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Le Cachemire entre vote et répression

vendredi 2 janvier 2009, par Martine Bulard

Les résultats des élections au Jammu-et-Cachemire (partie sous contrôle indien du Cachemire), qui se sont déroulées en sept étapes du 17 novembre au 24 décembre 2008, vont-ils faciliter la résolution du conflit, plus que sexagénaire, entre l’Inde et le Pakistan ? Il serait particulièrement hasardeux de le prétendre. Tout juste peut-on constater que le vote marque une étape. Sur les 87 sièges parlementaires à pourvoir, la Conférence nationale (CN), parti pro-indien, a obtenu 28 sièges ; le Parti du Congrès — au pouvoir à New Delhi —, 17. Les nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party (BJP) obtiennent 11 élus tandis que le Parti démocratique du peuple (autrefois allié avec le Parti du Congrès) en totalise 21. Le principal mouvement à majorité musulmane, la Conférence multipartite pour la liberté (All Parties Hurriyat Conference - APHC), avait appelé au boycott.

« Peu importe qui a gagné, a expliqué Mme Sonia Gandhi, qui dirige le Parti du Congrès. Ce qui importe, c’est que le peuple de la vallée du Cachemire a exprimé sa foi dans la démocratie. C’est une leçon pour tous nos voisins » — sous-entendu pour le Pakistan, qui contrôle l’autre partie du Cachemire (lire « India hails lesson of Kashmir election », Financial Times, 28 décembre).

En matière de démocratie, Mme Gandhi devrait pourtant rester modeste. Les élections se sont tenues sans incident majeur, mais sur fond de pressions et de répression. Les leaders de l’APHC ont été assignés à résidence, tandis que nombre de militants demeurent emprisonnés. Ce qui ne crée pas franchement des conditions normales pour mener une campagne électorale…

A cela s’est ajoutée la pression des forces armées qui ont encadré les élections et « incité » la population à voter. Du reste, des observateurs et des défenseurs des droits humains, tels MM. Pervez Imroz, avocat à Srinagar, Firdouz Ahmed Sofi et Aijaz Ahmed Mir, ont été arrêtés en novembre, à la veille du vote. La « pression » militaire, en effet, n’est pas que morale : selon l’Association des parents de disparus, des charniers contenant près de 1 000 corps ont été découverts dans plusieurs villages et, au total, plus de 8 000 personnes ont été portées disparues depuis 1989 (lire « Des milliers de cadavres retrouvés dans des charniers au Cachemire », Amnesty International, 18 avril 2008). On comprend que les Cachemiris hésitent avant d’afficher publiquement leur opinion.

Il reste que, contre toute attente, le taux de participation à l’élection a été élevé : plus de 60 % des 6,4 millions d’électeurs se sont déplacés. C’est moins qu’en 1987, où 70 % de l’électorat s’était mobilisé [1]. C’est beaucoup plus que ne l’avaient escompté les dirigeants de l’APHC. Un échec qui ne peut pas simplement s’expliquer par la répression. Comme l’a lui-même reconnu M. Sajjad Lone, un dirigeant de ce mouvement, dans un entretien à The Hindu du 27 décembre : « C’est un revers. La stratégie de notre mouvement est restée inchangée depuis 1989. (…) Combien de temps peut-on diriger un mouvement avec les mêmes slogans et les mêmes tactiques ? » Le débat est ouvert au sein de la coalition.

En fait, comme le montre l’éditorialiste de The Hindu Siddharth Varadarajan sur son blog, les électeurs ont plutôt voté en fonction des problèmes de vie quotidienne et ne se sont pas déterminés sur la question du devenir de l’Etat : « Dans leur approche des élections, il est évident que les gens de la vallée font une distinction entre les “Masla-e-Kashmir” — le problème du Cachemire — et “kashmiriyon vers masail” — les problèmes des Cachemiris. » De fait, « en convainquant les gens ordinaires de la vallée qu’il y avait un intérêt à voter, l’establishment indien a récupéré une partie du terrain qu’il avait perdu au cours des deux dernières décennies ». Pourtant, rien ne saurait être plus dangereux qu’un retour « à l’ancienne mentalité », avertit Tahir Mohiudin, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Chattan. « Il est très facile de dire que les gens ont voté contre les séparatistes et pour l’Inde » et de continuer comme avant. Ce serait une lourde erreur. Et l’Inde et les séparatistes doivent changer de stratégie.

La coalition au pouvoir entendra-t-elle le message ? Moins d’une semaine après la proclamation des résultats, la CN et le Parti du Congrès ont conclu un pacte et décidé de gouverner ensemble. Le numéro un de la CN et nouveau premier ministre du Jammu-et-Cachemire, M. Omar Abdullah, a indiqué : « Nous sommes des partenaires égaux. Il a été décidé que je dirigerais le gouvernement, mais le Congrès en sera partie prenante » (lire « Omar to be next J&K CM, to form govt. after NC-Cong. Pac », The Hindu, 30 décembre). Il a immédiatement assuré que, selon lui, « l’autonomie est un moyen de progresser dans la résolution de la question du Cachemire, et je ne vois pas qui pourrait avoir de sérieuses réserves à cet égard. Il n’est pas inconstitutionnel d’en parler. (…) L’autonomie n’est pas un don de Maharaja. C’est une chose sur laquelle Pandit Nehru avait pris des engagements ». (Lire « Omar Abdullah : Autonomy ’a way forward’ », The Hindu, 30 décembre).

