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Le Français, une langue qui défie les siècles, un livre d’Alain Rey

Contre les déclinologues, un peu d’histoire

dimanche 7 décembre 2008, par Evelyne Pieiller

Il faut bien reconnaître que depuis quelques années, résister à la mélancolie relève de la force d’âme ou de la méthode Coué. Car, outre les divers ravages mondiaux qui s’épanouissent aujourd’hui avec la Crise, plus localement, plus insidieusement, nous avons été exposés à toutes sortes de considérations sur notre déclin, un déclin majuscule, dûment répertorié, lui, comme strictement hexagonal, pour tout dire une spécialité aussi intrinsèquement française que la baguette de pain ou la négation explétive. Les propos des déclinologues étaient à l’évidence des armes plus ou moins nouvelles dans la bagarre idéologique, mais ils s’appuyaient sur un sentiment diffus, la peur d’un changement inéluctable, sur fond de grandeur passée, et perdue. Tout l’air du temps vibre d’un effroi confus, d’un égarement plus ou moins articulé devant les transformations du présent, et l’effacement des repères anciens, d’autant que s’est affaibli le rayonnement d’un pays qui s’est longtemps considéré comme porteur de Lumières destinées à éclairer le monde. Ah, c’était mieux… avant.

L’une des zones les plus sensibles à ce malaise, parce que bien évidemment hautement symbolique, c’est à coup sûr le rapport à la langue. Glorieux vecteur de notre… universalité, héritage unique dont l’appropriation signerait l’appartenance à la nation, facteur d’émancipation, trésor de subtilités, on s’est rarement autant intéressé au français, tant dans l’édition que dans l’enseignement : pour en chanter les beautés, pour en faciliter l’accès, certes, mais le plus souvent sous le signe de l’inquiétude, et du regret. L’orthographe se meurt, le lexique est squelettique, et on évitera de parler des désolantes simplifications des textos… On n’est plus dans le déclin, on frôle la décadence, qui mène, c’est bien connu, droit à la barbarie…

Le petit livre d’Alain Rey, lexicographe célèbre — ce qui est déjà en soi une incitation à l’optimisme, ma foi —, a la vertu de rappeler l’histoire complexe du français. Et, quand bien même on ne partage pas toutes ses opinions, c’est gaillardement éclairant, et vigoureusement tonifiant : précisément parce que la langue a une histoire, et ne relève pas d’une génération spontanée qui aurait illico fait briller son essence, mais également parce que la complexité même de cette histoire en souligne les enjeux politiques, et l’absence de destin programmé. Autant dire qu’on quitte la déploration, pour s’engager dans l’analyse des belles, des irritantes, des secrètes contradictions.

Ce qu’il y a peut-être bien de plus beau, dans cette histoire, c’est qu’elle souligne à la fois la fondamentale absence de pureté de la langue, et sa place dans l’imaginaire national. Du bilinguisme gaulois-latin qui aboutira à un gallo-romain passablement germanisé, jusqu’à l’ancien français tout effervescent, mais dont la langue de référence demeure le latin, la notion d’origine s’évapore, pour être remplacée par celle de processus. Mais, plus important encore, ne commencera à s’inventer le fantasme du « bon français », à grand renfort de règles et de dictionnaires, que tardivement, quand , au XVIIe siècle, la langue écrite entreprend de faire oublier sa jeunesse, de se légitimer en s’ennoblissant, de transposer dans son fonctionnement et ses outils les valeurs de l’Etat, l’image que ce dernier souhaite donner de la nation… Le français entend alors devenir la langue des classes dirigeantes, il ne se commet pas avec l’oral, encore moins avec les dialectes et patois, pas davantage avec les mots des métiers , en bref, il tend à exclure le « populaire » — mais il continue à se métisser, il intègre les mots nés des sciences, des techniques, des découvertes maritimes, il y a toujours des indisciplinés qui font parler le peuple, comme Molière, et le peuple rira à ses comédies.

