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L’Inde partagée sur le triomphe de Slumdog Millionaire

mercredi 25 février 2009, par Mira Kamdar

Si ardent que soit le désir de l’Inde d’être remarquée, voire célébrée, pour son irruption sur la scène mondiale, elle aurait sans aucun doute préféré que ce ne soit pas grâce à Slumdog Millionaire, auquel l’Oscar du meilleur film a été décerné dimanche 22 février à Hollywood.

Les partisans de l’« Inde qui brille » sont humiliés par cette vision crue des conditions de vie dans les vastes bidonvilles de Bombay, considérée comme trop choquante pour ces yeux occidentaux qu’ils travaillent assidument, depuis des années, à former à une tout autre image du pays. Quant aux résidents de Dharavi, le plus grand de ces bidonvilles, où une partie du film a été tournée, ils se sont révoltés non seulement contre le titre Slumdog (« chien de bidonville »), qu’ils jugent insultant, mais aussi contre le film lui-même, auquel ils reprochent de réduire leur lieu de vie, arraché à la boue et transformé petit à petit grâce à leurs seuls efforts, à un simple décor.

Au fil des générations, une partie du bidonville a même été convertie en l’un des centres commerciaux les plus importants de la ville. Cette mutation explique vraisemblablement le projet haussmannien d’assainissement et de réhabilitation de Dharavi – une menace pour ses résidents, qui risquent d’être chassés pour laisser la place aux nouvelles tours résidentielles pour riches. Ces derniers rêvent de transformer la ville en un nouveau Shanghai, quel qu’en soit le coût humain. Slumdog Millionaire fait d’ailleurs allusion à cette mutation urbaine.

Beaucoup ont critiqué l’irréalisme d’un film qui, à première vue, ose montrer la réalité de la vie des pauvres, de la corruption, de cette nouvelle Inde obsédée par ses milliardaires et par les jeux télévisés à l’américaine, où n’importe qui peut accéder instantanément à la fortune et à la célébrité par la magie d’une série de bonnes réponses. Bref, une Inde identique à tous les pays du monde où est diffusée l’émission « Qui veut gagner des millions ? ».

Il faut l’admettre, il y a quelques problèmes dans cette vision. Il est possible que des enfants même aussi défavorisés aillent à l’école – mais que, dans cette école, ils lisent, à l’âge de sept ans, une grande œuvre littéraire comme Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas… en anglais ? Qu’un garçon issu d’un bidonville arrive à parler un anglais si parfait ? Que la police torture une vedette de la télé ? Voilà le genre de détails qui, effectivement, rendent le film invraisemblable. Et qui sont, il est vrai, mieux justifiés dans le roman qui l’a inspiré.

Mais peu importe… Peu importe que Slumdog Millionaire ne soit pas, à proprement parler, un film indien, le metteur en scène Danny Boyle, réalisateur de Trainspotting, étant britannique. Peu importe que Dev Patel, qui incarne le héros, Jamal, possède lui aussi un passeport britannique. Car l’auteur de la musique du film, Allah Rakha Rahman, est l’un des plus grands compositeurs indiens. La plupart des comédiens, qui ne sont pas des professionnels, sont indiens. Et les enfants qui ont participé au tournage, véritablement issus d’un milieu défavorisé, bénéficient désormais de frais de scolarité assurés par leur participation au film. Peu importe, car le succès vient de ce paradoxe propre à l’art : seule la fiction peut produire la vérité.

Slumdog Millionaire est un classique du genre hollywoodien, bollywoodien, voire romanesque : le héros pauvre, contre toute attente et toute logique réaliste, devient riche par un pur hasard ; l’héroïne reste innocente malgré une vie qui fait tout pour la corrompre et est sauvée par son bien-aimé ; l’amour triomphe...

Les Indiens soucieux de voir leur pays progresser ont tort de détester le succès de Slumdog Millionaire. Car le film montre une Inde qui participe, elle aussi, à cette société mondialisée du spectacle où, tous les jours, des milliards de personnes à la vie ordinaire regardent sur le petit écran des personnes à leur image qui deviennent exceptionnelles par le seul fait de passer à la télévision. Quel phénomène symbolise mieux notre époque que « Qui veut gagner des millions ? », dont tant de pays ont leur version ?

