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Les attaques de Bombay ou le 11-septembre indien

par Wendy Kristianasen, 29 novembre 2008

Les attaques menées sur sept cibles différentes, la nuit du 26 au 27 novembre à Bombay, la capitale économique de l’Inde, sont d’une ampleur sans précédent en référence à la série d’attentats à la bombe subis ces dernières années par le pays. Elles se sont déroulées dans le sud de la ville, dans le secteur historique et « branché » de Colaba, pôle d’attraction pour les touristes occidentaux et à la principale gare de la ville. Deux jours plus tard, les deux hôtels étaient toujours assiégés. Le bilan encore provisoire du 28 novembre fait état de plus de cent quatre vingt dix morts, et d’au moins 300 blessés. Les attaques ont été menées par des hommes entraînés, armés de AK-47 (kalachnikov) et de grenades à main, se désignant eux-mêmes sous le nom de « moudjahidines du Deccan ».

Les quatre cibles principales — la gare centrale de Mumbai, le terminus Chhatrapati Shivaji (un immeuble grandiose construit sous la domination britannique), où dix personnes ont été tuées ; le palace du Taj Mahal, mondialement célèbre ; l’hôtel moderne Trident Oberoi et le très fréquenté Café Léopold — ont en commun d’être des lieux très occidentalisés. Dans l’une des trois autres cibles, un ensemble d’immeubles dont le Centre culturel juif , un rabbin américain et plusieurs autres personnes ont été pris en otage. Tout à côté, la belle et ancienne synagogue séfarade Kenneth Eliyahoo tombe en ruine, les mauvaises herbes prospèrent dans les fissures de ses murs de stuc (la plus grande partie de la communauté juive indienne a émigré en Israël depuis longtemps).

Comment comprendre ces attaques ? Que savons-nous des prétendus moudjahidines du Deccan ?

Quelques heures après le début des attentats, le premier ministre Manmohan Singh a déclaré à la télévision que « les attaques, dûment planifiées et orchestrées, probablement avec des complicités extérieures, avaient pour objectif de créer un sentiment de panique en visant des cibles à haute valeur symbolique et en tuant indistinctement des étrangers innocents. » Ces attaques ont été, à l’évidence, lancées par des gens « basés à l’extérieur du pays », a-t-il répété. L’allusion de M. Singh au Pakistan était limpide, bien qu’il ne l’ait pas mentionné. C’est d’ailleurs le réflexe habituel des autorités indiennes.

De son côté, Ved Marwah, un expert indien du renseignement parlant en direct de Delhi à la BBC, a avancé que la référence de M. Singh à une complicité extérieure concernait précisément le groupe islamiste Lashkar-e-Taiba, basé à Lahore, qui opère dans plusieurs pays ; c’est, précise t-il, « un groupe très professionnel » et le choix de cibles non seulement occidentales mais juives de surcroît, renforce la probabilité que l’on a affaire à des réseaux islamistes internationaux.

Cela semble confirmé par le haut niveau de planification, de dépenses et de logistique indispensable à de telles attaques ainsi que par leur choix de cibles. Selon certains témoignages d’Occidentaux bloqués dans l’hôtel Taj Mahal et qui ont pu utiliser leur téléphone mobile, les auteurs de l’attentat auraient essayé d’isoler ceux qui avaient des passeports britanniques et américains.

Le vice-amiral J. S. Bedi, commandant en chef de la marine indienne, qui a envoyé des unités de commandos de marine aux deux hôtels, a déclaré : « Nous sommes confrontés à des terroristes de haute volée. » (BBC News 24 de Mumbai). Il a confessé avoir été obligé de retirer ses hommes qui avaient tenté, en vain, de négocier avec ces terroristes du Taj Mahal.

Bombay est-elle une cible facile à cause d’un dispositif de sécurité laxiste ? Peu de temps auparavant, j’avais constaté que les contrôles de sécurité étaient plus importants que dans la plupart des villes occidentales. On ne pouvait pas entrer dans la gare centrale sans papiers d’identité ; dans aucun des aéroports indiens intérieurs que j’ai fréquentés durant le mois d’octobre il n’était possible de pénétrer sans billet d’avion valide. Quant à l’entrée dans le célèbre hôtel Taj Mahal, où sont systématiquement emmenés les groupes de touristes occidentaux qui visitent la capitale économique, elle ne pouvait s’effectuer que par une petite porte où les visiteurs subissaient un contrôle électronique et la fouille de leurs sacs.

Cet échec semble plutôt être celui du renseignement. La veille, justement, le gouvernement avait évoqué la mise en place d’un service de renseignement intérieur, équivalent indien du FBI. Mais il ressort des comptes-rendus du week-end dernier que les services de renseignement indiens avaient fourni au gouvernement « à trois reprises au moins des informations précises concernant l’imminence d’une attaque terroriste de grande ampleur à Mumbai » ; le Research and Analysis Wing (RAW) avait évoqué des liens avec le Lashkar-e-Taiba (1). Les dirigeants politiques de l’Inde sont à présent largement blâmés de n’avoir pas agi. Quant à la piste pakistanaise, elle reste très incertaine. Nul ne la confirme.

