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La Chine, la relance et la consommation

par Martine Bulard, 11 mars 2009

« Nous devrions réparer la maison avant qu’il ne pleuve », a déclaré M. Li Yuquan, maire de Dongguan et membre de l’Assemblée Nationale Populaire de Chine (le Parlement) qui tient sa session annuelle à Pékin pendant neuf jours, jusqu’au 13 mars. Sa ville est particulièrement touchée par les fermetures d’entreprises et les suppressions d’emploi (66 000 entre janvier et février). Il propose d’ailleurs de créer un fond spécial, alimenté par les entreprises, les collectivités locales et l’Etat afin de faire face aux sociétés qui ne paient plus les salaires, pour cause de faillite ou de départ précipité.

L’appel n’est pas lancé en l’air. En effet, devant les 2 985 délégués du Parlement, le premier ministre Wen Jiabao a reconnu : « Nous avons à faire face aux pires difficultés jamais rencontrées depuis le début de ce siècle. » Et de promettre : « Le gouvernement fera tout ce qui est en son pouvoir pour stimuler l’emploi. » Des « problèmes touchant directement aux intérêts vitaux de la population n’ont pas été fondamentalement résolus, a-t-il indiqué dans son discours d’ouverture. Des solutions d’urgence doivent être prises dans les domaines de la sécurité sociale, de l’éducation, de la santé, de la distribution des revenus et de la sécurité publique ». C’est le prix de la « stabilité » — mot utilisé douze fois dans son rapport, dont la version anglaise comptait quarante- quatre pages. (Cf « China vows to address publics complaints to maintain social stability », Xinhua, 5 mars 2009).

Les pouvoirs publics sont inquiets, et il y a de quoi. Selon la Cour suprême du peuple, les conflits du travail ont presque doublé en 2008, en raison du « retournement de l’économie mais aussi de la nouvelle loi sur le contrat de travail » (sur le contenu de cette loi et ses conséquences, lire Inde - Chine, la course du dragon et de l’éléphant, Fayard, 2008). Plusieurs membres provinciaux de l’Assemblée populaire ont insisté sur la détérioration du climat social.

Ainsi, la ville de Guangzhou, l’un des plus gros centres industriels et commerciaux du pays, a connu une hausse de 10 % des mouvements sociaux au dernier trimestre 2008, et de 4,4 % au cours du seul mois de janvier. « La pression est forte (…) et les conflits du travail peuvent encore grimper à cause des faillites d’entreprises industrielles », a expliqué M. Du Ganhong, directeur adjoint du Bureau de maintien de la stabilité — c’est son vrai nom — de Dongguan. Selon lui, le mécontentement « n’a pas atteint un degré apte à provoquer des émeutes à grande échelle. » Mais tout peut changer.

« La Chine, a rappelé l’économiste en vogue Li Yinning, membre de l’Assemblée populaire, doit atteindre une croissance de 8 % pour créer suffisamment d’emploi et assurer la stabilité sociale. » Or, pour l’heure, le pays tutoie à peine les 7 %. Pas de quoi créer les 9 millions d’emplois urbains en 2009, indispensables pour absorber les nouveaux entrants, les travailleurs en provenance des zones rurales, les chômeurs. « La situation de l’emploi est grave », a reconnu M. Yin Weimin, le ministre des ressources humaines et de la sécurité sociale lors d’une conférence de presse, le 10 mars (« China’s employment situation “grave” » », Xinhua, 10 mars 2009). D’où la décision de lancer un deuxième plan de relance de l’économie « en temps et en heure », ainsi que l’a laissé entendre le premier ministre.

Certaines fuites, émanant de la banque britannique Standard Chartered, ont fait état d’un « programme de 8 000 à 10 000 milliards de yuans » — plus de 1 000 milliards d’euros. Ce qui aurait représenté un tiers des richesses créées par la Chine ; plus de la moitié de ses réserves. Du jamais vu à l’échelle mondiale … et qu’on ne verra vraisemblablement pas à Pékin. Les autorités ont démenti l’existence d’un tel plan. Il est possible qu’il y ait eu confusion entre les dépenses d’investissements des entreprises publiques (40 %) et un éventuel deuxième programme de relance gouvernemental.

