En kiosques : octobre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

« The Wire » / « Sur écoute », une série de David Simon et Ed Burns

Shakespeare à Baltimore

par Mona Chollet, 5 décembre 2008

Tout est dans la scène des nuggets. Dans un épisode du début de la première saison de « The Wire » (« Sur écoute » en version française), trois dealers des quartiers ouest de Baltimore, prenant leur pause au milieu d’une journée de travail bien remplie, dévorent leurs croquettes de poulet achetées au fast-food du coin. Le plus jeune s’incline respectueusement devant une invention aussi géniale : du poulet sans os, que l’on peut savourer « sans se dégueulasser les doigts ». « Celui qui a eu cette idée, il doit être riche à l’heure qu’il est… » Entendant cela, le plus âgé, D’Angelo, prend la mouche, et l’asticote sur sa naïveté : croit-il vraiment que le patron de McDonald’s est du genre à gratifier ses employés méritants d’un gros chèque si l’une de leurs initiatives permet d’engranger d’énormes profits ? « Le type qui a inventé les nuggets, tu peux être sûr qu’il est toujours au salaire minimum, et qu’il réfléchit à un moyen d’améliorer les frites ! » Après un moment de réflexion, le jeune Wallace réplique, avec une certaine pertinence : « Peut-être, mais c’est quand même lui qui a eu l’idée. »

L’esprit de « The Wire » est là, dans ce refus d’être dupe des « belles histoires » édifiantes dont l’industrie du divertissement fait habituellement son miel – la cinquième saison, consacrée aux médias, sera d’ailleurs l’occasion de faire un sort à la tentation de tordre la réalité pour la faire entrer dans des schémas plus commodes. Confrontés à la violence des inégalités sociales et à la déliquescence de la puissance publique, persuadés que « les dés sont pipés » (l’expression revient un nombre incalculable de fois dans les dialogues), habitués à se défier des apparences, les personnages de la série ont tous de bonnes raisons de ne pas croire aux scénarios trop simples pour être honnêtes. Omar Little, le braqueur de dealers homosexuel, sorte de Robin des bois des quartiers ouest – le personnage préféré de Barack Obama, paraît-il, même si le nouveau président « n’approuve pas ses actes » –, parcourt de son pas nonchalant les rues du ghetto, son fusil à canon scié à la main, vêtu d’un tee-shirt où l’on peut lire : « I am the American dream ». Le créateur de « The Wire », David Simon, ancien journaliste au Baltimore Sun, a beau avoir fait campagne avec enthousiasme pour le candidat démocrate à l’élection présidentielle (1), il parle de la série comme de « la seule fiction télévisée qui affirme ouvertement que notre système politique et social n’est plus viable, que notre nation, malgré sa richesse, a spectaculairement échoué à intégrer les classes défavorisées et à trouver des solutions à ses problèmes. Nous sommes devenus un pays qui “ne peut pas” (2) ».

Sans illusions, mais pas sans panache

Cette répugnance à s’en laisser conter implique un brin de sadisme envers le spectateur, accoutumé à ce que la fiction ménage un minimum son confort moral et remette un peu d’ordre et de justice dans le chaos désespérant qui l’entoure. Ici, il arrive que les crapules ou les tricheurs triomphent, que les justiciers échouent, et que les personnages les plus attachants soient balayés comme des fétus de paille. « Surtout ne comptez pas sur un happy end », semble avertir chaque scène de chaque épisode de la cinquième et dernière saison, qui vient de sortir en DVD. Pour autant, il est faux de prétendre, comme l’a fait The New York Times, que « The Wire » dénote un « fatalisme sinistre » (3). Si l’état des lieux est sombre, il est surtout remarquablement détaillé, étayé : la série montre pourquoi ce pays « ne peut pas ». Et, si elle tient à rester dans les limites du vraisemblable et à renvoyer le reflet le plus fidèle possible de l’Amérique urbaine du début des années 2000, elle ne se complaît en rien dans la noirceur. Elle accorde quand même au spectateur, ici ou là, quelques modestes satisfactions : une histoire d’amour heureuse, la reconversion réussie d’un ancien gangster, un toxicomane qui parvient à décrocher… Pour le reste, malgré le pessimisme de son constat global, elle n’est – à l’image de ses personnages – guère portée sur la pleurnicherie : sans illusions, certes, mais pas sans panache. Flamboyante, irrévérencieuse, énergique, elle réussit même la prouesse d’être, en dépit des sujets qu’elle traite, d’une extrême drôlerie.

Que ses concepteurs refusent de raconter des histoires au spectateur ne signifie pas qu’ils ne sachent pas lui raconter une histoire – bien au contraire. Dickens, Tolstoï, Shakespeare, la tragédie grecque : les références les plus prestigieuses de la culture classique ont été invoquées pour rendre hommage à cette fresque sociale d’une ambition rare, si complexe que plusieurs visions sont nécessaires pour en apprécier tous les détails. Il faut dire, aussi, que David Simon a su s’entourer : les romanciers George Pelecanos et Dennis Lehane (Mystic River) ont collaboré au scénario.

