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L’inquiétante « croisade espagnole » des barons de l’eau français

Le projet de transfert de l’eau du Rhône en Espagne, véritable serpent de mer hydraulique, est définitivement abandonné. C’est ce qu’a affirmé M. Loïc Fauchon, président de la Société des Eaux de Marseille (SEM), filiale commune de Veolia et Suez, le 16 mars 2009 depuis Istanbul, où se tenait le 5ème Forum mondial de l’eau, qui s’est conclu dans un climat de confusion générale — les participants s’étant déchirés autour de la notion de « droit à l’eau ». Derrière cette affaire qui défraie la chronique depuis des décennies, et a récemment été ravivée par la sévère crise hydrique qui affecte l’Espagne, en affleure une autre. Celle de la mainmise brutale des « barons de l’eau » Français sur les ressources en eau de toute la côte française de la Méditerranée. Une affaire qui éclaire d’un jour cru les errements d’une « politique de l’eau » menée par des coalitions d’intérêts qui conduisent toute une région à sa perte. Dans la plus grande opacité, tant les grandes manœuvres qui président à la (véritable) gestion de l’eau, loin des discours officiels, tiennent de l’invraisemblable thriller.

par Marc Laimé, 25 mars 2009

L’Espagne s’interroge depuis longtemps sur la nécessité de mettre en œuvre sur son territoire des transferts d’eau massifs, voire de recourir à l’eau du Rhône pour assurer la satisfaction de ses besoins. Au fil des décennies ont ainsi émergé des projets pharaoniques, dont la constance ne laisse pas d’étonner.

La crise de l’eau espagnole

Un projet de transfert des eaux de l’Ebre vers le Sud de l’Espagne, le « Proyecto del Levante » a commencé à être étudié dans la péninsule ibérique dès… 1933. Avant même la prise de pouvoir du caudillo Franco, figure à laquelle les ingénieurs hydrauliciens et des travaux publics espagnols vouent une reconnaissance émue, car il a obstinément financé leurs projets de barrages et de grands travaux hydrauliques dans les années 40-50. Travaux qui bénéficieront même des subsides du plan Marshall, et feront de l’Espagne de l’après-guerre le plus grand constructeur de barrages au monde…

Il s’agissait alors d’éviter toute réforme agraire et redistribution de terres en déplaçant la paysannerie pauvre sur de « nouvelles » terres marginales, le sud-est aride de l’Espagne.

Un premier projet "français" de transfert des eaux du Rhône pour l’irrigation du Languedoc, fut initié dès les années 1950 par l’avocat Philippe Lamour, qui arracha in extremis en 1955 la signature d’une concession d’eau du Rhône, acte de naissance de la CNA-BRL, au ministre démissionnaire sur le capot de sa DS Citroën, lors d’un de ces inimitables ballets gouvernementaux de la IVème République…

Inachevé en Languedoc même, n’arrivant qu’à Mauguio, à l’entrée de Montpellier, la relance de ce projet vers l’Espagne suscita une épouvantable bagarre au sein de la « communauté française de l’eau ».

Il était à l’époque ardemment défendu, sous forme d’un canal Rhône-Barcelone, par M. Jacques Blanc, qui ferraillait ferme aux côtés de la Compagnie du canal Bas Rhône Languedoc (BRL), une Société d’aménagement régional (compagnie d’état devenue société d’économie mixte dont la majorité du capital est aujourd’hui détenue par des collectivités locales du Languedoc Roussillon), créée en 1955, avec une participation de la Saur-Bouygues jusqu’en 2005.

Il sera peu glorieusement enterré à l’orée des années 90 après un éprouvant bras de fer qui laissera des traces.

Un second projet de transfert de l’eau du Rhône, qui devait arriver jusqu’à Cardedeu, fit son apparition en 1994, lors de sa proposition par un ingénieur d’AgBar (Aguas de Barcelona), filiale de l’entreprise française Ondeo-Suez, au moment où se discutait l’avant-projet du ministre socialiste espagnol Josep Borrell — qui prévoyait, lui, de recourir à l’eau de l’Ebre pour les bassins internes de Catalogne.

A nouveau l’affaire fit long feu, non sans moult dégâts collatéraux….