Cette contradiction entre l’identification de la langue et d’un « Etat-nation », et une conception normative de la façon dont doit s’exprimer cette nation, va traverser toutes les époques. Elle explose sous le romantisme, pour faire résonner l’égalité de tous les citoyens et de tous les mots, elle se durcit sous la IIIe République, pour unifier une nation purifiée, grâce à l’instruction publique, de ses différences et divergences : à chaque fois, se pose la question du « modèle » ultime, que mettrait en péril toute évolution, toute « vulgarisation » de la langue ; mais ce qui est véritablement en jeu, c’est bien évidemment une définition de la « nation » : intègre-t-elle tout le monde, y compris ses « classes dangereuses », avec la même légitimité que les « élites » ? Doit-il y avoir un modèle d’accès au statut de citoyen unique et contraignant, ou le concept de nation doit-il être peu à peu être remplacé par celui de groupes d’usagers, dans leur diversité ?

C’est probablement de ce côté-là, éminemment politique, que le déclinologue, à défaut de trouver des coupables, pourrait trouver des responsables. Mais rien, ni l’orthographe vacillante — ce qu’elle était souvent au Grand Siècle —, ni le verlan ou apparentés, ne doit nous faire oublier que tant que des enfants « d’étrangers » chanteront, slammeront leur colère en français, cette langue continuera à jouer son rôle, et à s’inventer. Sur le fond de tous les rêves et contradictions qu’elle a portés.

Alain Rey, Le français, une langue qui défie les siècles, Découvertes Gallimard, Paris, 2008, 160 pages.

15 commentaires sur « Contre les déclinologues, un peu d’histoire »

  • permalien D L :
    7 décembre 2008 @11h46   »
    Contre les déclinologues, un peu d’Histoire

    Un hommage à Apollinaire par Blaise Cendrars, sur la langue française et les étrangers...
    Le pain lève
    La France
    Paris
    Toute une génération
    Je m’adresse aux poètes qui étaient présents
    Amis
    Apollinaire n’est pas mort
    Vous avez suivi un corbillard vide
    Apollinaire est un mage
    C’est lui qui souriait dans la soie des drapeaux aux fenêtres
    Il s’amusait à vous jeter des fleurs des couronnes
    Tandis que vous passiez derrière son corbillard
    Puis il a acheté une petite cocarde tricolore
    Je l’ai vu le soir même manifester sur les boulevards
    Il était à cheval sur le moteur d’un camion américain et
    brandissait un énorme drapeau international déployé
    comme un avion
    VIVE LA FRANCE
    Les temps passent
    Les années s’écoulent comme des nuages
    Les soldats sont rentrés chez eux
    A la maison
    Dans leur pays
    Et voilà que se lève une nouvelle génération
    Le rêve des MAMELLES se réalise !
    Des petits Français, moitié anglais, moitié nègre, moitié
    russe, un peu belge, italien, annamite, tchèque
    L’un à l’accent canadien, l’autre les yeux hindous
    Dents face os jointures galbe démarche sourire
    Ils ont tous quelque chose d’étranger et sont pourtant bien
    de chez nous
    Au milieu d’eux, Apollinaire, comme cette statue du Nil,
    le père des eaux, étendu avec des gosses qui lui coulent de
    partout
    entre les pieds, sous les aisselles, dans la barbe
    Ils ressemblent à leur père et se départent de lui
    Et ils parlent tous la langue d’Apollinaire

    Blaise Cendrars
    Paris, novembre 1918

  • permalien Que sais-je ? :
    7 décembre 2008 @11h53   « »
    Contre les déclinologues, un peu d’Histoire

    La déclinologie dans un état-nation peur-être perçue de façons différentes.

    Ainsi la France de la cinquième est partie d’un président-général tyrannisé par la syntaxe dans le Pléiade , et est arrivée à un président-petit-caporal qui tyrannise la syntaxe à Euro Disneyland...

    Où est le déclin ?

  • permalien
    7 décembre 2008 @12h39   « »
    Contre les déclinologues, un peu d’Histoire

    À propos de langue et de « déclin », il est frappant de voir de plus en plus de journalistes — dans les journaux télévisés, par exemple — utiliser le mot « remercier » en lieu et place de « licencier ». Alors qu’il s’agit bel et bien de licenciement, pourquoi vouloir faire passer quelque chose de pénible et douloureux pour quelque chose de positif et agréable, le « remerciement » ? Quelle curieuse façon de parler…

  • permalien M :
    8 décembre 2008 @02h36   « »

    « ...le fantasme du bon français »... (4ème paragraphe)

    À ce mot « fantasme » se reconnaît l’esprit fort. En foi de quoi E. Pieiller, qui ne s’en laisse pas conter des fantasmagories, cale sa main sur des chimères : Littré, Robert, Grevisse, etc., et rédige sans fautes d’orthographe ni de syntaxe. :-)

  • permalien Ph. Arnaud :
    8 décembre 2008 @12h30   « »
    Contre les déclinologues, un peu d’Histoire

    L’attachement (parfois obsessionnel) au "bon" français se rencontre beaucoup (quoique pas uniquement) chez les esprits les plus conservateurs.