Il reste que le pouvoir met les bouchées doubles pour faire passer dans les faits la relance annoncée en novembre 2008 — une enveloppe de 4 000 milliards de yuans — 465 milliards d’euros. Outre les investissements publics déjà programmés (lire « Un “new deal” à la chinoise »), M. Wen Jiabao a insisté sur la nécessité d’accomplir des efforts en direction de deux catégories : les étudiants et les migrants (ces travailleurs venus de la campagne dans les villes et qui ne disposent pas de droits identiques à ceux des urbains).

Pour les premiers, le gouvernement a décidé, entre autres, d’accorder des aides à l’embauche, de rembourser les études de ceux qui accepteront d’aller travailler dans les villages ruraux dès qu’ils ont obtenu leur diplôme… Six millions de jeunes diplômés devraient quitter l’université cette année, auxquels s’ajouteront ceux qui ont été licenciés (un million de jeunes qualifiés). Or les débouchés se restreignent. Cela fait des années qu’au sortir de l’université, une partie de ces jeunes ne trouve pas d’emploi. 2009 risque d’être plus difficile encore. Certains experts estiment que 60 % des étudiants seront sans travail pendant plusieurs mois après la fin de leurs études. Le taux de chômage des jeunes diplômés pourrait atteindre, officiellement, 12 % cette année, trois fois plus que le chômage de l’ensemble des urbains, lui-même en hausse (4,6 % en 2009 contre 4,2 % fin 2008).

Les migrants, eux, ne sont pas répertoriés dans ces statistiques.Venus des campagnes pour travailler, soit dans les grandes villes de leur province, soit dans les métropoles de la côte, spécialisées dans les exportations vers les pays occidentaux, ils n’ont que peu de droits, même si le système a profondément évolué ces dernières années (Lire Chloé Froissart, « Le système du hukou, pilier de la croissance chinoise et du maintien du PCC au pouvoir », Les Etudes du Ceri, n° 149, septembre 2008). Aujourd’hui, ils figurent parmi les premiers licenciés ou les premiers à voir leur contrat non renouvelé. Selon les données gouvernementales, 20 millions de migrants sur 130 millions seraient sans emploi depuis le début de l’année. Certains sont rentrés dans leur village ou dans des villes proches de leurs lieux d’origine. Mais il semble qu’une très grande partie d’entre eux reste sur place. La ville représente l’espoir d’une vie meilleure, la quitter anéantirait cette espérance. D’où l’annonce par M. Wen, d’un programme d’investissements à l’ouest pour « rééquilibrer le développement » et inciter les migrants à aller défricher d’autres contrées. Le premier ministre a également dégagé des fonds pour aider « à la création d’entreprise individuelle ». Cela sera-t-il suffisant ? Certains craignent la « clochardisation » de ces migrants et l’apparition de bidonvilles dans certains quartiers des mégalopoles. D’autres redoutent des mouvements violents de protestation. A la ville comme à la campagne, où ceux qui rentrent ne retrouveront pas de terre et auront des difficultés pour obtenir du travail.

Animés par la peur, ou tout simplement réalistes, certains dirigeants prennent les devants. A Chengdu (Sichuan), la municipalité a décidé d’accorder une allocation chômage aux travailleurs migrants qui n’ont pas trouvé de travail au bout de trois mois de chômage. Ils la toucheront pendant six mois. Les critères demeurent donc restrictifs. Toutefois, c’est la première fois en Chine qu’une telle indemnité est envisagée (cf Xinjingbao cité par la revue de presse des Ateliers doctoraux de Pékin, février 2009, Shs-chine.eu). De son côté, le pouvoir central a bien prévu d’augmenter les subventions pour les allocations chômage (42 milliards de yuans) mais seuls les travailleurs urbains y ont accès.