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Eclairage sur un projet controversé, par Bernard Barraqué

Le printemps 2008 sera agité par les controverses suscitées par un projet
de transfert d’eau vers une Barcelone assoiffée par voie de tankers « hydroliers », mis en œuvre par la Société des eaux de Marseille, filiale commune de Veolia et Suez
présidée par M. Loïc Fauchon, qui y songeait depuis 10 ans. Une initiative à laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône mettra rapidement le holà, l’eau provenant d’aménagements publics (ceux de la Durance et du canal de Marseille).

Sur ces décombres, aujourd’hui, une étonnante coalition de barons de l’eau élabore un projet gargantuesque de mise en coupe réglée de tout le littoral méditerranéen français, aux fins d’y perpétuer un modèle d’urbanisation et d’agriculture rien moins que « soutenables ». A l’horizon, peut-être, à nouveau le mirage espagnol. Entre temps, de Montpellier à Perpignan, l’oligarchie de l’eau aura durablement assis son emprise sur des territoires vendus à l’encan, à revers de toutes les proclamations pour colloques (et banquets). Un littoral-Potemkine, dont la reconfiguration annoncée défie le sens commun.

L’échec du Plan hydrologique national

Après la seconde guerre mondiale, l’état franquiste construit donc des quantités phénoménales de barrages, financés par le plan Marshall, afin de doter le pays des infrastructures hydriques qui lui font défaut… et permettent de « loger » la paysannerie surnuméraire sur de petits lopins irrigués.

Dès l’orée des années 60 le « boom touristique » enflamme la Costa del Sol et la Costa Brava. On y édifie des milliers de kilomètres de résidences de vacances. Le sud du pays commence à développer massivement la culture des légumes (celle des agrumes surtout présente autour de Valencia date des années 1880), qui va connaître elle aussi une croissance fulgurante.

Trente ans plus tard, c’est le désastre : l’Espagne manque d’eau. Au sud, plus de trente mille hectares de cultures sous serre ont totalement asséché les réserves en eau. A quinze ans d’intervalle, des photos satellite de la Nasa virent du vert au rouge. C’est le gouvernement de M. Felipe Gonzalez, suivi par celui de M. Jose Maria Aznar, qui élabore le Plan hydrologique national (PHN), drivé par la puissante corporation des hydrauliciens qui gèrent les Confédérations hydrographiques, précurseurs des agences de bassin. On projette de construire un gigantesque aqueduc afin de transporter l’eau de l’Ebre, au nord, vers les terres assoiffées du sud. Remake ibérique du projet plus ancien des années 1930…

Les réactions sont sans précédent.

L’Espagne va vivre les plus importantes mobilisations populaires qu’ait connue l’Europe autour de la question de l’eau. Les « marches bleues » font descendre dans la rue jusqu’à un million d’opposants en un seul jour.

Il faudra attendre l’élection de M. Jose Luis Zapatero pour voir remiser le PHN. Les tenants d’une nouvelle culture de l’eau ont gagné. Pour combien de temps ?

Depuis, l’Espagne a connu un « boom » immobilier sans équivalent en Europe. Il s’y construisait chaque année, à partir des années 2000, plus de 800 000 logements, autant qu’en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne réunies. Logements qui accueillent des centaines de milliers de retraités du nord de l’Europe, pour lesquels on édifie des milliers de « resorts » à l’américaine, dotés de golfs et de marinas.

En 2007, l’ensemble du conseil municipal de Torremolinos est arrêté au terme d’une opération « Mains propres » qui mobilise d’importantes forces de police espagnoles. Plus de deux milliards d’euros d’argent « noir » issu de la spéculation immobilière et de la corruption sont saisis en l’espace d’une semaine…

Sur la Costa del Sol, des milliers de maisons vides, des lotissements entiers, presque des villes, construites au milieu de nulle part, flambant neuves et déjà fantômes. Cette côte a connu un véritable tsunami urbain : ces dernières années, pour toucher un bénéfice d’environ 20% par an, sociétés immobilières, entreprises et banques de l’Europe entière ont investi dans ces logements résidentiels. Puis la bulle immobilière a éclaté. Résultat 3 millions de maisons vides, et près de 800 terrains de golf nécessitent la même quantité d’eau que 16 millions d’hommes. Une aberration écologique et urbanistique, dont témoigne le documentaire « Let’s make money » sorti en mars 2009, du réalisateur autrichien Erwin Wagenhofer, déjà auteur de « We feed the Word ».