Enfin, la corruption qui fleurit, l’absence quasi-totale d’un Etat incapable d’assumer ses responsabilités sociales, les liens entre la mafia et la police, les industries des loisirs et l’immobilier, les clivages entre quelques riches et la masse des pauvres, c’est cette Inde-là qu’on voit dans Slumdog Millionaire – dont l’une des vedettes est la télévision. Une Inde qui reflète assez fidèlement le monde dont elle s’enorgueillit de faire partie.

Mira Kamdar, chercheuse, World Policy Institute, New York ; auteure de Planet India : L’ascension turbulente d’un géant démocratique (Actes Sud, Arles, 2008).

19 commentaires sur « L’Inde partagée sur le triomphe de Slumdog Millionaire »

  • permalien Nobo :
    25 février 2009 @20h11   »

    Quelle complaisance !

    En contrepoint : Les "subalternes" se rebiffent !

  • permalien Lou :
    26 février 2009 @01h08   « »

    Quand on a lu "Les Fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire" de Vikas Swarup (10/18), que l’on connaît un peu le cinéma hindi, on a vraiment du mal à ne pas grincer des dents en regardant ce film.

    Si certains films hindi étaient distribués en France, ils feraient un tabac !

  • permalien Kim Jong Ilien :
    26 février 2009 @08h23   « »

    Il n’ y a pas que des pauvres en Inde, il y a aussi des riches. Derrière les bidonvilles , il y a la vie.

  • permalien Yasmina :
    26 février 2009 @11h19   « »

    tant qu’il n y a pas mort d’homme...

  • permalien Pascalou :
    27 février 2009 @09h50   « »

    Un des intérêt de ce film c’est qu’il suscite le débat en Inde et à l’extérieur de ce pays.. Et que ce pays lui non plus n’échappe pas à le phrase préférée des empereur Romain : "Du pain et des jeux" sauf que pour le pain c’est pas rose mais pour les jeux pas la peine de s’en faire ..

  • permalien Faiz :
    1er mars 2009 @13h00   « »

    le film est vraiment super meme s’il comporte certaines scenes qui risquent de choquer aix ames sensibles. Neanmoins, le films merite bien les oscars et autres recompenses prestigieuses.C’est justement l’Inde qui est a l’honneur.

  • permalien Max_B :
    2 mars 2009 @02h18   « »
    Slumdog Millionaire : partagé ?

    Ce film est un archétype de méga-bouze décérébrante. Il n’y a pas que les indiens qui devraient être furieux…

  • permalien chris :
    2 mars 2009 @15h36   « »

    j’ai apprécié ce film
    étant sensible de nature je mets une barrière à ce que je vois au cinéma ce qui veut dire que pour moi le cinéma est de la fiction
    ceci dit on ne peut nier que certains faits se basent sur des choses réelles et qu’il ya de la vie dans les bidonvilles
    à quand un film sur les incarcérations et décès de jeunes d’amérique latine pour vol de nourriture ?
    à quand un film sur des enfants malgaches fouillants les poubelles pour se nourrir ?
    je ne pense pas que ce film entache l’image de l’inde, cela fait partie de l’inde, dans tout pays il ya ses bons et ses mauvais côtés

  • permalien Lydia :
    2 mars 2009 @20h59   « »
    Que quelqu’un nous sauve de notre cynisme.

    Depuis quand une histoire doit-elle être vraissemblable ? Devrions-nous seulement nourrir notre imaginaire de faits, statistiques, de ce que nous estimons réel ?

    "Slumdog millionnaire" est un excellent film qui est d’abord une histoire, à regarder, pour rire, pleurer, se révolter et espérer - et dans ce qu’il nous montre se trouve une réalité de l’Inde.

    Est-ce qu’il faudrait censurer "La Haine" de Kasowitz parce que le film ne prend pas en compte tous les points de vue d’une société à un moment donné ?

    Que quelqu’un nous sauve de notre cynisme. Triste de ne pouvoir apprécier la qualité là ou elle se trouve.

  • permalien Christophe :
    2 mars 2009 @22h46   « »

    Si je lis bien entre les lignes de cet article, ce film a paru excellent à beaucoup. Mais ce n’est pas sa part de fiction qui en fait le mérite, puisque cette fiction repose sur le succès matériel et amoureux grâce à un pur hasard, ce qui représente une construction qui aura bien du mal à être celle d’un mythe de notre époque.
    Une fois revenu de ses quelques grands plongeons dans la fange et dans le vide, le grand public aura bien vite oublié ce film qui restera connu de quelques cinéphiles pour des moments de bravoures certes impressionnants mais très partiels.

