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Zambie

Les trésors en danger de la Copperbelt

par Jean-Christophe Servant, 31 décembre 2008

Les Underwood des secrétaires. Les casques des mineurs. Des brancards en fer qui remontaient les blessés des profondeurs du puits le plus humide du monde. Un vieux central téléphonique. De la vaisselle coloniale. Des blocs de minéraux. Et des images, par milliers, tassées dans de lourds tiroirs en fer, enfouies dans des enveloppes qui ne semblent pas avoir été ouvertes depuis la privatisation des mines de cuivre zambiennes, à la fin des années 1990. Photos des Colonial Masters d’avant la nationalisation. Clichés des hommes et des femmes, des travailleurs en action et des moments de détente dans les townships, des personnalités et des anonymes qui participèrent à l’aventure de l’exploitation du cuivre zambien et accompagnèrent, du protectorat britannique à l’indépendance de 1964, puis des années Kaunda au démantèlement de la privatisation initié sous le régime Chiluba, les haut et les bas de la Copperbelt (littéralement « ceinture de cuivre »), coffre-fort à minéraux de l’ancienne Rhodésie du Nord, immense gisement dont la Zambie continue à tirer près de 80% de ses revenus.

Nous sommes à Ndola, l’une des principales villes minières de la Zambie. Et les archives de l’ex-ZCCM (Zambia Consolidated Copper Mines Ltd) sont un émouvant et poignant capharnaüm vitrifié sur place. Ne semblent les fréquenter que les hommes et les femmes chargés de leur maintenance. Même les habitants de la ville paraissent avoir oublié l’existence de ce trésor. Qui osera l’exhumer ? Quelle sera l’entreprise extractive — indienne, chinoise, canadienne, suisse, sud-africaine — ou l’ambassade assez audacieuse pour contribuer à préserver ce patrimoine ouvrier ?

Les compagnies minières qui ont fait main basse cette dernière décennie sur le cuivre zambien, dans un hold-up organisé à coups de contrats léonins passés avec un gouvernement corrompu, et avec la bénédiction des institutions financières internationales, devraient avoir aussi une responsabilité sociale dans le domaine de la mémoire. Il est de leur devoir de contribuer à préserver, avant qu’il ne soit trop tard, les souvenirs encore à vif d’une région qui tournait, respirait et vivait entièrement autour de ces puits et mines à ciel ouvert. Et qui désormais assiste, pour l’heure impuissante et atterrée, à une nouvelle vague de restructurations sous le — faux — prétexte que les cours du cuivre ont chuté. Car un jour, très vite, à la vitesse à laquelle les mineurs sont actuellement remerciés par des actionnaires dont ils ignorent jusqu’à la nationalité, il y a fort à parier que ce patrimoine ne se retrouve vendu aux collectionneurs occidentaux de photos vintage qui s’abattent désormais sur le continent africain. Alors, il sera alors définitivement trop tard. Et les mineurs zambiens n’auront plus que leurs yeux, pupilles éclaircies par les eaux acides, pour pleurer.

C’est encore, et aussi, le moment de sauver la bande son de ces scènes de vie menacées par la poussière. Le zamrock est l’autre trésor oublié, abandonné, de la Copperbelt. Durant la seconde moitié des années 1970, alors que la Zambie, pays sanctuaire des Freedom Fighters d’Afrique australe, voisin de la Rhodésie de Ian Smith, axe d’un mal idéologique pourfendu par Margaret Thatcher puis Ronald Reagan, s’enfonçait dans son isolement, le zamrock rythmait les week-ends des mineurs de Chingola, Chambishi, Kitwe, Mufulira, Luanshya. Les ouvriers venus oublier leur quotidien à coups de bières Castle étaient des Bemba. Mais la musique qui se jouait aurait pu être produite à Sheffield ou Birmingham. Durant quelques années, avant que le sida ne ravage une majeure partie de cette génération, des dizaines de groupes issus de ces villes minières se mirent en effet à tropicaliser le British metal et le garage rock afin d’accoucher d’incroyables disques gorgés de solis de fuzz guitars parfois exécutés avec les dents. Ces albums, ceux des Witch, des Tinkles, de la Ngozi Family, des 5 Revolution, Blackfoot ou des Peace, sont sans doute les témoignages les plus incroyablement électriques et stupéfiants d’une jeune Afrique des années 1970 qui croyait encore dans les lendemains qui chantent.

On croyait tout connaître de l’Afrique musicale. Erreur. Le zamrock, que ne visitent que quelques blogueurs passionnés (voir, sur Sea Never Dry : « Zambian Rock Revisited Mix » ou « Zamrock Creating Havoc »), est la preuve hallucinante qu’il reste encore beaucoup à apprendre.

Afrique. Let’s scratch from start (« Recommençons tout à zéro »). Et bonne année.

Jean-Christophe Servant

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