La question de l’eau n’est pas réglée. Au sud les cultures sous serre s’étendent toujours.

Quelle alternative au PHN ? L’Espagne s’est déjà dotée de plus de 800 unités de dessalement de l’eau de mer, ce qui en fait le champion européen en la matière.

Un modèle ? La gigantesque unité de dessalement de Carboneras voit 70 % de sa production d’eau potable dévolue à l’irrigation dans la région d’Almeria !

A Barcelone, OTV, filiale de Veolia, a édifié une gigantesque unité de retraitement des eaux usées, qui seront utilisées par les agriculteurs et les industriels.

Une fuite en avant éperdue dans la « high-tech » qui fait figure de nouvelle doxa.

Dessalons, réutilisons vous-dis-je !.

Le leader des « marches bleues », Pedro Arrojo, lauréat du prix Goldmann 2004, professeur d’économie à l’Université de Saragosse, dont la Fondation pour une nouvelle culture de l’eau
travaille en réseau avec plusieurs centaines de scientifiques européens à promouvoir une politique européenne de l’eau soutenable, espère que l’accent désormais porté à la prise en compte du réchauffement climatique va infléchir la gestion de l’eau en Europe.

Les prochaines années seront décisives. L’Unesco a estimé que l’Espagne sera très probablement le premier pays européen frappé par le stress hydrique à l’horizon des 20 à 30 prochaines années.

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Planification hydrologique et politique territoriale en Espagne

Le Languedoc, laboratoire de la « nouvelle gestion de l’eau »

Un communiqué publié en février 2007 présentait, sobrement, de nouveaux grands projets à l’étude, cette fois, du côté français :

« La région Languedoc-Roussillon et les cinq départements qui composent son territoire (Aude, Gard, Hérault, Lozère, Pyrénées-Orientales), ont chargé en 2005 la compagnie d’aménagement BRL d’animer une démarche prospective, baptisée “Aqua 2020”, touchant les deux enjeux majeurs liés à l’eau : la satisfaction des besoins futurs en eau potable et la maîtrise des risques liés aux inondations.

Le volet “ressources” de cette démarche a donné lieu à la présentation, le 8 février, d’un « document de référence » exposant la stratégie régionale.

“De nombreux travaux avaient déjà été menés dans un cadre départemental ou infra-départemental, explique Claude Allet, président du directoire de Bas-Rhône-Languedoc (BRL). Il était nécessaire de raisonner à une autre échelle et de décloisonner les regards. L’eau ne connaît pas les frontières.

L’autre originalité de la démarche est de prendre en compte tous les usages de l’eau : eau potable, eau agricole, eau urbaine, eau destinée à l’industrie ou aux activités touristiques”.

Le diagnostic établi par Aqua 2020 chiffre à 60 millions de mètres cubes par an les besoins supplémentaires en eau potable liés à l’augmentation de la population à l’horizon 2020, soit 20 % de la consommation actuelle.

Il pointe la dégradation de nombreuses nappes et rivières, menacées par une augmentation des prélèvements.

La stratégie proposée repose sur trois axes : maîtriser l’évolution des besoins par une diminution de 5 à 10 % de la consommation individuelle, améliorer le rendement des réseaux en investissant entre 545 et 680 millions d’euros sur quinze ans et construire de nouveaux équipements.

Aqua 2020 identifie une trentaine d’opérations qui permettraient de stocker ou de transférer l’eau pour sécuriser les approvisionnements au sein des neuf grands territoires qui composent la région. Leur coût global est estimé à 290 millions d’euros.

Principale suggestion : prolonger le canal Philippe-Lamour, de BRL, qui amène l’eau du Rhône jusqu’à Montpellier par un adducteur qui desservirait la plaine littorale jusqu’à Béziers et Narbonne. A l’appui de cette stratégie, une “Charte de gestion durable des ressources en eau” détaille les engagements des six collectivités partenaires sur chacune des grandes orientations retenues. »

Quand l’INRA flingue les grands projets de Georges Frêche…

Mais les projets de nos barons de l’eau sont malignement épinglés dans un rapport commandé à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), pour l’expertise scientifique collective « Sécheresse 2006 ».

