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Une histoire palestinienne

par Alain Gresh, 16 novembre 2008

Cette histoire m’a été transmise par un internaute. Elle s’est déroulée au mois d’octobre et est rapportée par un témoin israélien.

« Récemment, j’ai participé à un rassemblement palestino-israélien
appelé Soulha. Il y avait quelques centaines de Palestiniens et
d’Israéliens à la recherche de la paix. À Soulha, j’ai rencontré Sami
(j’ai changé son nom pour protéger sa vie privée), un jeune Palestinien
de 22 ans d’un village de Cisjordanie. Sami a travaillé dans un supermarché à Tel-Aviv au cours des six dernières années pour aider sa famille. Il a été très heureux de rencontrer des Israéliens qui sont intéressés par la paix. Il m’a dit qu’il a toujours su qu’il y avait de bonnes gens des deux côtés, et il a voulu les rencontrer, et les faire rencontrer à ses amis et la famille. »

« Après la rencontre à Soulha, Sami a voulu poursuivre ses contacts avec ses nouveaux amis israéliens, et m’a invité, avec quelques autres personnes qu’il a rencontrés à la Soulha, à célébrer l’Aïd el Fiter (fête de fin de
ramadan), à son domicile. Je ne pouvais pas y aller, parce que je partais en vacances le lendemain, mais deux Israéliens s’y sont rendus.
Ils ont été reçus très chaleureusement par sa famille et d’autres
personnes dans le village, et ils ont apprécié le grand festin. »

« Quelques heures après et alors qu’ils étaient encore là, Sami a reçu
un appel sur son portable, d’un homme qui s’est identifié comme un
policier palestinien, qui lui a dit de mettre les Israéliens hors du
village, car il leur est interdit par la législation israélienne d’être
là. »

« Quelques minutes après, Smadar, une Israélienne, a reçu un appel sur
son portable, d’un homme parlant l’hébreu, qui s’est identifié comme
Shabak (services secrets) et lui a dit qu’ils devaient quitter cet endroit.
Alors, mes amis ont pris leur voiture et, ensemble, avec Sami, sont allés
au plus proche point de contrôle. »

« Au point de contrôle, tous les trois ont été arrêtés, et emmenés à
l’interrogatoire à la police d’Ariel. Là, ils ont été séparés. Les
Israéliens ont été interrogés pendant quelques heures, après quoi ils
ont été renvoyés chez eux par le bus (leur voiture a été
confisquée pendant une semaine, à titre de punition). »

« Sami, pour sa part, a été transféré à un interrogatoire Shabak, où il
a été accusé de chercher à “kidnapper les deux Israéliens pour les emmener à Gaza”. A partir de là, l’histoire devient vraiment kafkaïenne : Sami a été mis à l’isolement pendant douze jours, au cours desquels il a été interrogé à plusieurs reprises toutes les quelques heures. Il a été attaché dans sa petite cellule de 2 mètres sur 2, tous le temps, ce qui l’a
paniqué, et l’a empêché de respirer correctement. Au cours des
interrogatoires, il a été battu (il me dit qu’il souffre quand
il respire profondément, peut-être une côte cassée), et a été brûlé avec des cigarettes sur différentes parties de son corps. Après
quelques jours, il a fait une hémorragie. Il a été amené à un médecin, qui l’a “nettoyé” et l’a renvoyé à sa cellule, où la torture a continué
(lire « Torture sous contrôle médical en Israël », Le Monde diplomatique, janvier 1997). »

« Pendant tout ce temps, Sami a refusé d’admettre qu’il était un terroriste, et a refusé d’accepter de devenir un collaborateur (ce qui lui a été
proposé et aurait entraîné sa libération immédiate). Il a également
été forcé à signer de nombreux documents en hébreu, il ne sait pas de
quoi il s’agissait, car il ne sait pas lire l’hébreu. »

« Après douze jours de torture, pendant lesquels il a été menacé, battu et
humilié, les interrogateurs ont finalement admis qu’il n’était pas un
terroriste. Il a été conduit devant un juge militaire et on l’a
accusé d’avoir “tenté d’entrer illégalement en Israël”. Il a été transféré dans une prison (où il a rencontré Marwan Barghouti), et quelques jours plus tard, il a été envoyé chez lui avec un “présent” : une période de deux ans de probation. S’il est à nouveau arrêté en Israël au cours de ces deux années, il ira automatiquement en prison. Cela signifie bien entendu qu’il perd son travail et qu’il ne pourra plus soutenir sa famille. »

« Pendant tout ce temps, son amie israélienne, Smadar, a essayé de prendre contact avec lui, de savoir où il se trouvait, mais
elle n’a reçu aucune information de la part des autorités, et elle ne
savait pas vers qui se tourner. »

« Sami m’a appelé deux jours après cette épreuve. Sa voix était brisée,
mais pas son esprit. Je suis en train de faire ce que je peux pour l’aider. J’ai écrit un rapport à partir de ce que lui et son amie israélienne m’ont raconté, et
de ce qui s’est passé, afin de l’envoyer à un ami avocat, qui à son
tour nous a dirigé vers le Comité contre la torture. Je ne sais pas encore
si cela nous conduira quelque part. J’espère qu’il pourra engager une action pour obtenir aussi de quoi couvrir ses frais médicaux ainsi que lui
fournir un certain revenu, et même, peut-être, lui permettre d’aller à
l’école. Mais cela coûterait beaucoup d’argent. »

Le jeune homme ayant subi des pressions, il a renoncé à engager des poursuites.

Alain Gresh

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