Chaque saison se consacre à l’exploration d’un milieu particulier de Baltimore, dont elle ausculte les maux et les dysfonctionnements : l’univers des docks dans la deuxième ; la politique locale, autour de l’élection du nouveau maire de la ville, dans la troisième ; le système éducatif dans la quatrième ; les médias dans la cinquième. La « guerre contre la drogue », au sujet de laquelle la série pose un constat d’échec sans appel, constitue le fil rouge qui court de la première à la dernière saison (Ed Burns, qui a imaginé la série avec David Simon, est un ancien policier de la ville). Simon aime à dire que le personnage central de la série, c’est Baltimore. Ce refus de fournir au public un « héros » en chair et en os qui le prenne par la main constitue encore une prise de distance avec les conventions narratives. Même le candidat le mieux placé pour ce rôle, l’inspecteur Jimmy McNulty, enquêteur hors pair, alcoolique et cabochard, ne parvient pas à tirer la couverture à lui : il y a des saisons entières au cours desquelles on l’aperçoit à peine. De même, certains personnages très aimés du public ont été sacrifiés sans pitié en cours de route, suscitant un dépit tel que, après l’assassinat de l’un d’entre eux, un autre acteur affirme avoir dû se promener pendant quinze jours avec un tee-shirt proclamant : « Je n’y suis pour rien ».

Peut-être serait-il plus juste, d’ailleurs, de dire que tous les personnages sont des personnages principaux. La réalisation sobre, rapide, elliptique, alliée au talent des interprètes, permet de saisir la vérité de chacun en de courtes scènes éloquentes. Une séquence, voire un seul plan, suffit à offrir à un acteur l’occasion d’un morceau de bravoure, et à ficher son personnage dans le cœur du spectateur. La galerie de portraits est impressionnante, au point que certaines figures prennent une dimension quasi mythologique : Butchie, par exemple, le vieux mentor aveugle d’Omar Little, a l’étoffe d’un Tirésias moderne. L’ivresse du pouvoir et de la vengeance qui anime les caïds Avon Barksdale et Marlo Stanfield, les affrontements sanglants entre clans rivaux, les engrenages tragiques, les tirades mélancoliques des seconds couteaux, rappellent bien, quant à eux, l’univers shakespearien.

Montrer les déterminismes sociaux

Disposer d’une soixantaine d’heures pour faire vivre et évoluer un personnage, au lieu de la misérable petite heure et demie fournie par le cinéma : « The Wire » exploite au mieux cette ressource du format « série ». A rebours de productions américaines souvent peuplées de héros monolithiques et tentées de tout expliquer par l’héritage génétique (à cet égard, la série Heroes constitue un cas d’école), le scénario met en scène l’incroyable sensibilité des individus aux influences extérieures. Il montre la mécanique implacable des déterminismes sociaux, mais aussi la façon dont une rencontre, une parole, un concours de circonstances, peut avoir un effet décisif, et les métamorphoser – que ce soit pour les perdre ou pour les sauver. Le parcours le plus spectaculaire est sans doute celui du policier Roland « Prez » Pryzbylewski : bras cassé sournois et violent au début de la première saison, méprisé par ses collègues, il se prend de passion pour les écoutes téléphoniques, et se révèle un enquêteur compétent et apprécié. Dans la quatrième saison, on le retrouve professeur de mathématiques dans une école des quartiers ouest, d’abord désemparé devant des élèves fracassés par leurs conditions de vie, puis cherchant la meilleure manière de leur venir en aide.

Ce caractère « instable », volatil, des protagonistes de « The Wire » permet un jeu constant avec les notions de bien et de mal. Non seulement la « guerre contre la drogue » est montrée aussi bien du point de vue des trafiquants (et des toxicos, à travers le merveilleux personnage de Bubbles) que de celui des policiers, mais il y a des salauds malfaisants et des hommes de bonne volonté dans les deux camps. Entre les bons et les méchants, la série s’amuse constamment à brouiller les pistes (4). Dans la deuxième saison, Frank Sobotka, le dirigeant corrompu du syndicat des dockers, suscite, contre toute attente, une profonde sympathie. Un même personnage – Stringer Bell, le bras droit d’Avon Barksdale, qui cherche désespérément à se lancer dans les affaires pour échapper à l’univers de la rue, ou Felicia « Snoop » Pearson, la tueuse aux allures de gamine et à la gouaille sans pareille – peut présenter des aspects terrifiants et des aspects touchants. La quatrième saison, enfin, permet de découvrir une autre facette de certains gros bras du clan Barksdale : assassins sans pitié, certes, mais aussi pères de famille aimants, soucieux de l’avenir de leurs enfants. Socialisés en fonction du système de valeurs qui régit le milieu du trafic de drogue, n’ayant jamais connu autre chose, ils sont pris dans une logique qui les amène à « faire leur boulot » sans se poser trop de questions – comme beaucoup d’autres gens, après tout…