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L’analyse de l’INRA

Septimanie et mégalomanie

« Aqua 2020 », le grand schéma directeur qui associe la Compagnie du Bas Rhône Languedoc (BRL), la Région Languedoc-Roussillon et ses conseils généraux, commandé par M. Georges Frêche qui veut faire une grande métropole d’Alès à Sète-Agde, est conçu en « chambre noire », et n’est en fait que la réédition « soft » du canal Rhône-Barcelone des années 90, finalement refusé par les Catalans (1) et fait figure de resucée du schéma initial BRL 1955-64 pour « irriguer le Languedoc », et remplacer cette fichue vigne à excédents chroniques, et ces fichus vignerons à révoltes tout autant chroniques...

C’est typiquement de la gestion de l’offre. Du tuyau ! Donc de l’ingénierie, des grands travaux et du service. Une offre complexifiée à souhait par l’interconnection des réseaux AEP-Eau Brute (voire assainissement ?) — ce qui permettra d’urbaniser les garrigues — et entraîne donc la nécessité de la centralisation de la gestion et d’une « régulation dynamique à la SCP » (Société du Canal de Provence »). Avec la rente de situation gestionnaire (chiffre d’affaires et profits) y afférent.

« Aqua 2020 » signe donc une prise de pouvoir technique et politique de la Région sur les communes et structures/syndicats intercommunales, préparée avec toute sorte d’alliés (scientifiques Polytech-UM2-MSE, techniques BRGM-bureaux d’études divers, politiques, économiques - partage des affermages avec les majors Veolia-Ondeo/SDEI-Saur... ).

D’où la grande opacité du dossier, même si une première réunion publique – aux invitations très ciblées – a été organisée à Gruissan au début du mois de février 2007.

Reste que le projet achoppe encore sur des batailles internes de leadership, à savoir l’obstination de certains départements, dont l’Hérault, qui se démarque de Georges Frêche, ou de quelques intercommunalités à pomper les sources karstiques (Cent Fonts sur l’Hérault, Causses héraultais, Issanka à Sète, sources du Minervois,...) pour s’affranchir de cette dépendance anticipée.

Serait-ce une réminiscence occitane de la mémoire des luttes/frictions des années 60-70 quand BRL — alors société d’Etat — voulait supplanter tous les pouvoirs locaux et gestionnaires de proximité (exemple ASA de Gignac...), dont les périmètres étaient inclus d’autorité dans le schéma d’aménagement des ingénieurs hydrauliciens et des politiciens promoteurs du projet (Philippe Lamour) à l’époque ?

L’Empereur septimanien, Georges Frêche, veut donc son « Pont du Gard » à lui... avec ou sans Barcelone ! Il pourrait même anticiper un renversement de tendance des Espagnols car quand le tuyau arrivera aux Pyrénées, une prolongation ne sera que plus facile à défendre si le dessalement d’eau de mer s’avère coûteux/peu efficace/polluant, si la réduction de la demande de cette mégapole n’est pas confirmée (les projections démographiques montraient un ralentissement en 1995-2000, base du calcul économique de rentabilité défavorable au canal-aqueduc Rhône-Barcelone, refusé par BRL, ce qui provoqua la démission du Conseil Scientifique du projet dont 3 directeurs de recherche du CNRS).

Quand Aqua 2020 devient Aqua Domitia

Dans son délire impérial, M. Georges Frêche rebaptise ensuite « Aqua Domitia » son fameux plan « Aqua 2020 », du nom de la célèbre voie romaine de la Narbonnaise en feue Septimanie.

Ce projet titanesque tentera de prolonger jusqu’aux Pyrénées le très déficitaire Canal du Bas-Rhône (BRL) qui, en plus de 50 ans, n’a guère dépassé les 60 kilomètres, n’utilisant que 16 % de son autorisation de prélèvement sur les eaux du Rhône, en raison de l’échec de la reconversion de la viticulture languedocienne vers les cultures irriguées.

