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Un film de Claire Simon sur le Planning familial

« Les Bureaux de Dieu » ou l’art de la manipulation

Le jugeant « blasphématoire » et lui reprochant une « apologie du Planning familial et de l’avortement », une association catholique lyonnaise vient d’obtenir l’annulation d’une projection du film de Claire Simon Les Bureaux de Dieu. En boomerang, le retour du réel dans la fiction vient ainsi rappeler à Claire Simon que l’avortement est un droit fragile. Son parti pris de faire des Bureaux de Dieu — encensé par la critique et estampillé par certains « œuvre de salut public » — un film atemporel, négateur de l’Histoire des femmes en général et de celle du Planning en particulier, n’en apparaît que plus problématique.

par Michelle Guerci, 8 décembre 2008

On s’est rendu dans ces Bureaux de Dieu avec un a priori favorable. Même si le slogan racoleur de l’affiche, « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les femmes sans jamais oser leur demander », le casting de luxe (Michel Boujenah, Nathalie Baye, Nicole Garcia, Béatrice Dalle, Isabelle Carré, Marie Laforêt, Rachida Brakni, Anne Alvaro…), le titre, laissent perplexe. Mais un film sur la parole la plus intime des femmes, sur la sexualité, le désir, et notamment le désir d’enfant, c’est culotté, jamais vu au cinéma. Qui plus est dans un lieu, le Planning familial, où, depuis quatre décennies, s’invente au quotidien, sans modèle, une politique de l’émancipation, de la liberté individuelle des femmes, à partir d’une circulation de la parole, d’un échange de savoirs entre générations.

Un lieu, « le contraire d’un endroit », dit Claire Simon (on en sera d’accord), habité par une histoire – unique –, le combat des femmes pour le droit à la maîtrise de leur corps, le droit au plaisir dissocié de la procréation, la contraception, l’avortement. Un des lieux où les femmes sont sorties de la préhistoire de l’humanité, où s’est conduite la seule révolution du XXe siècle qui n’ait pas échoué, ce n’est effectivement pas un endroit. D’autant que des centaines de milliers d’anonymes continuent de le fréquenter et d’y écrire leur histoire.

Rendez-vous donc au Planning de fiction de Claire Simon, sis très haut dans le ciel au dernier étage d’un immeuble cossu de Paris. Ça grouille de vie, d’enfants, de couples, de copines, de groupes ; ça rit, ça parle, ça bouge dans tous les recoins. Premier entretien mené par Nathalie Baye. On s’en doutait, les stars jouent les conseillères, et les actrices non-professionnelles, les anonymes qui viennent consulter, dont les rôles ont été écrits à partir d’entretiens enregistrés par la réalisatrice dans un Planning entre 2000 et 2007. Claire Simon mélange les genres, abolit les frontières entre documentaire et fiction. Dispositif minimaliste : deux caméras filment en plans serrés, désynchronisés, les parleuses et les écoutantes. « L’idée étant de ne pas voir ce qu’on entend, mais de voir une histoire sur le visage de celui qui écoute. » Un film sur l’écoute, donc. Un dispositif qui renforce la distance, déjà signifiée par le casting, entre professionnelles de l’écoute et anonymes.

Au fait, pourquoi des stars ? « Parce que ce sont des modèles, des femmes libres, auxquelles on peut s’identifier », répond Claire Simon. On s’étonne. La star, comme modèle, c’est plutôt le fonds de commerce des magazines people, pas celui du cinéma dit d’auteur. Cette inégalité de traitement met de plus en plus mal à l’aise au fil des entretiens. Si l’on apprend beaucoup sur les raisons intimes des anonymes de se rendre au Planning, on ne sait rien sur les secondes, les conseillères. Baye s’allongeant par terre, lasse, bientôt grand-mère ; Dalle fumant une cigarette au balcon ; Garcia, homosexuelle, répétant une scène pour son théâtre amateur ; Carré allumant de l’encens ; Alvaro devant un miroir, essayant un vêtement laissé là par hasard… C’est court, très court sur le plan du cinéma, limite ridicule. On l’aura compris, il s’agit de suggérer que ces conseillères-stars sont des femmes comme les autres, avec une vie privée, une sexualité, un âge, des désirs, etc. Mais on ne sait toujours pas pourquoi elles passent leurs journées à écouter, à conseiller stérilet, pilule, IVG en France, en Espagne, à brainstormer autour d’un cas de mariage forcé...