Même ce héros positif par excellence qu’est l’inspecteur McNulty se comporte parfois comme un minable ; et même Chris Partlow, le comparse impassible de Snoop, tueur et tortionnaire comme elle, s’humanise le temps de quelques secondes vertigineuses – lorsque le regard qu’il lance à un jeune garçon abusé par son beau-père suffit à faire comprendre que cette histoire est aussi la sienne. Le spectateur, ici, ne peut jamais vouer ni une sympathie, ni une détestation entières à aucun des personnages. Mais celui qui met définitivement en échec sa capacité de jugement, c’est peut-être le sergent Thomas « Herc » Hauk : ce flic plein de bonne volonté, mais bas du front, provoque des désastres – il ruine la vie d’un jeune témoin qu’il a insuffisamment protégé, il permet la remise en liberté d’un roi du crime – par simple bêtise ou négligence. Et, la plupart du temps, sa responsabilité reste ignorée aussi bien des autres que de lui-même.

Tout aussi dérangeante est la continuité établie par la série entre l’univers du crime et l’univers institutionnel ou officiel. C’est à la faculté d’économie, qu’il fréquente avec assiduité, que Stringer Bell apprend à organiser de façon optimale l’écoulement des stocks de cocaïne et d’héroïne qu’il gère au sein du clan Barksdale. Et si l’« unité spéciale » que McNulty parvient tant bien que mal à mettre sur pied pour mener enfin des enquêtes efficaces contre les barons de la drogue échoue à obtenir des résultats, c’est parce que sa hiérarchie répugne à la voir fouiner trop loin : en remontant la piste de l’argent, les policiers en viennent vite à s’intéresser aux comptes de certains élus de la ville. Leur tâche est d’autant plus difficile qu’après le 11-Septembre, tous les crédits sont réaffectés, au niveau national, à la lutte contre le terrorisme. Les autorités, en se désintéressant des ravages qu’ils peuvent causer dans les zones urbaines pauvres, se font les complices objectives des trafiquants. Un agent du FBI local, désireux de débloquer des moyens logistiques supplémentaires pour aider ses collègues à traquer un chef de gang, déclare à sa hiérarchie que ce dernier se prénomme non pas Russell, mais « Ahmed »…

Trop subtil, tout ça ? Il faut le croire. Avant qu’elle soit proposée aux abonnés d’Orange (depuis le 17 novembre), seules les deux premières saisons de « The Wire » avaient été diffusées sur une chaîne française (Canal Jimmy). Aux Etats-Unis même, bien qu’elle se soit gagné un solide public d’inconditionnels (et non des moindres, comme on l’a vu), la série ne semble pas s’être attiré une reconnaissance à la mesure de sa qualité. Si haletante et efficace soit-elle, elle paie peut-être sa réserve à l’égard des codes du genre, sa complexité exigeante, son refus de dorloter le public. Simon suggère aussi parfois qu’elle a été victime de ce qui reste une anomalie pour une production télévisuelle occidentale : sa distribution à 70% noire, qui invite le spectateur blanc à une expérience – l’identification à des personnages majoritairement d’une autre couleur de peau que la sienne – pour lui relativement inédite…

« The Wire » / « Sur écoute », une série de David Simon et Ed Burns, HBO vidéo, cinq saisons.

Mona Chollet

(1) « “L’Amérique de « The Wire » est le préambule au bordel d’aujourd’hui” », entretien dans Libération, 17 novembre 2008.

(2) « “The Wire”, la série qui peut sauver l’Amérique », par Laurent Rigoulet, Télérama, 16 novembre 2008.

(3) Voir aussi, à ce sujet, dans Dissent Magazine : « Is “The Wire” Too Cynical ? », par John Atlas et Peter Dreier, et « In Defense of The Wire », par Anmol Chaddha, William Julius Wilson et Sudhir A. Venkatesh, été 2008. La deuxième contribution souligne la façon dont la série bat en brèche la croyance très américaine selon laquelle chaque individu est responsable de sa situation économique.

(4) Le brouillage de pistes concerne aussi la distribution : le personnage du prêtre, discret et paisible ange gardien du ghetto, est interprété par Melvin Williams. Cet ancien caïd local, connu sous le nom de « Little Melvin », qui contrôla un temps une bonne partie du trafic de drogue de la ville, fut coincé par Ed Burns, et envoyé derrière les barreaux pour seize ans. A sa sortie, Burns et Simon — qui lui avait consacré une série de chroniques dans le Baltimore Sun et s’était lié d’amitié avec lui — lui ont proposé un rôle dans « The Wire ».

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016