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La frustration des « Coloniaux »

par Marina Da Silva, 19 janvier 2009

Le spectateur heureux pensant échapper au froid polaire qui déchire Paris (7 janvier 2009, le froid de loup soi-disant le plus froid depuis 20 ans) pour aller voir Les Coloniaux sera bien déçu.

Il s’engouffre dans le RER pour filer vers Nanterre et son beau théâtre des Amandiers. Premier choc : On y fouille les sacs à l’entrée ! Et cela depuis cinq ans en toute tranquillité. Nanterre a bien changé… La journaliste — qui va au théâtre au moins deux ou trois fois par semaine, et ce depuis quinze ans — trouve cela suspect. Montreuil ? Jamais. Saint-Denis ou Stains, n’en parlons pas. Le Blanc-Mesnil encore moins. Il y a vraiment quelque chose qui cloche…

Revenons à la pièce pour ne pas y perdre son latin.

Ouf ! un ami. Jean-Pierre Léonardini, qui travaille à L’Humanité depuis 45 ans : « Si, belle Lusitanienne, cela se fait à Nanterre et à la Comédie française ! ».

Ah bon ? C’est décidément très étrange, on n’y comprend toujours rien…
Encore quelques amis : Yahia, Bahia… : « Cela se fait aussi à l’Odéon, Chaillot »… et voilà Jean-Pierre Han, des Lettres Françaises, qui explique que c’est une histoire de CDN (centres dramatiques nationaux).

Décidément, on y perd ses bases théâtrales !

En fait toute la presse est là : Le Figaro, Armelle Héliot, un journaliste très syndiqué de La Terrasse et plusieurs autres…

Normal, me direz-vous, pour une première.

Mais pourtant que d’agitation ! C’est sûrement que cela va être très très bien… Rentrons pour voir.

Dedans c’est encore pire : le spectacle met un quart d’heure à démarrer alors que tout est pourtant très très calme et très très plein. On est entré dans un joli espace en demi-cercle, très apaisé, avec un très beau décor.
Ouf ! La pièce va enfin pouvoir commencer. Pour 1 heure 15, on va se régaler !

Mais, patatras, on entend à peine le musicien (Aziz Chouaki) (1) qui ouvre l’histoire. Le comédien, Hammou Graïa, lui, est tout de suite formidable. Il va nous raconter l’histoire tragique de la colonisation à travers le personnage de Mohand Akli, d’abord tirailleur algérien sur le front de Verdun en 14-18, la première grande boucherie du XXe siècle, puis luttant chez lui contre les Français.

On ne va pas le quitter des yeux. Au moins il transpire son texte, il a la foi. Et il a quelque chose à dire à la France.

Mais quoi ?

Le « Figuier », le musicien, donc ( et aussi « les ancêtres »), n’en finit plus de l’appeler derrière le rideau en lui faisant des scènes, comme s’il ne s’époumonait pas assez… Du plus parfait mauvais goût !

Il pourrait nous le laisser un peu pour qu’il en finisse avec son histoire.
Non ! Il y a même des signalétiques, ressemblant à celles des écrans de téléphones portables, qui vont se mettre à apparaître, comme pour lui donner des indications dont il n’a nullement besoin.

On se dit que les réglages techniques dysfonctionnent, que c’est dommage… On dirait presque une générale…

Et, aïe ! C’est là que le « bas » blesse : ce sont des « effets voulus »…

En fait, c’est son Figuier qui reproduit la censure coloniale en l’interrompant sans cesse d’une manière ou d’une autre ! Il semblerait qu’on n’y croit pas quand il dit qu’il a « mangé cent trente deux figues », par exemple.

Pourquoi on n’y croirait pas ? Cent trente deux ans de colonisation française en Algérie, tout le monde le sait, non ?

Alors oublions le Figuier… et continuons l’histoire.

Il est alors question des Harkis (ici, on ne vous expliquera pas ce que c’est...).

Et toujours cette litanie de Mohand Akli qui a quelque chose à dire à la France. Mais quoi ? Pas le besoin de réparation, ni de représailles, pas… pas…, pas… mais pas quoi alors ?

Qu’est-ce qu’il aimerait tant dire à la France ?

Il sort aussi d’un seul coup un album des Pieds Nickelés.

On croit qu’il va en distribuer. Mais non, frustration ! Il en a trois gros paquets et s’assoit dessus, il les garde pour lui. On s’étire, on baille. On sent qu’on va s’ennuyer.

Et tout d’un coup — là, on est quasiment à la fin —, comme un murmure, un souffle, un chant de résistance, l’hymne national algérien Kassaman (2).

Que là évidemment tout le monde connaît rien qu’à l’oreille, cela va de soi ! Aucune indication scénique. Rien.

Bénis soient les Algériens qui le portent au cœur, il est tout juste fredonné à la guitare… Eclipse pour les autres spectateurs qui n’en savent rien !

Pour se consoler, on se dit que les théâtres de la banlieue sont toujours plus excitants que ceux de la capitale et que c’est le prix à payer que de tomber sur une pièce pas très originale...

Marina Da Silva

Les Coloniaux, Nanterre-Amandiers du 7 janvier au 13 février 2009. Texte d’Aziz Chouaki, mise en scène de Jean-Louis Martinelli. Prix des places : de 12 à 24 euros.

(1) Bahia (à partir d’un roman), El Maestro, Les Oranges, La Virée, etc.

(2) Nous avons juré (…)/(…) que l’ Algérie sera libre(…)...

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