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L’Asie ne cède pas à l’« obamania »

mercredi 26 novembre 2008, par Mira Kamdar

C’est la promesse du changement qui a poussé les Américains à surmonter le racisme historique de leur pays pour élire M. Barack Obama 44e président des Etats-Unis. La joie de voir accéder à cette fonction un homme jeune, avec de la famille en Afrique et des souvenirs d’enfance en Indonésie, s’est répandue autour d’un monde trop heureux de voir s’achever le régime désastreux de M. George W. Bush. Mais, en Asie, le changement rend souvent anxieux. La politique étrangère de M. Bush avait des qualités qui plaisaient à beaucoup de gouvernements de la région : elle favorisait le libre-échange et les accords commerciaux sans s’encombrer de considérations environnementales ou sociales ; elle reconnaissait le terrorisme comme l’un des problèmes majeurs de la région, exigeant une réponse surtout militaire ; et elle faisait tout pour contrer la montée en puissance de la Chine.

Du coup, en Inde comme en Corée du Sud, on s’alarme déjà de certaines indications données pendant la campagne électorale par M. Obama, qui entend prendre en compte les questions de l’environnement et de la conservation des emplois aux Etats-Unis. L’Inde redoute qu’une allergie des démocrates américains aux délocalisations n’amène à freiner la création d’emplois chez elle, alors que la crise financière mondiale commence de toute façon à produire exactement cet effet. La Corée du Sud a peur que l’accord de libre-échange qu’elle vient de négocier avec l’administration Bush (et qui est déjà fort contesté dans la population sud-coréenne) ne soit mort-né. D’un bout à l’autre de l’Asie, où la croissance est privilégiée coûte que coûte, on s’inquiète des projets du futur gouvernement américain, qui pourraient se réaliser aux dépens de l’industrialisation rapide d’économies en plein essor, telles que le Vietnam, l’Inde et même la Chine.

Pour des raisons différentes, l’Inde et le Pakistan craignent de voir changer la politique américaine vers l’Asie du Sud. L’ambition affichée par l’Inde d’accéder au rang de grande puissance a bénéficié de l’appui des néoconservateurs, qui ont fait du pays l’une des clés de voûte de la lutte contre le terrorisme islamiste et un contrepoids à l’essor de la Chine ; New Delhi aurait préféré un gouvernement de M. John McCain, plus apte à perpétuer une situation qui lui convenait. De plus, M. Bush, à l’égard de qui le premier ministre M. Manmohan Singh a exprimé « l’amour » profond (c’est le mot exact) du peuple indien, a apporté deux grands cadeaux : il a découplé l’Inde et le Pakistan dans son calcul politique, et il a sorti New Delhi de son exil nucléaire (lire « L’Inde, le nucléaire et les principes à géométrie variable »).

Islamabad — où un nouveau gouvernement civil des plus fragiles a du mal à gérer une économie en pleine chute, un peuple mécontent, des militants islamistes radicalisés, et des raids américains qui font de plus en plus de dégâts — craint que la promesse faite par M. Obama d’attaquer des « militants islamistes » sur le sol pakistanais s’il le fallait ne se réalise — une tactique déjà employée par M. Bush.

Peu de changements à attendre

Le danger d’un changement radical dans la politique américaine envers l’Asie demeure bien mince. On voit déjà le président élu s’entourer de personnalités de longue expérience qui sont, dans bien des cas, les architectes du statu quo, du moins en ce qui concerne cette région. Si Mme Hillary Clinton devient bien secrétaire d’Etat, la radicalité que certains pensaient soutenir en choisissant M. Obama risque de tourner court. Le seul changement important éventuel pourrait se situer en Afghanistan et au Pakistan. D’une part, M. Joe Biden, le nouveau vice-président, est l’auteur d’un projet pour réorienter la politique américaine à l’égard du Pakistan, en misant sur la stabilisation politique grâce à des investissements importants dans le social, c’est-à-dire l’éducation, la santé, les infrastructures publiques. D’autre part, le président élu a promis de réduire la présence militaire américaine en Irak au profit d’une présence plus importante en Afghanistan — ce qui ne simplifiera pas forcément la tâche au Pakistan.

Les propos tenus par M. Obama à propos de l’urgence de trouver une solution au problème du Cachemire — il a même offert l’aide américaine pour rapprocher le point de vue des belligérants — ont immédiatement sonné l’alarme chez les Indiens, pour qui il est hors de question de voir les Américains mettre le nez dans ce territoire.