En tout cas, les autorités indiennes et pakistanaises qui ont repris le dialogue depuis plusieurs semaines (2) ont tenu à affirmer leur volonté de continuer. Le tout nouveau dirigeant du puissant Inter-Services Intelligence (ISI), le général Ahmed Shuja Pasha, aurait dû se rendre en Inde pour « partager les informations » dont il dispose avec les responsables de l’enquête en Inde. Cette visite a été décidée sur la requête du premier ministre indien, a ajouté le porte-parole indien. Une première depuis soixante ans... Mais, avec la montée des tensions, le général a été remplacé à la hâte par un officier de grade inférieur.

Discriminations à l’encontre des musulmans

Mais l’échec le plus patent du pouvoir indien reste l’incessante discrimination contre les musulmans, la minorité la plus importante en Inde (près de 13,4 % de la population). Le rapport gouvernemental du comité Sachar publié en novembre 2006 affirme qu’ils arrivent quasi systématiquement en queue de peloton, quand on examine la plupart des indicateurs du développement humain. Les musulmans pauvres sont plus pauvres que les Hindous pauvres — même souvent derrière les hors castes. Ils sont moins éduqués et moins représentés dans le gouvernement, la fonction publique, etc. Ils sont la cible de manifestations de violence systématiquement fomentées par la droite hindoue ; ils sont souvent mal indemnisés quand procès il y a, et leurs bourreaux sont rarement arrêtés. Un processus de ghettoïsation est en train de détruire progressivement les anciens modes de vie et de relations entre les deux communautés. Il en résulte que les jeunes musulmans sont de plus en plus — et dangereusement — marginalisés.

Il faut également songer à la situation au Jammu-et-Cachemire. Les musulmans qui vivent majoritairement dans la vallée du Cachemire font l’objet d’attaques, de mauvais traitements, d’arrestations arbitraires et même de disparitions. Ils ont récemment organisé un mouvement de résistance menant une sorte d’intifada pacifique. Un des terroristes présents au Centre culturel juif, qui s’est exprimé à la télévision indienne via son portable, avait un accent cachemiri ; il a parlé des « mauvais traitements » infligés aux musulmans du Jammu-et-Cachemire.

Rien que depuis le début de l’année 2008, l’Inde a connu des attentats à Assam (le 30 octobre, une série d’explosions tuant plus de 64 personnes et en blessant des centaines), Delhi (le 13 puis le 30 septembre, 19 morts), Ahmedabad (le 26 juillet, 22 petites bombes ont tué 49 personnes), Bangalore (25 juillet, 7 bombes, 2 morts) et Jaipur (le 13 mai, 7 bombes ont tué 63 personnes) (3). Ces explosions, ainsi que d’autres, étaient coordonnées dans le temps mais leur portée se limitait, au plan logistique, à la pose de petites charges explosives dans des poubelles, dans des lieux publics très fréquentés, souvent touristiques comme à Jaipur.

A partir du peu d’informations disponibles jusqu’à présent, ces attentats semblent être le fait de groupes autochtones, parfois pour des raisons locales. Assam, par exemple, compte une forte minorité de ressortissants du Bangladesh et un mouvement séparatiste. Et l’Etat du Maharashtra, dont Bombay est la capitale, abrite un mouvement puissant lié à la droite hindoue, dont l’objectif est de chasser les travailleurs immigrés venus du nord de l’Inde (en particulier de Bihar).

Toutefois, dans la plupart des cas, ce sont les musulmans qui sont soupçonnés d’être les auteurs des attentats. Et non plus des terroristes soupçonnés d’être manipulés par les services de renseignements de l’ISI, en liaison avec la guerre entre l’Inde et le Pakistan pour le partage du Cachemire. Cette année ont émergé des groupes islamistes autochtones tels que le Students Islamic Movement of India (SIMI) et le prétendu Mouvement des moudjahidines indiens, qui ont suscité une inquiétude croissante.

Il est impossible de dire actuellement s’il existe des liens entre ces mouvements et les « moudjahidines du Deccan ». Mais l’Inde, la plus grande démocratie séculaire, a noué des liens des plus en plus étroits avec les pays occidentaux — ce qu’elle n’avait pas fait dans le cadre de son Congrès des pères fondateurs. Cela peut suffire à en faire une cible pour les réseaux djihadistes internationaux. Elle est également présente en Afghanistan et les talibans, qui ont déjà attaqué l’ambassade indienne à Kaboul, ont laissé entendre qu’elle serait désormais une cible (4). Cependant, qu’il soit ou non prouvé que des agents extérieurs ont pris part aux attentats de Mumbai —qui ne sont que les dernières en date des atrocités subies par l’Inde, même si elles ont bénéficié d’une plus grande attention internationale —, l’Inde doit affronter un problème bien réel avec sa propre minorité musulmane.

Mis à jour le lundi Ier décembre.

Wendy Kristianasen

(1) Lire Praveen Swami, « Pointed intelligence warnings preceded attacks », The Hindu, 30 novembre 2008.

(2) Lire Jean-Luc Racine, « Au Pakistan, un président sous influences », Le Monde diplomatique, novembre 2008.

(3) Lire Mira Kamdar, « Jaipur, la ville rose, panse ses blessures », Planète Asie, 23 mai 2008.

(4) Lire Syed Saleem Shahzad, « Afghanistan, Pakistan, l’irruption des “néotalibans” », Le Monde diplomatique, octobre 2008.

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