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Détente provisoire en Thaïlande

par Jean-Claude Pomonti, 4 décembre 2008

Les derniers rebondissements d’une longue crise politique en Thaïlande laissent penser que les retours à la case départ peuvent encore se succéder jusqu’à un brutal dérapage. Les camps en présence – les « jaunes » et les « rouges » – sont toujours aussi divisés. De santé fragile et affecté par la récente disparition de sa sœur aînée, le roi Bhumibol Adulyadej est demeuré muet ces derniers mois. Mais il semble qu’une porte de sortie au moins provisoire ait été trouvée avec l’évacuation par les manifestants antigouvernementaux – les « jaunes » – des deux aéroports de Bangkok, où le trafic aérien devrait reprendre progressivement en fin de semaine. Le 81e anniversaire du roi, le 5 décembre, doit se célébrer dans un calme retrouvé, au moins provisoirement. Mardi 2 décembre, le royaume est entré dans une nouvelle phase délicate de gouvernement intérimaire. La Cour constitutionnelle a, en effet, décidé ce jour-là de dissoudre, pour fraude électorale, le Parti du pouvoir du peuple (PPP), qui dirige une coalition gouvernementale depuis qu’il est arrivé en tête aux élections de décembre 2007. Elle a également dissous deux autres formations de la coalition, le Matchima Thipataya et le Chart Thai. Ces verdicts, qui n’ont pas créé une grande surprise, ont été prononcés à l’unanimité des neuf juges, sauf dans le cas du Chart Thai (une voix contre). Les membres des instances dirigeantes de ces partis ont, en outre, été frappés d’inéligibilité pendant cinq ans, ce qui concerne en premier lieu M. Somchai Wongsawat, nommé premier ministre le 17 septembre.

Explosion de joie à l’aéroport

Beau-frère de l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra (2001-2006), M. Somchai a annoncé accepter le verdict, et démissionné. Les quelques milliers de « rouges » rassemblés à Bangkok, aux abords du tribunal, l’ont moins bien pris. Surmontant amertume et colère, ils se sont néanmoins dispersés sans provoquer d’incident. Quant aux « jaunes » antigouvernementaux, ils ont explosé de joie dans l’enceinte des deux aéroports de la capitale, Suvarnabhumi et Don Muang, qu’ils occupaient depuis plus d’une semaine, au prix d’un chaos très coûteux. Le précédent rebondissement avait été, les 25 et les 26 novembre, l’annexion des deux aéroports par les « jaunes ». Et leur fermeture.

Les « rouges » sont regroupés au sein d’un Front de la démocratie contre la dictature (UDD), dont le héros est M. Thaksin. L’UDD s’appuie sur le nord et le nord-est du pays, fiefs électoraux de l’ancien premier ministre. Les « jaunes », - couleur du lundi, jour de la naissance du roi -, ont formé en 2005 l’Alliance du peuple pour la démocratie (APD) pour tenter de chasser M. Thaksin du pouvoir. Celui-ci est leur bête noire.

L’APD est soutenue par une frange des classes moyennes urbanisées, le sud du pays et une fraction de l’establishment traditionnel du royaume, dont des militaires et des milieux d’affaires. Ancien magnat des télécommunications renversé en septembre 2006 par un coup d’Etat, M. Thaksin a choisi à nouveau l’exil en août dernier sans attendre sa condamnation, le 21 octobre, à deux ans de prison pour abus de pouvoir. Mais il reste très populaire parmi les pauvres, notamment dans le Nord et le Nord-Est. Il les a arrosés de crédits et leur a offert une assurance-santé presque gratuite. Il a été le premier, affirment-ils, à s’être intéressé à leur sort. De leur côté, les « jaunes » reprochent à M. Thaksin son autocratisme, son affairisme, un mélange sulfureux entre ses intérêts personnels et les affaires de l’Etat.

