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Lettre du Caire

La mortelle randonnée des migrants africains dans le Sinaï

par Stéphanie Wenger, 2 décembre 2008

Sadiq tient dans ses mains un document qui ressemble à un passeport. Couleur bleue de l’ONU, il signifie qu’il a le statut de réfugié. Il l’a obtenu auprès du Haut commissariat pour les réfugiés (HCR) en 2004, quand il est arrivé du Darfour avec sa femme, fuyant les persécutions. A l’intérieur sont rangés des factures d’électricité et un papier blanc et jaune qu’il déplie. C’est un certificat de décès délivré par les autorités égyptiennes. Il est au nom d’Haja Abbas Haroun, sa femme. Age : 31 ans. Cause de la mort : une balle dans le front. Nulle part il n’est écrit qu’elle était enceinte de sept mois. Nulle part, non plus, il n’est écrit qu’elle a été tuée par un soldat égyptien, dans le Sinaï, alors qu’elle s’apprêtait avec d’autres à passer la frontière vers Israël.

Haja est morte au tout début juillet 2007. Depuis ce premier décès, l’organisation Human Rights Watch a compté 33 morts identifiés et des dizaines de blessés, des hommes, des femmes et même des enfants. « Une estimation à la baisse, commente Bill Vanesveld, qui a rédigé le rapport récemment publié par l’ONG (1). Il y a beaucoup de façons de mourir dans le Sinaï. Le voyage est difficile pour les femmes et les enfants. On peut aussi être touché par une balle et mourir faute de soins... » Avec la publication de ce rapport, Human Rights Watch demande la fin de cette pratique du « shoot to stop » : tirer pour arrêter les migrants qui tentent de passer la frontière, sans défense et sans arme.

La justification des autorités égyptiennes est toujours la même : ces décès sont malheureux, mais le Sinaï, et particulièrement la frontière, sont des zones très dangereuses ; il y a des terroristes, des criminels : les conscrits sont effrayés et ils tirent... Il est vrai que le pays a récemment été la cible d’attentats terroristes dans la péninsule (à trois reprises depuis 2004 contre des lieux touristiques). Le Caire est de plus soumis à une forte pression des Etats-Unis et d’Israël pour contrôler sa frontière, notamment depuis l’accession au pouvoir du Hamas à Gaza.

« Ils ont vu qu’il y avait des femmes et des enfants ! »

Pourtant, dans tous les cas où Human Rights Watch a enquêté, l’organisation affirme que rien ne justifiait l’usage de tirs. C’est aussi ce que raconte Sadiq : « Nous sommes arrivés en microbus dans le Sinaï ; nous étions une douzaine de personnes. Les passeurs bédouins nous ont conduits dans le désert et nous ont dit d’attendre la nuit en nous montrant la direction de la frontière. Ensuite, ils sont partis. Nous nous sommes assis, nous avons attendu une heure. Puis des soldats sont arrivés. Ils ont vu que nous étions assis, ils ont vu qu’il y avait des femmes et des enfants ! Ils étaient très proches. L’un d’eux a tiré dans la tête de ma femme qui portait ma fille d’un an et demi dans les bras. Ma femme est morte tout de suite. » Le reste du groupe sera arrêté. Sadiq sera détenu à Al Arich avec sa petite fille pendant deux semaines. Condamné à un an de prison, il a été libéré en août dernier après avoir payé une amende de 2 000 livres égyptiennes (LE). Il vit désormais chez sa belle-sœur : « Sept de mes codétenus sont morts en prison. Depuis ma sortie, j’ai reçu 200 LE du HCR. Je n’ai rien, je veux retourner au Darfour... »

Human Rights Watch dénonce aussi les arrestations, les mauvais traitements, les procès et les retours forcés au pays de réfugiés pourtant protégés par la convention de 1951 et ses protocoles, dont l’Egypte est signataire. Ainsi, une cinquantaine de Soudanais ont été renvoyés dans leur pays en avril dernier, et 1 200 Erythréens au moins de juin. Beaucoup risquent d’y être emprisonnés et torturés, estime l’ONG. Israël n’est pas épargné : le rapport dénonce le renvoi l’an dernier par l’Etat hébreu en Egypte de migrants africains, réfugiés pour la plupart, Soudanais et Erythréens, en toute connaissance de cause.

Depuis 2006, on estime à 13 000 le nombre de migrants arrivés d’Egypte en Israël. Africains dans leur immense majorité. Ils sont surtout originaires du Soudan et d’Erythrée, mais aussi de Côte d’Ivoire. La question qui préoccupe les deux Etats a été évoquée au plus haut niveau lors d’un sommet Moubarak-Olmert en juin 2007. Peu après, les Israéliens annonçaient qu’en vertu d’un accord, les migrants seraient renvoyés en Egypte. Le Caire démentira au mois d’août suivant l’existence de tout agrément sur la question. C’est en juillet de la même année que les premiers coups de feu sont tirés par les gardes-frontières égyptiens, remarque Human Rights Watch, qui s’étonne de la coïncidence. Abeer Etefa, porte-parole du bureau du HCR en Egypte, dit ne pas avoir connaissance d’un tel accord :« Nous avons proposé de jouer les médiateurs pour trouver une solution et assurer la protection de ceux qui traversent, mais personne n’a donné suite. »

Une intégration impossible

Le HCR recense 43 000 réfugiés et demandeurs d’asile en Egypte, un peu plus de la moitié étant originaire du Soudan. Mais, selon d’autres estimations, les immigrés en Egypte seraient entre 750 000 et... quatre millions ! Dans un pays de 76 millions d’habitants, où 44% de la population vit avec moins de deux dollars par jour et où l’inflation dépasse les 30% cette année, la vie quotidienne des réfugiés est extrêmement difficile et l’intégration impossible. « Ce n’est pas une option dans les pays en développement, précise Abeer Etefa, tout comme est impossible le retour au pays dans des conditions satisfaisantes de sécurité, comme au Darfour. » Reste donc une seule solution : «  La réinstallation dans un pays tiers. Mais il y a un désintérêt croissant des pays d’accueil traditionnels, comme les Etats-Unis. » Par ailleurs, « notre budget est le même depuis trois ans », souligne-t-elle amèrement. Elle fait le calcul : avec l’inflation et l’augmentation du nombre de réfugiés, c’est comme si les moyens avaient été divisés par trois.

