthiques, il devrait payer d’exemple. Et, si l’on en croit Barbara Ehrenreich, qui s’y est fait embaucher pour décrire l’enfer de l’intérieur, la tâche est immense (lire « Des dirigeants à notre service », Le Monde diplomatique, janvier 2006).

Notes

[1] Allemagne, Autriche, Belgique, Bulgarie, Chypre, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Irlande, Italie, Lettonie, Lituanie, Luxembourg, Malte, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République tchèque, Roumanie, Slovaquie, Slovénie, Suède, Royaume-Uni ; plus les dix pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase) : Birmanie, Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Vietnam ; plus Chine, Corée du Sud, Inde, Japon, Mongolie, Pakistan. Y assistent également le secrétaire de l’Anase et le président de la Commission européenne.

11 commentaires sur « Washington à Pékin : “Rien ne va plus, continuons” »

  • permalien Yvan :
    24 octobre 2008 @12h04   »

    « C’est pourtant une belle occasion pour la Chine d’apprendre de nos erreurs importantes et de progresser dans des réformes capables d’apporter des bénéfices importants à la Chine et ses habitants. »

    ... et puis ça fera plaisir à Greenspan qui dans une audition devant une commission du Congrès des Etats-Unis, à la Chambre des Représentants a déclaré " qu’il avait fait une erreur pendant sa présidence en présumant que les préteurs étaient les plus aptes pour réguler la protection de leurs propres finances ajoutant qu’il était choqué que le système se casse la figure « je n’ai toujours pas compris ce qui c’était passé » dit-il".

    Peut-être que grâce à le Chine il mourra moins con...

  • permalien charles :
    24 octobre 2008 @14h56   « »

    L’Europe pourrait également réfléchir et apprendre de ses erreurs. Mais la poursuite de la ratification du traité de Lisbonne laisse présager le contraire.

    Les dirigeants chinois donnent néanmoins l’impression de ne pas être bornés dans leurs politiques par le dogme néo-libéral comme en Europe. C’est peut-être une chance pour eux, même s’ils sont aujourd’hui aussi dépendant des États-Unis que ces derniers peuvent l’être de la Chine. De même, les effets de la crise sur l’économie réelle commencent déjà à se faire sentir sur leur industrie à forte main-d’oeuvre (voir), ce qui pourrait amener à une déstabilisation du régime. Cela les encourage plutôt à soutenir le système actuel, sans pour autant répondre aux sirènes de la dérégulation.

    Sinon en ce qui concerne M. Greenspan, cela semble un cas désespéré. Néanmoins sur le site que vous citez, un article pourrait laisser penser que les démocrates s’orienteraient vers une réelle remise en cause du système. Même si cela me semble encore bien optimiste de les voir appliquer un tel programme sans les effets d’une dépression pour les y contraindre.

  • permalien Yvan :
    24 octobre 2008 @22h21   « »

    Les États-Unis désirent l’aide de la Chine. Mais pour faire quoi ? par Peter Franssen

    Face au concept de Washington, s’est développé dans le tiers monde un consensus de Beijing, une approbation générale de ce qui se passe en Chine et de ce que la Chine réalise sur le plan international. Car la Chine a tiré un demi-milliard d’humains de la pauvreté, elle a construit annuellement de l’espace urbain pour 20 millions de personnes et sans bidonvilles, elle a réalisé des chiffres de croissance industrielle de 20 à 25 pour cent par an. La Chine a également conclu avec des dizaines de pays du tiers monde des contrats commerciaux qui se sont avérés bien plus efficaces et qui rapportent aux pays concernés bien davantage que les contrats signés avec les États-Unis et l’Europe occidentale.
  • permalien Yvan :
    24 octobre 2008 @23h01   « »

    Comme Washington qui essaye de vampiriser la bonne image de la Chine dans les pays émergents, Wal-mart réputé pour sa gestion anti-sociale, vient juste, avec la signature de sa première convention collective avec des employés de découvrir les vertus de l’argument social dans ses transactions avec ses fournisseurs. Malheureusement comme Wal-mart, a dû, licencier les signataires (coté employés) de cette convention, deux mois après, nous savons que cette préoccupation sociale reste un argument et rien d’autre.

    Tenir deux mois avec une convention d’entreprise légitimise (aux de ses dirigeants) ses préoccupations sociales, à propos de ses fournisseurs et surtout lui permet le faire savoir, ce qui n’est pas neutre en ces périodes difficiles, où ce genre de message, ne laissera pas ses clients sur-endettés indifférents.

  • permalien David C. :
    25 octobre 2008 @01h47   « »

    En ce funeste anniversaire du Jeudi Noir de 1929. Le jour où la panique gagna les bourses de New York. Je préfère me rappeler de l’homme de la situation, Franklin Delano Roosevelt avec son New Deal puis son Bretton Woods.

    Aujourd’hui, une fois encore, nous avons pu s’apercevoir que la crise n’est pas derrière nous. Nous sommes en plein dedans. La destruction de l’économie réelle s’accélère. Et avec les plans fous de renflouement du système, le risque d’une crise d’HYPERINFLATION augmente chaque jour ! L’existence même des nations est mise en cause !