Les deux mouvements ne sont pas exempts d’ambiguïtés. M. Thaksin est un populiste qui a su faire fructifier les intérêts de sa famille pendant son passage au pouvoir. L’APD s’est, pour sa part, octroyé la défense des intérêts de la monarchie – en affichant le « jaune » royal. Elle préconise ouvertement une réduction du suffrage universel, puisque les pauvres, au cours des quatre derniers scrutins, ont voté pour M. Thaksin et ses succédanés. Jusqu’ici, la monarchie, tout en restant en retrait, n’a guère fait d’efforts pour se démarquer des « jaunes », en dépit de leurs méthodes parfois expéditives.

Les dirigeants de l’APD s’étaient engagés à évacuer les aéroports si M. Somchai était démis de ses fonctions. Ils ont tenu parole. Le retour à la normale à Bangkok semble bien engagé puisque l’APD a évacué, entre-temps, Government House, complexe qui abrite les bureaux du premier ministre et qu’elle occupait depuis le 26 août. Le gouvernement avait dû alors opérer à partir des salons VIP de Don Muang, puis se réfugier à Chiang Mai quand l’APD avait pris cet aéroport. Mais la détente actuelle est sans doute provisoire. Vingt-deux des trente-six membres du gouvernement Somchai ne sont pas frappés d’interdit et semblent vouloir expédier les affaires courantes sous la conduite d’un premier ministre ad interim, en l’occurrence M. Chaovarat Chanweerakul, ancien numéro deux du cabinet Somchai. Trente-trois députés de la majorité ont perdu leur mandat.

Prévoyant l’arrêt de la Cour constitutionnelle, les dirigeants du PPP ont formé un parti de secours, le Peua Thai ("Pour les Thaïlandais"), auquel ont été reversés, à temps, des dirigeants du PPP. Comme la coalition semble, pour le moment, demeurée soudée, le Peua Thai pourrait donc compter sur le soutien d’un nombre suffisant de députés pour revendiquer la direction du prochain gouvernement.

Le public se lasse

La procédure prévue par la Constitution est classique : le président en exercice du Parlement, un ancien du PPP, désigne le député chargé de former le nouveau gouvernement. Si le Peua Thai peut rassembler une coalition majoritaire au Parlement, le cabinet restera sous l’influence de M. Thaksin. Car M. Somchai s’est gardé de dissoudre le Parlement, ce qu’il aurait pu faire avant la sentence de la Cour. Les « rouges » vont donc suivre de très près le déroulement du processus. Et les « jaunes », de leur côté, ont fait savoir qu’ils reprendraient leur mouvement de protestation si les partisans de M. Thaksin tentaient de garder le contrôle du gouvernement et d’amender la Constitution. Le prochain rendez-vous pourrait avoir lieu les 8 et 9 décembre, lors d’une session parlementaire annoncée avant le verdict de la Cour constitutionnelle.

La procédure habituelle de désignation et de formation d’un nouveau gouvernement pourrait se heurter à un autre obstacle : la commission électorale pourrait recommander à la justice d’annuler le scrutin de décembre 2007, en raison de l’importance des fraudes alors commises et du bannissement de trois des sept formations politiques du Parlement. Il existe un précédent récent : des élections générales anticipées boycottées par l’opposition, début 2006, avaient été annulées par un tribunal.

Faute d’une réconciliation entre Thaïlandais, le royaume ne semble pas encore sorti d’une grave période d’instabilité politique. Le public commence, toutefois, à se lasser de tout ce remue-ménage. Selon un sondage de l’université de l’Assomption, rendu public le 30 novembre, plus de 75 % des personnes interrogées se sont dites humiliées par le conflit entre « rouges » et « jaunes », 65 % se sont déclarées moins fières de leur pays et 58 % ont affirmé ne pas avoir pris le parti de l’un des deux camps. Plus de 92 % ont estimé que la dispute devrait être réglée par l’institution judiciaire, ce qui semblerait indiquer qu’elles ne souhaitent pas voir se dérouler, pour le moment, de nouvelles élections.

Jean-Claude Pomonti est journaliste.

Jean-Claude Pomonti

Cet article a été publié dans Cambodge Soir Hebdo, n° 61, 4 décembre 2008.

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