Transformer des « salopes » en « saintes »

Dans le Planning de fiction de Claire Simon, ces femmes viennent de nulle part. Elles sont sans passé, sans histoire. Pas un plan, un décor qui restitue leur engagement, éclaire leurs raisons de donner tant de leur temps, de leur énergie aux autres. Qui sont-elles ? « Des icônes », indique la réalisatrice, filant décidément beaucoup la métaphore religieuse. Ce parti pris de transformer en « saintes », toutes de dévouement et d’abnégation, ces conseillères appartenant, peu ou prou, à la génération des « 343 salopes » qui déclarèrent avoir avorté (1), des combattantes qui revendiquèrent « Notre corps nous appartient » contre l’ordre médical, religieux, étatique, est une manipulation de l’Histoire. De l’histoire des femmes en général, et de celle des conseillères du Planning en particulier. Rayer une part essentielle de l’identité de ces femmes, leur retirer leurs raisons d’être là, est d’autant plus problématique que la pratique du Planning familial est fondée sur une éthique de l’égalité, de la transmission entre générations, et sur un engagement toujours actuel pour ces droits, qui n’ont rien de définitivement acquis. Deux décrets, parus au Journal officiel en août 2008, autorisent les familles à déclarer à l’état-civil les fœtus morts-nés. Ils ont été interprétés par les associations comme une fragilisation du droit à l’IVG.

Mais là, Claire Simon sort son joker. Son film est une fiction, pas un documentaire sur le Planning familial. Personne ne lui contestera ce droit. Sauf que Les Bureaux de Dieu ont l’apparence du documentaire, le goût du documentaire, et que le scénario est écrit à partir de vrais entretiens, recueillis dans un vrai Planning, auprès de vraies femmes et de vraies conseillères. On s’y perd. Normal : se joue là une partie de billard à plusieurs bandes que le spectateur ne peut maîtriser. Le mélange entre fiction et documentaire, très pratiqué dans le cinéma contemporain, n’est évidemment pas un problème en soi ; mais il exige une éthique fondée sur le respect du sujet filmé, de son histoire. Le dispositif mis en place par Claire Simon est de bout en bout inégalitaire : inégalité entre stars et anonymes, entre les anonymes elles-mêmes, entre la réalisatrice, les « sujets » qu’elle filme et le spectateur de ce vrai-faux Planning, pris dans une problématique qu’on lui sert en douce, par la bande.

Car les choses se corsent côté « usagères » anonymes. Le film joue la diversité : des situations, des âges, des catégories sociales, des cultures. On assiste à une succession de « cas » ciblés pour leur force dramatique, comique ou sociologique. Premier entretien. La demandeuse, jeune fille d’origine maghrébine, arrive avec une copine. Elle veut la pilule, elle n’ose pas dire à sa mère « qui la tuerait » qu’elle a des rapports avec son copain. « Vous êtes de quelle nationalité ? » demande Nathalie Baye. « Algérienne », répond la jeune fille. « Ah, oui », dit Baye. Suit un échange sur l’Algérie invivable pour les femmes, mais aussi le respect des gens là-bas, leur générosité, les fêtes. Deuxième entretien. Une très jeune fille vient chercher un contraceptif. Son copain – marocain – veut se marier. Mais elle est trop jeune, ne sait pas, ne veut pas de ce mariage. Une jeune femme trop féconde, convaincue que le stérilet fait gonfler le ventre, est africaine.