Bien sûr, le nouveau gouvernement ne souhaite probablement pas miner les bonnes relations avec l’Inde. La diaspora indienne aux Etats-Unis joue un rôle croissant dans la politique intérieure du pays. Il est vraisemblable que New Delhi aura l’oreille de M. Obama — tout autant, probablement, que de M. Bush.

Quant à la Chine, là non plus, aucun bouleversement n’est envisageable. La structure des relations de ce pays avec les Etats-Unis, aux prises avec un endettement gigantesque et croissant, dissuaderait toute velléité dans ce domaine. Il est certain que le Washington de M. Obama aura des reproches à formuler à l’égard de Pékin et vice-versa ; mais cela ne changera pas grand-chose.

Le plus grand défi du nouveau président envers l’Asie se situera dans le domaine de l’environnement et du changement climatique. D’autant que la crise financière actuelle va rendre très difficile l’exigence de sacrifices économiques à court terme pour assurer la survie de la planète à long terme. Un deuxième défi important sera la gestion de la réduction relative en puissance des Etats-Unis — lesquels sont au bout de leur prétention à rester à tout jamais la seule superpuissance. Les deux géants asiatiques sont impatients de voir reconnaître leur poids économique et militaire croissant, dans des institutions comme celles issues de Bretton Woods. Ils s’impatientent notamment d’être aux prises avec une crise financière et économique engendrée par les Etats-Unis, pays qui n’a pas hésité, lors de la crise financière en Asie, il y a une décennie, à proscrire des mesures de sauvetage qu’il applique actuellement. Une participation quasi symbolique au G20 ne leur suffira pas longtemps (lire le dossier que Le Monde diplomatique a consacré à ce changement de paradigme dans son numéro de novembre, actuellement en kiosques).

Mira Kamdar, chercheuse, Asia Society, New York ; auteure de Planet India : L’ascension turbulente d’un géant démocratique (Actes Sud, Arles, 2008).

2 commentaires sur « L’Asie ne cède pas à l’“obamania” »

  • permalien Ecofi :
    27 novembre 2008 @19h09   »

    C’est allez vite en besogne que de déclarer une perte relative de puissance des USA. Jusqu’à preuve de contraire, ils disposent de la quasi-totalité des leviers technologiques sur lesquels notre société s’appuie pour se développer. On parle de société de l’information, de NTIC mais les plus grandes entreprises et les organismes de recherche dans le domaine se trouvent aux USA. De plus, l’attrait de leur système éducatif en terme de financement de la recherche ne laisse indifférent aucun chercheur, pas même les chercheurs asiatiques. Aucune nation ne se développe en transformant juste, sans investir assez suffisamment dans la RD. Je pense que l’Amerique traverse une crise comme toutes les nations à un moment de leur existence mais ce ne sera pas celle-ci qui mettra en danger. les multinationales USA ont la capacité de délocaliser et d’investir où elles veulent, ce qui un luxe encore pour beaucoup d’entreprises d’autres nations. C’est très important pour la puissance d’une nation.

  • permalien Tristan :
    8 février 2009 @17h28   «

    Tient, est ce que c’est un plus pour un empire, la délocalisation, ou le signe de son déclin ? Est ce que le monde peut accepter longtemps de travailler pour les nord-américans, et recevoir, en échange, une idéologie et des normes qui semblent de plus en plus foireuses ?

    L’empire romain est justement tombé pour les même raisons : les peuples barbares n’avaient rien contre la Pax Romana, mais se sont rendu compte que l’armée romain qui la défendait n’était composée presque que de barbare.
    Que la ville de Rome ne produisait plus rien et vivait du reste du monde

    Quand les deux pays les plus dynamiques, qui fournisait les USA, étaient l’Allemagne et le Japon, l’Empire pouvait dormir tranquille, son armée était là pour offrir la Pax Americana et personne n’avait rien à leur reprocher, mais l’armée américaine, merci J.W.Bush, a perdu son aura de gardienne du monde libre. La Chine, l’Inde et le Brésil, par exemple, n’auront bientôt plus rien à recevoir des USA et en ce libérant de l’empire, le fera s’écrouler

    Bien sûre, les USA ont encore un contrôle important sur le monde économique grace au dolar et la crise a bien montré que personne ne peut encore accepter le chute de l’Empire. Mais cela peut changer très rapidement, car tout le monde se rend bien compte que la dette américaine et son déficit commercial va provoquer la prochaine crise

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