  • permalien Charles Martel :
    4 mars 2009 @17h01   « »

    Autre article interressant à propos de ce film

    _ http://www.causeur.fr/qui-veut-gagner-des-milliards,1747

  • permalien Sylvain :
    5 mars 2009 @00h07   « »

    Excellente critique !

    J’ai beaucoup aimé le film dans son aspect cinématographique, mais ce papier le transforme en un document sociologique.

  • permalien Tête d’épingle :
    5 mars 2009 @09h36   « »

    D’après ce que j’ai lu et entendu, c’est tout de même ce côté "réaliste" qui lui a valu son succès. Alors s’il n’est pas réaliste...

  • permalien Charlie :
    7 mars 2009 @14h03   « »

    Ce film est magnifique, il denonce le monde dans lequel nous vivons, ceux qui disent qu’il est nul me dégoute !
    et pour ce qui est de l’avis des Indiens sur ce film, ils n’ont surement pas demandé l’avis de ceux qui vivent dans les bidonvilles.

    Ca fait tâche pour le tourrisme et pour l’image que l’Inde veut donner d’elle.

    Les bidonville sont bientôt en France !!! Merci Sarko

  • permalien faith :
    26 mars 2009 @18h39   « »

    franchement les amis la sensibilité de dany boyle est géniale...c’est un vrai cineaste et le casting est terrible

    J’ai aimé et adoré

    Un film ne peut pas representé un pays dans toute sa dimension
    d ailleurs ce film ne represente rien il raconte une histoire invraisemblable mais on y croit

  • permalien thierry :
    12 avril 2009 @23h30   « »
    tres beau film

    tres beau film je viens de le voir avec des amis indiens famille et enfants tout le monde est unanime ce film terrible est un chef d’oeuvre et montre aussi la realité de L’Inde et ce que l’on ne veut pas montrer. Un tres grand film,
    pour info aux donneurs de lecon on peut faire le meme sur les roms habitants les bidonvilles de paris dont les enfants sont mordus par les rats, n’ayant ni eau ni electricite et encore moins de wc...et que la police ne gere pas avec angelisme..

  • permalien mimi :
    26 mai 2009 @15h22   « »

    Ce film est vraiment bien il montre que tout le monde peut arriver a quelque chose et aussi qu’il ne faut pas juger trop vite les gens.On peut tous y arriver meme sans instruction ...Ce film prouve qu’on a les meme valeur (belle preuve d’egalité)

  • permalien Murmure :
    28 mai 2009 @08h44   « »

    Une très belle histoire d’amour, très touchante, voilà ce que j’ai vu, j’ai voyagé dans le temps, le temps des contes murmurés par une voix aimée, le temps de mon enfance, quand l’amour triomphait de tout.

    Un film d’une plénitude métempirique qui imperceptiblement
    efface la réalité, il m’a fait migrer sur les rives d’un espace-temps banni de ma mémoire.

    A part cela, transposez cette histoire ailleurs qu’en Inde, elle serait toujours crédible, la misère intemporelle
    et contemporaine n’est pas l’apanage des pays en développement ou pauvres. Elle existe dans les bivouacs au cœur de paris, ou haineuses dans ses banlieues oubliées et ses squats, le Bronx, Harlem où les gangs de toutes sortes sévissent grâce et par leur propre loi. Et la liste est longue.

    Danny Boyle, merci et bravo ! Après The Beach ou j’aurais aimé y vivre…

  • permalien
    31 juillet 2009 @17h43   «

    Vous vous demandez comment un jeune enfant des bidonvilles pourraient aussi bien maîtriser l’anglais ? C’est tout à fait commun dans ce pays... J’y suis allé à plusieurs reprises et mes voyages sont parsemés de ces rencontres de jeunes enfants parlant 3, 4 parfois même 5 langues étrangères. Ils apprennent pour survivre.

    Ensuite, pour les Trois Mousquetaires, eh bien à la petite école il n’est pas rare de fournir aux enfants de grands classiques de la littérature mais adapté ; j’ai moi même « lu » Les Misérables à 10 ans (la version courte naturellement) comme devoir scolaire...

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