Et il fera revivre feu le Canal Rhône-Barcelone, dont les Espagnols n’ont plus voulu au lendemain d’Atocha en 2004, et des gigantesques manifestations « Agua para la vida » (1 million de personnes à Madrid en 2002 contre le Plan Hydrologique National qui visait à prolonger le canal Rhône-Barcelone de 950 kilomètres vers l’Andalousie pour le tourisme et l’agro-industrie d’exportation espagnole... El Dorado de Plastico).

Ce projet équipementier de bétonneur, alors piloté par Bouygues, actionnaire de BRL, aura fait perdre 20 ans aux Catalans pour trouver des solutions alternatives de gestion de leur demande en eau, allant jusqu’à faire démissionner trois directeurs de recherche du CNRS, membres du Conseil scientifique de BRL, quand les conclusions ont été réécrites à leur insu, mais en faveur du canal, par une certaine « Ecole montpelliéraine de l’eau », très proche du PS local. Qu’à cela ne tienne, on remplace les canaux par des tuyaux.

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Aqua Domitia, pourquoi ? par Thierry Ruf

Ainsi, à la faveur du transfert du capital de BRL, « La Région serait la première en France à maîtriser l’eau. Un patrimoine estimé à 1,4 milliards d’euros transféré de l’Etat à la Région. » claironne en une le n° 40 d’avril 2008 de Vivre en Languedoc-Roussillon, l’organe officiel du Conseil Régional présidé par Georges Frêche.

Les erreurs, maquillages et approximations dans ces articles d’auto-satisfaction « septimaniaque » ne manquent pas.

Quid de la dette de l’Etat envers BRL ? Quid des charges d’entretien et de maintenance du canal BRL et de ses prolongements, alors que les régions se plaignent partout des insuffisances de dotations des budgets territoriaux par l’Etat ? Quid des PCB de l’eau du Rhône que BRL distribue(-ra) pour les actuelles et futures usines de potabilisation (sic !) du Languedoc ? Quid des engagements euro-méditerranéens de la France à mieux gérer la demande en eau en limitant pertes et gaspillages alors que des dizaines de golfs sont prévus jusqu’aux Pyrénées ?

D’un autre côté, l’intégration entre Recherche-Enseignement Supérieur-Région-CG34-Secteur Privé est aussi en marche illustrant un partenariat public-privé pour l’eau dont le missi dominici régional est l’élu PS au Conseil Général de l’Hérault, Louis Calmels, vice-président de Verseau, un prof de physique retraité gentiment surnommé « hydro-céphale ». L’un des massacreurs de la patrimoniale source karstique des Cent Fonts par les pompages du Conseil Général !

Pour cela, il fallait bien invoquer la croissance démographique, le tourisme, la sécheresse et même le changement climatique, dont on a tenté de donner une caution scientifique ad hoc avec un congrès mondial organisé en septembre 2008 à... Montpellier sur le thème : « Changements globaux et ressources en eau ».

Main basse sur le Languedoc

Mais cette intégration révèle des appartenances aquatiques croisées et vraiment consanguines...

Ainsi on notera sur le site web de l’IFR-ILEE (Institut Formation & Recherche-Institut Languedocien Eau et Environnement), qui regroupe unités de recherche et enseignements supérieurs des sciences de l’eau, la naissance annoncée d’un « Cluster Eau » (futur pôle Compétitivité Eau)…

Ce projet de pôle Eau n’était pas encore validé par le gouvernement, suite à la remise à plat du dispositif d’évaluation courant juillet 2008.

Mais la Préfecture de Région n’en mettait pas moins en place notre « Cluster » porté par l’Association Verseau..

Un comité comportant 12 sièges (6 de droit, 6 élus) devait être constitué avant l’été 2008. Les 6 sièges de droit revenant à 4 industriels (BRL, Veolia, 2 pour Swelia, 1 recherche (ILEE), 1 association (Verseau).

Swelia est un groupement d’entreprises du Languedoc-Roussillon dans le secteur Eau et Assainissement, fondé en 2007. Swelia comme une malheureuse contraction de... Suez-Veolia !

