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Gaza : du plomb durci dans les têtes

Alors que le gouvernement israélien revendique aujourd’hui le droit à répliquer « de façon disproportionnée » aux tirs de roquettes artisanales du Hamas, retour sur le traitement par les médias occidentaux d’un conflit asymétrique couvert en janvier avec une parfaite symétrie des points de vue. Ou comment une offensive massive, touchant majoritairement les civils, est vécue avec un déni absolu de toute indignation médiatique. Du droit d’ingérence humanitaire au droit à la disproportion militaire...

par Marie Bénilde, 6 février 2009

Le premier ministre israélien Ehoud Olmert ne s’en cache plus : dans une déclaration à la sortie de son conseil des ministres le 1er février, il a reconnu qu’Israël entendait répondre de « façon disproportionnée » aux tirs de roquettes palestiniennes effectués depuis Gaza en dépit d’un cessez-le-feu entré en vigueur le 18 janvier. Alors que le conflit au Proche-Orient tend à s’éclipser des gros titres de l’actualité, il n’est peut-être pas inutile d’interroger la façon dont les médias ont rendu compte de cette disproportion au cours du mois de janvier. Comment ils se sont efforcés de traiter cette « riposte » disproportionnée aux tirs du Hamas par un équilibre irréprochable des points de vue, une symétrie parfaite des sources, une répartition balancée des interventions israéliennes et palestiniennes... Cinq minutes à des représentants de la Palestine criant qu’on massacre leur peuple, cinq minutes à un porte-parole du gouvernement ou de l’armée israélienne égrenant sa propagande pré-mâchée pour médias dominants : c’est le Hamas qui a rompu la trêve, c’est le Hamas qui est responsable des victimes civiles en cachant ses combattants parmi les habitants...

Quelle autre guerre aurait prêté le flanc à pareille manipulation médiatique ? Imagine-t-on les médias occidentaux tendre aussi généreusement le micro à l’armée serbe de Milošević lorsqu’elle bombardait la population musulmane de Pristina, au Kosovo, il y a dix ans ? Mais la réprobation générale envers un régime assassin ne se souciait guère, alors, d’équilibre des approches. N’y avait-il pas un droit, un devoir d’ingérence humanitaire qui allait jusqu’à justifier le bombardement de la Serbie par l’OTAN ? Tous les médias, on s’en souvient, on épousé la cause du Kosovo.

A Gaza, il en va bien sûr tout autrement. Au cessez le feu du 18 janvier, le bilan de l’offensive israélienne était le suivant : 1 330 Palestiniens tués, dont plus de 410 enfants, et 65 % de civils parmi les morts d’après les services d’urgence palestiniens et le Centre palestinien des droits de l’Homme à Gaza. Du côté israélien, on dénombrait 10 militaires et trois civils tués. L’agression était-elle justifiée par une agression préalable ? Sur son blog, Alain Gresh a montré que c’est la rupture de la trêve par Israël, avec le raid meurtrier de son aviation en novembre contre des responsables du Hamas, qui a déclenché une reprise des tirs de roquettes palestiniens.

Une telle asymétrie dans la violence déployée eut enclenché, en d’autres lieux, une forte réaction internationale et l’émotion légitime des médias assistant au massacre d’un peuple. Or, comme en témoigne le refus de la BBC de diffuser un appel de fonds pour venir en aide aux victimes du conflit à Gaza, toute solidarité manifeste, toute sensibilité affirmée vis-à-vis de la détresse de la population palestinienne n’avaient pour ainsi dire pas droit de cité sur les antennes occidentales. « Impartialité de la couverture », justifia Mark Thomson, le patron de la BBC. « Objectivité intransigeante », renchérit John Rilay, son alter ego à Sky News, qui s’empressa de soutenir son « confrère », alors que l’archevêque de Canterbury appelait à la diffusion de cet appel du Comité d’urgence pour les catastrophes, auquel appartient notamment la Croix rouge britannique. Il n’est pas de droit d’ingérence humanitaire pour les victimes de la toute-puissante armée israélienne.