    Hier, devant un parterre de dirigeants de Hedge Fund, Nouriel Roubini déclare que le pire est à venir.

    La solution aujourd’hui ! Dire stop à la folie de la tyrannie financière avec un VRAI Nouveau Bretton Woods !

    Une bataille s’est engagée entre les dirigeants politiques autour du contenu du sommet sur la crise financière qui se tiendra le 15 novembre 2008 à Washington.

    La population doit s’accaparer le débat ! A toi la Parole !

    David C. david.cabas.over-blog.fr

  • permalien Dom le rêveur. :
    25 octobre 2008 @13h18   « »

    Cette crise est très semblable aux précédentes. Nous avons, pour les 5 prochaines années, une chance inouïe de changer le monde entier (du moins, son organisation, sa structure). Si nous ne faisons rien, si nous ne nous rassemblons pas et que nous attendons que les choses se fassent d’elles-même, les grandes richesses de ce monde et leurs valets politico-gestionaires vont ’inventer’ un autre système de domination planétaire, semblable au précédent (capitalisme mondial du dollar). Aujourd’hui (d’ici l’été prochain), ce sera la fin du dollar. C’est maintenant que la population du monde entier doit se tenir debout et réclamer non pas des réformes cosmétiques, mais un système de répartition du travail et des richesses, partout. Nous devons inventé le socialisme du 21e siècle. Les outils de gestion de nos sociétés doivent être gérés par le publique. À quoi sert les parlements et les élus si ce sont toujours les banques commerciales et centrales qui ont le dernier mot ? Ce sont eux qui décident réellement du niveau de vie de chacun de nous. Ce sont eux qui décident quelle entreprise a le droit de vie ou de mort, qui décident de l’inflation, des taux hypothécaires, etc. Même les monnaies n’appartiennent pas aux États mais aux banques centrales ! Ces instruments de gestion doivent être entre les mains du publique et non pas d’une stricte oligarchie financière.

    Travailleurs de tous les pays, unissez-vous !

  • permalien Yvan :
    25 octobre 2008 @15h52   « »

    “C’est pourtant une belle occasion pour la Chine d’apprendre de nos erreurs importantes et”... etc...

    (suite)

    « Durant cette panique, la triste réalité conduit les peuples a comprendre que les USA ont utilisé l’hégémonie du dollar pour piller la richesse mondiale », écrit Shi Jianxun, professeur d’économie à l’université Tongji de Shanghai.

    ... c’est Alan qui va être content...

  • permalien
    25 octobre 2008 @16h58   « »

    L’idée de « refondation » suggère que l’on pourrait revenir à une sorte de pureté originelle du système en remontant le fil de l’histoire. Rejouer Bretton Woods. Ou, pour aller plus loin encore, réinventer l’étalon-or. C’est oublier que chacun de ces accords correspondait à des situations. Pour en arriver à Bretton Woods, en 1944, le capitalisme en est passé par la Deuxième Guerre mondiale et par le développement de l’industrie d’armement aux États-Unis… Fâcheux oubli ? Ou funeste perspective ?

  • permalien
    25 octobre 2008 @17h52   « »

    A propos de Bretton Wood, Wikipedia nous rappelle que : Lorsque les perspectives de victoire se précisent, les Alliés réfléchissent à un nouveau système permettant d’éviter d’une part les secousses monétaires internationales qui avaient suivi la Première Guerre mondiale et d’autre part les erreurs qui avaient transformé la crise de 1929 en grande dépression. Politiquement, les États-Unis craignent que les pays européens ayant le plus souffert de la guerre deviennent des lieux de révolte et offrent un terreau au communisme.

    Entre le "un nouveau Bretton Wood", le "un Grenelle de l’environnement", le "un tsunami financier", la "une re-fondation du capitalisme" (là on touche au loufoque), on risque de connaittre la "une Bérézina des bonnes volontés", surtout que cette fois-ci, le terreau risque de manquer.

  • permalien septique et sceptique :
    26 octobre 2008 @21h19   « »

    Oui, "rien ne va plus.... continuons".

    Avec un peu d’imagination on peut prévoir la future bulle : celle qui se prépare avec les droits d’émissions de gaz à effet de serre.

    Voilà du grain à moudre pour les spéculateurs et de beaux jours pour les valeurs immatérielles.

  • permalien chamil :
    1er novembre 2008 @19h10   «

    Il est vrai que les dirigeants chinois peuvent faire ce qu’ils veulent : pas de syndicalisme libre, pas de salariés ayant droit de s’exprimer, pas de démocratie, pas de gauche contestataire, le paradis du néolibéralisme tel que le revait Pinochet. Pas étonnant que les amis du grand capital, Mrs Paulson et Barroso entre autres, font les yeux doux à la Chine.

    Inégalités sociales qui explosent, enrichissement d’une minorité, corruption, mainmise du fric sur le pouvoir, répression des minorités et des contestations : le parfait rêve de tout capitaliste, loin des apparats de la démocratie libérale.

    Remarque, si les pauvres d’occident gueulent, les salariés chinois y pallieront.

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