    Et je soupçonne qu’il y a ici une raison qui n’a rien à voir avec la précision et la beauté de la langue, mais beaucoup avec le lieu et la période où ce "bon" français s’est développé, à savoir la cour des trois derniers Bourbons, spécialement celle de Louis XIV. Une cour où se mêlaient Contre-Réforme catholique, hiérarchie tatillonne, ordre, ponctualité et étiquette espagnole. Les règles qui président à telle ou telle bizarerrie orthographique ou grammaticale procèdent du même esprit que celles qui gouvernaient les préséances entre ducs et pairs, prélats, nonces, bâtards légitimés, l’ordre des plats à la table royale ou la manière de présenter sa supplique au monarque.

    A cet égard, le "bon" français, codifié, avec ses registres de langage (ses mots nobles et ses expressions populaires ou argotiques) apparaît comme une métaphore de la société dont la droite la plus réactionnaire ne peut se déprendre...

  • permalien habsb :
    8 décembre 2008 @12h45   « »
    Contre les déclinologues, un peu d’Histoire

    eh oui, comment oublier la bonne et chere decouverte soixantehuitarde que "l’ortographe est de droite".

  • permalien Ph. Arnaud :
    8 décembre 2008 @22h09   « »
    Contre les déclinologues, un peu d’Histoire

    @ Habsb

    « …comment oublier la bonne et chère découverte soixante-huitarde que "l’ortographe est de droite ». Oui, comme le « bon sens ». Et comme vous qui, à cette aune, êtes de gauche : orthographe prend un « h »…

  • permalien M :
    9 décembre 2008 @04h43   « »
    « C’était mieux avant » -d’une « suspicion », une autre... :-)

    À la fin du premier paragraphe (de ce texte qui, implicitement, fronce un peu le sourcil -certes gentiment, avec une alacrité indulgente- devant l’attachement à un « bon » français), en conclusion du passage et au bout des pincettes de l’ironie benoîte : « C’était mieux avant »...

    « C’était mieux avant » : l’antienne du déclinologue, sa rengaine, sa crécelle. « C’était mieux avant » - Écartez-vous ! Un déclinologue !... Or non loin d’ici : « Et les mentalités changèrent, plus individualistes, plus calculatrices, moins solidaires. Etc. » (Serge Halimi, Penser l’impensable, nov. 2008). En somme : « C’était mieux avant » [la libéralisation, la dérèglementation, la désindexation des salaires]... S. Halimi : déclinologue social... -réactionnaire...

    Ainsi, cette conclusion au bout des pincettes de la raillerie douce : « C’était mieux avant », et au bout des phrases qui nécessairement l’amènent (où se lisent « effroi confus » ; « changement inéluctable » ; « égarement » face aux -inéluctables- transformations), cette conclusion à l’ironie versatile pourrait bien être ambiguë, équivoque...

    Ambiguïté qui, les esprits en seraient-ils toujours à l’ère des Lioubianka, ferait se froncer d’autres sourcils.... :-)

  • permalien Karim B :
    9 décembre 2008 @16h55   « »
    Contre les déclinologues, un peu d’Histoire

    Et si on poursuit, il en résulte que :

    les "Avants c’était mieux" sont donc divers et multiples...

    tout comme les "C’étaient pire avant, maintenant c’est mieux" !

  • permalien Ph. Arnaud :
    9 décembre 2008 @20h13   « »

    @ M.

    Le rapprochement entre les déclinologues de la langue, d’une part, et Serge Halimi, d’autre part, est un rapprochement spécieux. Si les premiers et le second se réfèrent à un « temps d’avant » réputé meilleur, ils en diffèrent cependant de façon fondamentale, sur la forme et sur le fond :

    Sur la forme. Les déclinologues de la langue se réfèrent à un temps mythique, où la langue était censée être à un niveau « supérieur » ( ?) à celui d’aujourd’hui, niveau qui, bien entendu, n’a jamais existé. En revanche, la période à laquelle fait référence Serge Halimi, et où la voracité des patrons était mieux contenue qu’aujourd’hui, elle, a bien existé (jusqu’au milieu des années 1970).