La stratégie médiatique israélienne

Comment en est-on arrivé à un tel déni d’indignation ? A l’origine, il y a d’abord une stratégie militaire d’information qui entend tirer les leçons de la guerre du Sud Liban, survenue à l’été 2006. Pour l’état-major israélien, le Hezbollah a trouvé dans les reportages en direct des médias internationaux une aide précieuse pour coordonner ses actions. Si l’offensive de Tsahal a été un demi-échec, dans l’esprit de ses généraux, c’est donc notamment parce que l’information n’a pas été bien maîtrisée et que l’opinion internationale, de surcroît, a vite été gagnée au sort des populations bombardées. Fin 2008, la solution trouvée par le gouvernement israélien consiste donc à étendre aux journalistes le blocus de Gaza, pendant le conflit qui se prépare. Loin des caméras et du regard des reporters, les dramatiques conditions de vie des Palestiniens et les souffrances endurées par la population sont donc escamotées — autant que possible — aux yeux de témoins directs venus de la presse internationale. En dépit d’un arrêt de la Cour suprême israélienne, les reporters seront ainsi cantonnés en dehors de Gaza dans la zone israélienne exposée aux roquettes du Hamas. Certains reporters, comme le journaliste du Monde Benjamin Barthe, ont ainsi pu observer un « journalistland » où les confrères tuent le temps en montrant des images d’une sorte de musée des roquettes Qassam ou en filmant à distance très respectable les lueurs des explosions qui parviennent du territoire palestinien (1).

Il en résulte une surexposition médiatique du sort des populations israéliennes soumises aux tirs sporadiques des combattants du Hamas. (2) Pour les grands médias, même si ce tropisme ne vise pas intentionnellement à mettre l’accent sur la légitimité de la « riposte » israélienne, elle introduit un biais désastreux dans la couverture du conflit. Le téléspectateur ou l’auditeur sont en quelque sorte sommés de voir ou d’entendre la guerre à laquelle se livre Israël à travers le prisme déformant de sa propagande. Les stratèges de la communication militaire israélienne ont bien compris, comme toute entreprise malmenée par une crise, qu’il fallait donner aux médias de quoi nourrir leurs canaux de diffusion. Comme l’avoue un journaliste de RTL cité par Le Monde : « Nous sommes des journalistes captifs. Pendant que les gamins du camp de Jabaliya [site d’un bombardement israélien qui a fait quarante morts, mardi 6 janvier] se font massacrer, les médias parlent de ceux de Sderot qui collectionnent les morceaux de Qassam. C’est tout bonus pour Israël. » (3)

La guerre vue de Gaza

Tout bonus pour Israël ? Malgré tout, des images parviennent à sortir de la bande de Gaza alors que l’armée israélienne a commencé son offensive terrestre. Les télévisions ont en effet recours à des correspondants palestiniens, employés par les grandes agences internationales à Gaza, pour combler le vide laissé par l’absence de reportages au cœur même de la zone bombardée. Dans un premier temps, de telles images sont moins gênantes pour l’armée israélienne qu’il n’y paraît. Sans le truchement du journaliste — donc d’un médiateur — la violence filmée ne peut susciter pleinement l’empathie du téléspectateur. Il manque un décryptage, une lecture des faits émanant des envoyés spéciaux ou des journalistes européens, rendant proches ces événements lointains.

D’autant qu’en l’absence d’images tournées par des sources impartiales, les autorités israéliennes ont tôt fait de mettre en doute un point de vue provenant de cameramen ou de reporters palestiniens. Le risque de manipulation peut paraître réel. La pénurie d’images de Gaza est d’ailleurs ce qui a conduit France 2 à glaner sur Internet la vidéo d’un bombardement... qui datait en réalité de 2005. Un diffusion très vite assortie d’excuses de la part de la direction de la chaîne, mais qui a néanmoins amené le Conseil supérieur de l’audiovisuel à mettre en demeure France 2 de respecter l’honnêteté de l’information.