De plus, M. Wen a invité les directions d’entreprises, au nom de la lutte contre le chômage, à « revoir la politique des salaires, aller vers plus de flexibilité » — un programme qui ne déplairait guère à Mme Laurence Parisot, la présidente du mouvement des entreprises françaises (Medef). A Shenzen, l’une des premières zones franches crées lors de l’ouverture de la Chine en 1978-1979 et l’un des poumons exportateurs du pays, les dirigeants d’entreprises ont décidé un gel des salaires en 2009, y compris du salaire minimum. Certes, créé en 1992, ce dernier a été multiplié par quatre en seize ans. Mais le gel actuel est peu compatible avec la volonté affichée de faire de la consommation un des moteurs de la croissance.

Pour l’heure, le gouvernement met le paquet sur les campagnes, où le revenu moyen par habitant demeure trois fois moins élevé que dans les zones urbaines (4761 yuans contre 15 781 yuans) : aides directes aux agriculteurs, soutien des prix de certaines productions, aides à l’achat de produits de grande consommation et notamment l’électroménager. Toutefois, comme je l’écrivais dans le numéro de novembre du Monde diplomatique, « il ne suffit pas d’accroître le pouvoir d’achat pour impulser la consommation : aujourd’hui, une partie de ce qui est gagné part dans l’épargne (le plus haut taux du monde), les familles mettant de l’argent de côté pour faire face à la maladie, ou à la retraite. Il faut donc simultanément continuer à construire un système efficace de sécurité sociale collective, encore embryonnaire, et augmenter les revenus. »

En conséquence, certains élus ont tout simplement distribué des bons d’achat comme à Zhenjiang ou dans des villes moyennes de la province d’Anhui, portant sur des produits précis : télévision, ordinateurs… Mais ces tickets rappellent les temps de pénurie et ne semblent pas avoir bonne presse. Dans plusieurs provinces, des expériences ont été menées de réduction des taxes sur certains produits pour les familles rurales à faible revenu – ce qui, selon les études officielles, aurait entraîné une augmentation de 40 % de la consommation dans ces zones. Depuis le 1er février 2009, le gouvernement a étendu le principe et 200 000 familles vivant à la campagne peuvent en bénéficier. Le feront-elles ? Rien n’est moins sûr.

Car le basculement vers de nouveaux moteurs de développement passe par la construction d’un système de sécurité sociale digne de ce nom. Il faudrait, selon la boîte à idée China Development Research Foundation, y consacrer 5 700 milliards de yuans (660 milliards d’euros) au cours de la prochaine décennie. Des chiffres qui ne sont certainement pas à prendre au pied de la lettre mais qui donnent une idée de l’ampleur de la tâche. Pour l’heure, le premier ministre propose d’y consacrer 850 milliards de yuans d’ici 2011.

De toute évidence, le gouvernement chinois veut trouver en interne les ressorts d’une croissance plus économe en matières premières et en émission de gaz carbonique et plus dynamique afin de lutter contre un chômage qui menace — la quadrature du cercle. C’est pourtant sa seule garantie de maintien au pouvoir. Il est d’autant plus déterminé, qu’au sein même de l’élite chinoise s’est instauré un débat sur ce mode de croissance entièrement tourné vers les exportations, qui permet d’accumuler des dollars… lesquels servent à financer une Amérique toujours prompte à donner des leçons de « bonne gouvernance » et de démocratie.

Ainsi M. Luo Ping, directeur général de la Commission de régulation bancaire, a t-il lancé devant une assemblée de financiers, dont des Américains : « Nous vous détestons, les gars ! (« We hate you, guys ! »). Nous savons que le dollar va se déprécier (compte tenu de l’ampleur des déficits américains), mais nous ne pouvons faire autre chose que de continuer à acheter des bons du trésor américains. » (cf « China to stick with US bonds », Financial Times, 11 février 2009). Et d’appeler les autorités chinoises à « favoriser les fusions et acquisitions » des entreprises chinoises, au lieu d’aider les canards boiteux étrangers. A coté de ce point de vue plutôt libéral, d’autres prônent l’utilisation des réserves pour relever les revenus du bas de l’échelle afin d’augmenter le nombre de ceux « qui atteignent la petite prospérité » (que l’on pourrait appeler les couches moyennes) et qui sont le symbole de la réussite par le travail — et non par la magouille et les prévarications.