Beaucoup de jeunes issus de l’immigration dans ce Planning de fiction. Une façon de montrer la société multiculturelle d’aujourd’hui ? Pas si sûr. Des quatre hommes du film – le médecin (Boujenah, formidable), le conseiller, le jeune Français qui accompagne sa copine, tendre, « mais qui ne peut pas comprendre parce qu’il n’est pas une femme » –, le seul qui se montre violent, exigeant, qui veut savoir tout de suite si sa copine est vierge, est arabe, forcément arabe. Pas question ici de nier les problèmes culturels. Mais on frise l’overdose dans ces Bureaux de Dieu. Claire Simon aime visiblement les typologies, qu’elle ne réserve pas aux jeunes issus de l’immigration : la tranche de vaudeville racontée par cette Italienne, qui ne sait pas si son enfant est de son mari ou de son amant, terrorisée car le second risque de tout dévoiler au premier, sort d’un film de Risi. La prostituée amoureuse, qui a couché trois fois avec le même homme et est tombée enceinte à chaque fois, est bulgare, forcément bulgare. Quand les êtres humains sont ainsi enfermés dans des types, qui plus est aussi clichés, leur singularité irréductible disparaît. De la même façon que la réalisatrice ampute les « conseillères » de leur histoire, elle retire à ces femmes leur humanité profonde. Car le regard porté sur elles a quelque chose d’entomologique.

On sort de ces Bureaux de Dieu avec un malaise diffus. Qui conduit à se poser une question : quel est le véritable objet du film ? La négation de l’histoire d’un lieu symbolique du combat pour le droit à l’IVG est un choix de réalisation. Comme celui de relier toutes les usagères de ce Planning de fiction à la même problématique. Qu’elles viennent chercher une contraception, décider d’un avortement, elles sont amenées, au cours des entretiens, à formuler une demande autre que leur demande initiale : un désir inconscient d’enfant. A l’exception de l’une d’elles, déjà mère, aucune des femmes qui se rendent dans ces Bureaux de Dieu, ne dit : « Je n’ai pas envie d’avoir d’enfant. » La psychanalyse sauvage à laquelle se livrent nos conseillères-stars fait émerger, très loin de l’éthique de la discipline, une sorte d’inconscient collectif féminin dont le corps serait le lieu. Comme si le corps des femmes avait ses raisons. Vieux, très vieux débat sur la nature féminine, l’essence des femmes... Du coup, le titre prend tout son sens. Les Bureaux de Dieu, c’est aussi là où les femmes ont le pouvoir de donner ou d’enlever la vie. A l’égal du Tout-Puissant.

Les Bureaux de Dieu, un film de Claire Simon, avec Anne Alvaro,
Nathalie Baye, Michel Boujenah, Rachida Brakni, Isabelle Carré, Lolita Chammah, Béatrice Dalle, Nicole Garcia, Marie Laforêt, Marceline Loridan-Ivens, Emmanuel Mouret..., France / Belgique, en salles depuis le 5 novembre 2008.

Michelle Guerci est journaliste.

Côté Planning familial, « de très fortes réticences »

Un seul mot d’ordre : « C’est le film de Claire Simon, pas un film sur le Planning », dit Marie-Pierre Martinet, secrétaire nationale du Planning familial. On n’attaque pas le film, mais « il y a de très fortes réticences », explique Simone Iff, une ancienne présidente du Planning. Pourquoi ? « On ne s’y retrouve pas », répond une conseillère de Paris. « Ce n’est pas nous, il y a beaucoup trop de psy de bazar, confirme Simone Iff. Les entretiens sont beaucoup trop directifs, notre conception de l’accueil des femmes n’a rien à voir, c’est d’une autre qualité. » « Elle n’a rien voulu montrer de collectif, alors que le Planning pratique beaucoup l’accueil collectif des femmes, précise une conseillère de Montauban. Elle a voulu tout centrer sur l’avortement, il n’y a que cela qui l’intéresse. » « C’est un regard assez voyeur, avec beaucoup de clichés, notamment sur les Arabes », ajoute Simone Iff.

M. G.

Michelle Guerci

(1) Le « manifeste des 343 salopes » est une pétition signée par des personnalités connues ou moins connues (dont Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Jeanne Moreau, Françoise Fabian, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras…) déclarant avoir avorté. Publié par Le Nouvel Observateur le 5 avril 1971, il fut, avec le procès de Bobigny, un pas essentiel vers la dépénalisation de l’avortement.

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