Mais les exactions et les crimes de guerre sont d’une telle ampleur, avec le bombardement d’une école de Jabaliya administrée par l’ONU, l’emploi de bombes au phosphore ou les massacres de familles entières que l’émotion ne peut que gagner l’opinion internationale. C’est alors que l’armée israélienne décide d’intégrer dans ses rangs des journalistes, comme Dorothée Ollieric, de France 2, qui suit le conflit embarquée — ou embedded comme disent les Américains — dans un tank de Tsahal, avec gilet pare-balles et casque. Les Américains, pendant la guerre en Irak, en 2004, ont montré que cette technique pouvait se révéler utile pour obtenir une solidarité de fait avec des « camarades de combat ». Alors que l’offensive arrive à son terme avant le cessez-le-feu, de nombreux journalistes parviennent à entrer dans Gaza.

Durant les derniers jours de l’attaque, le 15 janvier, il faut aussi noter qu’un immeuble abritant les bureaux de nombreux médias internationaux présents depuis le début du conflit, comme Reuters, RTL, Sky News ou Al Arabya, est bombardé. Erreur de tir ou volonté délibérée d’intimider les journalistes présents sur place ? Aucune certitude n’est possible même si, selon l’Association de la presse étrangère, l’armée israélienne était parfaitement au courant de l’emplacement de ce centre de médias. Notons d’ailleurs que cette affaire ressemble étrangement au bombardement par un char américain d’un immeuble abritant des journalistes à Bagdad en 2004, qui avait fait deux morts.

L’opinion venue d’en haut

Difficile enfin de passer sous silence la compréhension — voire la bienveillance — que suscite chez certains patrons de rédaction français l’offensive israélienne. « Israël a raison de mener cette guerre et il le fait aussi pour notre tranquillité », avance par exemple Christophe Barbier — qui s’est récemment choisi pour témoin de mariage Bernard-Henri Lévy—, dans un des ses éditoriaux de L’Express. Correspondants et envoyés spéciaux peuvent bien rendre compte honnêtement de la détresse des populations locales, l’opinion est une chose qui se décide loin de la poussière et du sang. Parfois, c’est la crainte d’une importation du conflit en France et ses lamentables dérives communautaires qui servent de prétexte à un traitement binaire, consistant à renvoyer dos à dos antisémitisme larvé contre islamophobie naissante. A telle enseigne que le prisme de l’équidistance vis-à-vis de deux parties en présence au Moyen-Orient s’impose pour des motifs tenant à la paix sociale hexagonale. De quoi entretenir une forme de cécité sur les vrais responsables du conflit et les belligérants réels. Pour Marianne, par exemple, le gros problème de la tragédie de Gaza, c’est qu’elle ne fait qu’exacerber la « haine d’Israël ». (4) Comme si les assaillants étaient par nature des victimes.

Une telle lecture n’aboutit-elle pas à tromper les lecteurs, les téléspectateurs ou les auditeurs, sur les véritables acteurs de la guerre ? Pourquoi, comme le souligne Acrimed, les rédactions s’entourent-elles de mille précautions face à des sources humanitaires ou onusiennes qui apparaissent pourtant au- dessus de tout soupçon à côté des porte-paroles de l’armée israélienne ? Pourquoi le refus de recourir à des images tournées par des chaînes arabes — comme Al-Jazira — pour contrebalancer la couverture médiatique orchestrée du côté israélien ? Une seule réponse possible : parce que les médias se méfient de l’émotion que pourrait engendrer un traitement par trop empathique du sort des Palestiniens. Comme si cette émotion était exclusivement réservée, pour des raisons culturelles et historiques fondamentales, au pays de David... Quand bien même ce David a pris depuis longtemps les traits de Goliath.

Marie Bénilde

(1) Lire Le Monde, 9 janvier 2009, « La presse, tenue à distance, rumine ses frustrations ».

(2) Lire à ce sujet l’analyse d’Henri Maler et d’Olivier Poche dans la série « Médias en guerre » sur le site d’Acrimed qui décortique notamment les journaux télévisés de TF1 et de France 2.

(3) Cf article de Benjamin Barthe déjà cité.

(4) Marianne, 10 au 16 janvier 2009.

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