Au moment où sont distribués les 4 000 milliards de yuans de relance, la question de la corruption n’est pas secondaire. Publiquement, un avocat shanghaïen Yan Yiming a réclamé auprès de la Commission nationale chargée du développement et des réformes (CNDR), une « transparence sur les programmes municipaux et provinciaux » et la publication d’une liste très précise des travaux programmés, des sommes versées et leurs destinataires. Ce n’est par hasard si ses revendications ont été publiées dans le quotidien de la Ligue de la jeunesse communiste, Zhongguo Qingnian Bao, guère habitué à marcher sur les plates-bandes de la dissidence. L’avocat n’a toujours pas reçu de réponse… Mais le problème demeure.

Un moteur moins médiatisé, l’armée

A noter, la réactivation d’un autre moteur de la relance, sur lequel les autorités demeurent fort discrètes : les dépenses militaires. Elles devraient atteindre 480,68 milliards de yuans (56 milliards d’euros). Soit une hausse de près de 15 % sur l’an dernier qui était déjà en hausse de 17,6 % sur l’année précédente. Deux priorités, selon les discours officiels : « améliorer le niveau de vie des soldats », dont les effectifs dans l’armée de terre ont été réduits ces dernières années et moderniser les équipements, notamment la marine (lire Olivier Zajec, « La Chine affirme ses ambitions navales », Le Monde diplomatique, septembre 2008). Or, on le sait d’expérience, la relance par le militaire n’est jamais efficace. Sans parler de l’explosion de ces dépenses d’armement dans la région : la Chine occupe le troisième rang mondial, le Japon le cinquième, l’Inde le dixième rang mondial (« The 15 major spender countries in 2007 » [PDF]). Une accumulation dangereuse.

L’Asie emportée dans la tourmente

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Pékin affiche, malgré le ralentissement économique, un excédent commercial record en janvier 2009 (dernière statistique connue) de 39,11 milliards de dollars contre 34 milliards de dollars en décembre 2008. Bien entendu, les exportations ont chuté pour cause de récession mondiale (-17,5 % en un mois), mais les importations ont dégringolé encore plus (-43,7 %). A cela deux raisons principales.
1. Les lenteurs de la mise en place du plan de relance de novembre 2008, qui font que la consommation peine à prendre le relais des exportations.
2. La Chine est encore une vaste plateforme d’assemblage de composants fabriqués ailleurs, notamment à Taiwan, en Corée du sud, et au Japon. Entre 50 % et 60 % du commerce intra-asiatique termine sa course sur les marchés américains, japonais et européens. La Chine vendant moins dans ces contrées, elle achète moins de produits intermédiaires chez ses voisins. La chute vertigineuse de janvier confirme d’ailleurs que les entreprises s’attendent à une contraction de leurs exportations plus forte encore dans les prochains mois.

S’il fallait une preuve supplémentaire des limites rencontrées par un modèle économique extraverti, ces résultats en apporteraient une, éclatante. La Chine en supporte les conséquences. Le Japon plus encore, qui a vu son produit intérieur brut (PIB) reculer de 12,7 % en un an (dernier trimestre 2008 comparé au dernier trimestre 2007), ses exportations dégringoler de 37 %. Tourné vers les ventes à l’étranger, le pays du Soleil Levant cumule les difficultés : il vend moins à l’Occident, comme le montre la baisse de ses exportations vers les Etats-Unis (-36,9 %) et moins à ses voisins qui, eux aussi, vendent moins dans les pays développés. En Asie, la consommation intérieure plonge (comme en Corée du Sud) ou ne décolle pas (comme en Chine). En conséquence, les ventes nippones dans la région ont régressé (-36,6 %). Si l’effondrement apparaît moins prononcé en Corée du sud (le PIB a reculé de 2,4 %), la glissade n’en est pas moins réelle.

Martine Bulard

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