Depuis l’engagement en question, le Cachemire indien a connu une répression sans précédent, et l’on parle de plus de 100 000 morts depuis 1989 (47 000 selon les autorités indiennes). Le nouveau gouvernement aura-t-il le courage de rompre avec cette politique et d’aller au-delà des déclarations d’intention ? L’un des premiers signes serait de libérer les prisonniers politiques et de pousser à l’abrogation de la « loi relative aux pouvoirs spéciaux des forces armées » (The Armed Forces Special Power Act - AFSPA) instaurée par New Delhi en 1958 et toujours en vigueur. Elle autorise la violence d’Etat. L’AFSPA garantit, en effet, une quasi-impunité aux forces de répression (services de sécurité, militaires, paramilitaires). A l’été 2008, lors des manifestations pacifistes contre l’attribution d’un terrain à un temple hindou — laquelle fut ensuite retirée —, près de 50 personnes ont été tuées. Sans que quiconque s’en émeuve… sauf quelques intellectuels et pacifiste indiens, qui telle Arundhati Roy réclament désormais l’autonomie du Jammu-et-Cachemire. Mais ils demeurent minoritaires.

Des négociations avec le Pakistan

Pourtant, un autre élément devrait pousser à la fin des mesures d’exception : l’attitude d’une grande partie des séparatistes, y compris ceux qui apparaissent les plus liés au Pakistan. Tous les observateurs font remarquer que ces derniers ont, certes, appelé au boycott des élections, mais qu’ils n’ont en aucun cas entravé leur tenue. Beaucoup, selon Varadarajan, attribuent « cette absence de violence à la coopération active entre l’Inde et le Pakistan, amorcée depuis plusieurs mois », les mêmes estimant que « les attentats à Bombay ont été orchestrés par des terroristes basés au Pakistan, sans l’engagement de l’Inter-Services Intelligence (ISI) », les services secrets pakistanais. Ce que ne cesse de dire le président pakistanais Asif Zardari. Quoi qu’il en soit, note Varadarajan, « le Pakistan a laissé se tenir les élections » et les résultats pourraient ouvrir la voie à une résolution de ce long conflit.

Encore faut-il que New Delhi et Islamabad décident de négocier. Ce qui est loin d’être acquis. Les attentats de Bombay, en novembre 2008, ont arrêté net les négociations qui s’étaient accélérées après l’élection de M. Zardari et le départ du général Pervez Moucharraf. Les dirigeants indiens accusent désormais le Pakistan de faiblesse coupable à l’encontre des terroristes basés sur son territoire, voire de les protéger. Les déclarations tonitruantes et va-t-en-guerre se multiplient, l’Inde recevant l’appui de l’administration Bush, qui estime insuffisantes les actions d’Islamabad dans les territoires-frontières avec l’Afghanistan. Pourtant, comme le montre parfaitement Graham Usher dans Le Monde diplomatique de ce mois, la « diplomatie de contrainte » menée par Washington et New Delhi (opérations américaines sur le territoire pakistanais, menaces indiennes…) risque de s’avérer contre-productive, et de conduire l’armée à resserrer son étau sur la politique de M. Zardari. En effet, « l’Afghanistan, l’Inde et les armes nucléaires ont été la chasse gardée de l’armée pendant trente ans. Avec des frontières qui s’enflamment à l’ouest et qui entrent en ébullition à l’est », écrit Graham Usher, il est évident qu’elle ne les abandonnera pas maintenant.

Il vaudrait mieux aider M. Zardari et négocier, plutôt que de le pousser dans ses derniers retranchements. D’ores et déjà, il a décidé — sous la pression de l’armée — de retirer des troupes postées à la frontière afghane pour les faire stationner à la frontière du Cachemire. Pour l’heure, ces bruits de botte tiennent beaucoup de la propagande, chacun voulant montrer ses muscles. Mais le jeu peut s’avérer dangereux. L’Inde est à quelques mois d’élections difficiles pour l’équipe au pouvoir, et la compétition entre le Parti du Congrès et les nationalistes hindous du BJP peut conduire à une surenchère. Le Pakistan, en pleine crise économique, est sur le fil du rasoir. Quant aux Etats-Unis, il est encore trop tôt pour savoir quelle sera l’attitude de M. Barack Obama… « Le Pakistan est l’homme malade de l’Asie », ne cesse de dire M. Zardari. C’est toute la sécurité de l’Asie du Sud qui est en jeu.

Notes

[1] Les élections ont été truquées par les partis pro-indiens qui se sont arrogé le pouvoir, et cela s’est traduit par de puissantes manifestations contre l’Inde, ouvrant la voie à l’intervention du Pakistan.