Aux conditions matérielles très difficiles et à cette impression d’être dans l’impasse s’ajoutent le racisme et les mauvais traitements. Beaucoup d’immigrés se plaignent d’insultes, parfois de violences, de la part des citoyens comme des autorités. Et puis, la plupart ont en mémoire les événements de la place Mustafa Mahmoud. Fin 2005, environ deux mille Soudanais campent depuis trois mois à proximité des locaux du HCR pour protester contre leurs conditions de vie et réclamer plus de départs dans les pays occidentaux. Les forces de sécurité égyptiennes donnent l’assaut contre le sit in une nuit de décembre 2005, faisant une trentaine de morts. Des centaines de manifestants sont arrêtés.

Egalement originaire du Darfour et demandeur d’asile depuis 2003, sans argent et lassé d’attendre son statut définitif de réfugié, condition d’un départ en occident, Ahmed Mohamed Shagour décide de faire le voyage en mai dernier avec sa femme et ses trois enfants. Il est pourtant au courant de ces dangers. Il n’ira pas plus loin qu’Al Arich, et sera arrêté avant même de rencontrer ses passeurs. Toute la famille sera détenue pendant 48 heures, sans nourriture. « J’étais interrogé par les renseignements, et j’entendais mes enfants pleurer de faim. Ils m’ont battu, dit-il en montrant un poignet aujourd’hui encore plus large que l’autre, et ont menacé de jeter mes enfants par la fenêtre s’ils continuaient à pleurer », se souvient-il. Les enfants aussi ont été battus. Il soulève le tee-shirt de son fils de 5 ans pour montrer les traces qu’ont laissées les coups de pied des gardes sur son dos.

La famille est ensuite conduite à Ismailia, puis au Caire, où on menace de les renvoyer au Soudan, jusqu’à ce que le HCR intervienne. Ahmed fera encore quinze jours de prison avant d’être libéré. « Nous avons logé chez des connaissances, avant qu’on nous demande de partir : les gens n’aiment pas être vus avec ceux qui ont fait le voyage vers Israël. » Ahmed et sa famille ont finalement trouvé un logement dans un quartier populaire du Caire. Deux pièces en briques, comme posées sur le toit de l’immeuble. Cela fait deux mois qu’ils n’ont pu payer le loyer. Au plafond, ils ont tendu des draps rouges. L’eau de pluie ou des immeubles voisins coule à l’intérieur. Les trois enfants dorment sur le lit, Ahmed sur le canapé, et sa femme au sol, sur une natte. Elle s’appelle Hawa et écoute sagement son mari raconter leur histoire ; puis elle intervient : « Depuis quatre ans que nous sommes ici, nous n’avons pas mangé un seul vrai repas : je n’ai pas de lait pour mon bébé. Tu me vois avec les habits avec lesquels je suis arrivée du Darfour. Hier soir, nous n’avons pas dîné, et regarde comment je reçois les invités : avec de l’eau du robinet. Je n’ai même pas de quoi leur offrir un thé ! », dit-elle en en haussant la voix. Le peu d’argent qu’ils ont provient d’une ONG, ou des ménages qu’Ahmed fait deux à trois jours par semaine. « Pas assez pour nourrir mes enfants. Je préfère retourner au Darfour. Entre la mort et ma vie ici, il n’y a aucune différence », lance Hawa.

Le HCR n’est pas épargné par le rapport de Human Rights Watch, qui lui reproche de faillir à la protection des personnes dont il est responsable et de ménager les gouvernements égyptien et israélien. L’agence des Nations Unies n’a jamais condamné publiquement la mort par balles de réfugiés dans le désert du Sinaï. Mais Abeer Etefa se défend : « Nous avons toujours réagi, mais pas forcément publiquement. Et je le redis : nous comprenons la sensibilité de la question de la frontière pour l’Egypte et pour Israël. Mais la vie humaine est précieuse : l’usage excessif de la force n’est pas admissible. » Elle reconnaît aussi : « Nous n’avons pas accès aux centres de détention, où sont emprisonnés les réfugiés. C’est une de nos demandes auprès des autorités égyptiennes. » Depuis la publication du rapport de Human Rights Watch, les agences de presse ont rapporté deux autres morts par balle...

Michael Kagan, professeur à l’Université américaine du Caire, spécialiste du droit des réfugiés, rappelle que l’Egypte comme Israël fait face à un problème qui n’est en fait que migratoire. « L’Egypte a l’air de croire qu’utiliser la violence pour protéger sa frontière est acceptable ; mais elle doit réaliser que tirer sur des femmes enceintes et des petites filles de sept ans n’est pas ce que veut la communauté internationale », estime-t-il. Pourtant, jusqu’ici, celle-ci est restée bien silencieuse. Comme le dit cette source diplomatique occidentale : « Les pays occidentaux ont décidé de regarder dans une autre direction. »

Stéphanie Wenger

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