BRL-SA (ancienne Compagnie Nationale d’Aménagement du Bas-Rhône Languedoc) est membre du CA de Verseau, Verseau est membre du CA d’Agropolis, dont des chargés de mission sont des anciens du CG34, le directeur d’ILEE siège au CA de Verseau, le Président de Verseau est logé à la Maison des Sciences de l’Eau qui héberge ILEE, qui... etc. etc.)

L’esprit de ce cluster relève de celui d’un pôle, sans en avoir le label scientifique. Il devait fonctionne sur le principe d’un conseil d’administration de 12 membres (6 industriels, 4 Recherche et enseignement supérieur et 2 associations) dont 6 de droit. La présidence en était confiée… au directeur régional de Veolia Eau .

Le concept d’un pôle universitaire de prestige fondé sur une excellence scientifique thématique était ensuite évoqué à Agropolis.

Il s’inscrirait dans le contexte actuel d’émergence de 10 pôles d’excellence, parmi lesquels ne figure pas Montpellier (rapport Attali).

A Montpellier quatre spécialités seraient représentées : agronomie et biologie, chimie, santé, et physique informatique. L’accent est mis sur la nécessité d’imposer la thématique Eau. D’où cette action intense de lobbying aquatique « public-privé » en cours... où tout se tient.

On comprend le manque de transparence regretté par certains élus Verts et LCR. En effet, Veolia Eau est le « fermier » eau et assainissement (gigantesque station de traitement des eaux usées Maera) exclusif de l’agglomération de Montpellier depuis que Georges Frêche est aux commandes, et Veolia a racheté en 2008 le fermier indépendant Ruas qui desservait Alès et Lunel.

Cette mainmise de Veolia sur l’agglomération vient d’ailleurs de susciter des remous au sein du conseil municipal de Montpellier en mars 2009.

Un maillon de plus vers la « grande agglomération » d’Alès à Sète, en passant par Nîmes, et qui n’est que la préfiguration d’une Communauté Urbaine de Montpellier, si désirée par l’imperator Georges Frêche.

Un homme qui a de l’entregent…

Une chaire universitaire sur l’eau est désormais financée par Suez-Lyonnaise des Eaux à l’ENGREF (Ecole nationale du Génie Rural et des Eaux et Forêts) de Montpellier, qui forme les fonctionnaires du GREF…

Alors que la Chaire Veolia est promue par le Cluster Eau (Veolia, BRL, Verseau, ILEE,…) dans le cadre du projet Campus qui vise à regrouper les 3 universités de Montpellier, et à « intégrer » les centres de recherche publics (IRD, CIRAD, CNRS, Cemagref…).

D’ailleurs Pierre Chevallier, hydrologue IRD-MSE-ILEE-Verseau, a été choisi pour piloter le pôle Eau du projet Campus à la place de Patrice Garin (Cemagref). Certainement parce qu’il est le poulain du président de Verseau, Bernard Pouyaud, l’organisateur du Congrès mondial de l’eau de l’IWRA…

Un projet soutenable ?

A la manœuvre donc cette fois, M. Georges Frèche, figure controversée du parti socialiste, et plusieurs de ses commensaux, promoteurs de cet invraisemblable projet « Aqua-Domitia », qu’ils portent sur les fonts baptismaux avec BRL, AXA, Séché environnement, Vinci, et Veolia-Suez évidemment. Surtout que Veolia est en embuscade sur l’agglomération de Montpellier dont M. George Frèche demeure l’irascible président…

Et c’est ici que les choses se corsent.

L’Agence européenne pour l’environnement (AEE) vient tout juste de publier en mars 2009 un rapport : « Water resources across Europe – confronting water scarcity and droughten » (Ressources en eau de l’Europe – faire face à la pénurie d’eau et à la sécheresse), où elle s’inquiète (à juste titre) de la surexploitation de l’eau en Europe et propose une série de recommandations pour une meilleure gestion de cette ressource.

Il souligne que les prélèvements trop importants dans les nappes de surface et souterraines exacerbent le « stress hydrique », y compris en Europe du Nord.

« Cette surexploitation a de fortes répercussions sur la qualité et la quantité de l’eau restante, ainsi que sur les écosystèmes qui en dépendent », déclarait la directrice exécutive de l’AEE dans un communiqué diffusé le 17 mars 2009.