    Sur le fond. Sous couvert de défendre un état « idéal » de la langue, les déclinologues de la langue défendent, en fait, un modèle de société à l’image de cette langue mythifiée : hiérarchi-que, inégalitaire, en un mot, de droite. Serge Halimi, lui, fait référence à une époque plus égalitaire, donc plus juste, en un mot, de gauche. Tous les « conservatismes » ne se valent pas…

  • permalien M :
    10 décembre 2008 @03h49   « »

    @ M. Ph. Arnaud

    Ah ! j’avions point compris... Lol !

    Vous êtes (serez/avez été/seriez/auriez été) certainement un très bon pédagogue. :-) Que n’ai-je plus l’âge d’être au lycée... Je me rends à vos raisons d’autant plus facilement que vous arrivez, marchant du même côté de la route que moi, où je voulais en venir : les uns renvoyant à un passé irréel, les autres à un hier tangible, tous les avant ne se valent pas*, ni donc tous les regrets (ni donc tous les rejets) d’iceux... Et -oui- c’était parfois "mieux avant"...**

    Pour finir. Petite réserve quant à la thérapie proposée par le titre (Contre les déclinologues, un peu d’Histoire). L’Histoire à petite dose est parfois inopérante contre certaines souches de déclinologues... (Qu’il en faille plus qu’un peu est un espoir...)
    Exemple. Soixante ans -dose minime- d’Histoire : 28% en 1946, 4% en 2007. « Vous direz ce que vous voudrez / Pour un progrès c’est un progrès » :-(

    [Ce n’est qu’un mot, cher M. Arnaud ! De l’ « humour » (hum...), si l’on veut... -un peu triste il est vrai... Mais si vous jugez bon d’honorer d’un commentaire ce « commentaire », je vous laisserai bien volontiers le dernier mot...]

    *On sait depuis que le rugby existe que tous les avants ne se valent pas non plus. (Mais on le sait moins depuis que l’Almanach Vermot n’existe plus qu’à peine...)

    **Je persiste à trouver la rédaction de la fin du 1er paragraphe ambiguë, en ce qu’un léger glissement de référent, seulement, pourrait l’amener à figurer telle quelle dans -disons- Le Figaro... Au demeurant ce n’est là qu’une opinion qui n’a pas plus d’importance que je n’en ai -c’est-à-dire aucune... Par ailleurs cette rédaction est en bon français, et même il n’est pas impossible qu’elle soit du beau français... :-)

  • permalien Peretz :
    11 décembre 2008 @09h33   « »

    Il n’y a pas que la langue qui peut incliner...au déclin. Il y a la puissance, militaire et surtout économique. On décline quand des "challengers" prennent la première place. Et alors ? C’est un faux problème : la Grèce et Rome existent toujours et n’en sont pas restés au temps de leur antique splendeur je présume. Louis Peretz (www.ciitoyenreferent.fr)

  • permalien Renaud :
    11 décembre 2008 @21h25   « »

    L’histoire oui mais IL FAUT SUIVRE L’USAGE.
    Par exemple, quand, chers ami hexagonaux recommencerez-vous à mettre les accents sur les majuscules et cesserez-vous de mettre des majuscules partout comme le modèle anglais.

    À Montréal.
    À Québec, avec les accents c’est mieux.
    Et encore Fond monétaire international, un seul nom propre,
    DONC, une seule majuscule.
    Renaud Blais

  • permalien yves maraux :
    31 décembre 2008 @14h16   « »

    Un principe intangible pour l’assimilation : composition et dérivation , l’imaginaire qui en est amputé se voit contraint aux emprunts précaires et soumis aux agioteurs , les canards boiteux prennent la place des oies du capitole , les importateurs s’en foutent plein les poches , résultat des courses les villes de moins de passent au bébéte show , la pilule est adorée au clinquant

  • permalien claudius :
    14 janvier 2009 @15h28   «

    Bonjour Evelyne,
    quand ressortez-vous un "almanach des contrariés" ?

    J’ai beaucoup aimé ce livre et , égoïstement, j’en espérais un, peut-être pas tous les ans (quoique :o)), mais régulièrement.

    Merci en tout cas.

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