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Motörhead en concert

Le hard rock, légende en pleine activité

par Evelyne Pieiller, 16 décembre 2008

« Il y avait un pigeon qui volait devant mes amplis. Je l’ai vu littéralement se désintégrer », racontait modestement Ted Nugent, un des héros du heavy metal. Histoire… canonique. Tout comme celle qui veut que le Bataclan ait dû fermer pour combler ses fissures après le passage de Motörhead. Le heavy, le hard, le metal, peu importe – que les puristes nous pardonnent –, c’est du brutal. Les Beatles font partie du paysage culturel, les Rolling Stones ont un public familial ; le hard est sensiblement plus difficile à neutraliser. Les « hardos » d’hier, les « métalleux » d’aujourd’hui, n’ont définitivement rien du gendre idéal. Les cheveux longs, des tatouages partout, cuir et clous, têtes de mort en sautoir et bière en bandoulière, breloques métalliques obligatoires et piercings facultatifs, ils sont choquants, ils font « voyou », ce sont ostensiblement des Barbares, bruyants, teigneux, et fiers de l’être. Des Barbares blancs, et, précisons, mâles. Les demoiselles sont rarissimes, sur la scène comme dans le public.

Bon, soyons franc : le hard, le heavy, le metal foisonne de tendances, sinon de sectes, et il n’est pas évident de faire immédiatement le lien entre Black Sabbath, aux musiciens bardés de médailles cabalistiques et portés sur l’assassinat en live de chauve-souris, et la splendeur lyrique de System of a Down. Semblablement, le « métal » scandinave, parfois un peu plus que déplaisant dans ses divagations gothico-fascistes, paraît assez vigoureusement éloigné de la furia de Trust, au bord de l’agit-prop rougeoyante. Pourtant, il y a toujours une base commune, un élan commun. Volume sonore à fond les manettes, basse lourde et batterie énorme, on est en plein Blitzkrieg, dans le déferlement de l’énergie pure ; il ne s’agit pas ici de plaire, mais de pulvériser le bon goût, pour retrouver l’élan de la dépense sauvage de vitalité. Merveille : il est irrécupérable (ou presque), dans tous les sens du terme. Et il y a une petite quarantaine d’années que ça dure. Nous n’hésiterons pas davantage : le hard est une légende en pleine activité, et qui s’est propagée en clichés si puissants qu’ils en sont quasiment venus à symboliser le rock’n’roll dans son excès, son agressivité, son flirt appuyé avec la « vulgarité » – souvent au bord de l’auto-parodie, mais toujours arrimé au désir de faire pulser ce que la « morale » réprouve…

Motörhead, précisément, sévit depuis trente-cinq ans, mené sans fléchissement par Monsieur Lemmy Kilmister à la basse. Moustaches de pirate, rouflaquettes de bookmaker, il écrit des textes qui sont tout cisaillés de « bips » sur YouTube, chante d’une voix ébréchée, essoufflée, et impose une musique toute en stridences, répétitions, déflagrations, avec un flegme concentré parfaitement irrésistible. Motörhead ne fait pas dans l’épate-bourgeois simplet, il se satisfait d’être un bolide lancé à toute allure, irradiant des vibrations blues et punk, pas besoin de maquillage, de semelles compensées ou fumigènes variés, rien qu’un monde blessé et paradoxalement tonique, une musique en rouleau compresseur, la jubilation d’exister, primaire, à vif, Motörhead est « culte », Motörhead est un pur classique du hard.

« The dream is over »

Peu importe que Lemmy ait l’âge de la retraite (non, pas soixante-dix ans, soixante-cinq) : à l’évidence, ce qu’offre Motörhead ne s’adresse pas qu’à des adolescents énervés, mais remue chez des adultes par ailleurs posés l’envie de faire sauter tout ce qui empêche de « live fast and die old »

Evidemment, c’est troublant. Comme tout le rock’n’roll, d’ailleurs, dont le hard est une réinvention. C’est troublant, parce que cette musique de bad boys, qui n’en finit pas d’engendrer de nouveaux courants et d’influencer le rock plus « fréquentable », ne saurait se réduire à la volonté d’attaquer les tympans ou de froisser les sensibilités délicates. Si elle nous accompagne depuis trois décennies, le plus souvent dans la marge, les médias dominants n’en raffolant guère, mais avec néanmoins un pouvoir de contamination assez remarquable, c’est peut-être bien qu’elle est l’une des bandes-son les plus appropriées à l’époque. L’une de celles qui mettent le mieux en crise les idéaux proposés au jeune homme ordinaire, ni très pauvre ni bien riche, qui voudrait « vivre sa vie », et découvre que ce qu’on lui propose est intensément décevant.

On ne va pas se lancer intrépidement dans un historique détaillé, mais il n’est pas tout à fait sans intérêt de remarquer que, pour s’en tenir à la Grande-Bretagne, patrie de Led Zeppelin, groupe « fondateur » du hard, et de Motörhead, et de Queen…, ladite musique apparaît en même temps que la montée du chômage, de l’inflation, et des déficits. La « désindustrialisation » est en pleine forme (la part du Royaume-Uni dans la production industrielle mondiale passe de 20,5% en 1955 à 9% en 1977), c’est la fin du « consensus social », l’Irlande du Nord devient une poudrière, l’immigration jamaïcaine et pakistanaise prend de l’ampleur, le National Front recrute, et la seule alternative est… l’alternance entre deux partis qui ne sont pas vraiment séparés par un gouffre. Comme disait John Lennon au début des années 1970, « the dream is over », le rêve est fini, les promesses des hippies et celles du libéralisme se sont révélées trompeuses, ce monde dissonne, ce monde lamine, il est hypocritement sauvage : il fera naître une musique ouvertement, fièrement sauvage, qui retournera les modèles désormais effondrés. Aujourd’hui, la dissonance s’accentue, l’Apocalypse rôde, le hard rock, dans toutes ses métamorphoses et ses ambiguïtés, continue : logique, n’est-il pas ?

Motörhead, concert au Zénith (Paris), 27 novembre 2008.

Evelyne Pieiller

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