Pour lutter contre la raréfaction de l’eau, elle insiste sur la nécessaire diminution de la demande et l’augmentation de l’efficacité de l’utilisation qui en est faite. Parmi les pistes d’amélioration, figurent plusieurs mesures concernant l’agriculture.

Ce secteur d’activité représente en effet 24 % des prélèvements d’eau européens, en seconde place derrière la production d’énergie (44 %). L’AEE propose notamment une facturation de l’eau sur la base du volume utilisé appliquée à tous les secteurs, y compris celui de l’agriculture, et l’interdiction des cultures bioénergétiques dans les régions les plus touchées par la pénurie d’eau. Elle suggère également d’améliorer le système de surveillance et de pénalités contre l’extraction illégale d’eau, « souvent à usage agricole ».

Enfin, concernant l’approvisionnement en eau, les autorités doivent inciter à l’utilisation de sources diverses, comme les eaux épurées, les eaux de pluie ou les eaux grises (eaux usées savonneuses). Alors que, dans certaines régions d’Europe, plus de 40 % des quantités d’eau destinées à la population sont perdues sous forme de fuites, il existe un potentiel non négligeable d’amélioration de la gestion de la ressource.

La crise espagnole a bon dos

De ce rapport, et du reste, nos barons de l’eau n’en ont cure. Surfant sur la crise espagnole, ils s’apprêtent à pérenniser des modes de gestion de l’eau qui conduisent tout droit le littoral méditerranéen de la France à la catastrophe.

 L’Etat français a cédé l’an dernier, pour la coquette somme d’un milliard trois cent millions d’euros, le contrôle du bureau d’études Compagnie du Bas Rhône Languedoc (BRL) à la région Languedoc présidée par M. Georges Frêche. Il va donc falloir combler son déficit permanent en créant de « nouveaux marchés »…

 Sa filiale SEPA-LRC n’existe plus, elle était dirigée par un cadre de BRL, M. Francis Imbert, du temps où Bouygues et SAUR étaient présents dans le capital de BRL.

 Aujourd’hui, à la 3ème version du projet « Aqua-Domitia », le transfert de l’eau du Rhône vers l’Espagne n’est qu’un prétexte, ou un lointain horizon. Il s’agit d’abord d’interconnecter tous les réseaux hydrauliques agricoles (eau brute) et urbains de la région du Grand Montpellier dans un premier temps, puis jusqu’à l’Aude, et donc d’éliminer les syndicats intercommunaux et petits fermiers (c’est déjà fait avec Ruas, racheté l’an dernier par Veolia) en complexifiant le système et sa gestion. Un seul mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux ingénieurs ! »

 Cette interconnection est en fait destinée à urbaniser l’arrière-pays montpelliérain et faire passer Montpellier, agglomération qui compte aujourd’hui 400 000 habitants au stade d’une Communauté Urbaine de plus de 500 000 habitants... « Pour être visible de la Lune », comme l’affirme le leader de la Septimanie (et sans doute de Paris, dotations budgétaires obligent).

 Vinci BTP veut faire construire le réseau d’interconnection hydraulique par sa filiale Sogea-Sud, qui a été rachetée à Veolia. Qui entend pour sa part reconduire son contrat d’affermage avec l’agglomération puis la (future ?) communauté urbaine de Montpellier.

Le P-DG de Sogea-Sud, M. Gérard Maurice, 60 ans, est dans le groupe Sogea depuis 1971, et avait financé le Palais des Congrès Corum de Montpellier dans le courant du premier contrat d’affermage signé par la CGE en 1989. Il est, depuis 1985, président de Sogea-Sud à Montpellier.

Il est également membre du bureau de la Fédération nationale des travaux publics (FNTP) et président de Canalisateurs de France depuis janvier 2004. Ainsi que président du Conseil Economique et Social régional Languedoc-Roussillon, où il côtoie l’énarque « passé au privé » Yves-Thibault de Silguy, P-DG de Vinci depuis juin 2006, et Délégué Général de Suez, où il est directeur général aux affaires internationales.

Canalisateurs de France est une organisation professionnelle membre de la Fédération Nationale des Travaux Publics (FNTP). Elle fédère 400 entreprises spécialisées dans la pose et la réhabilitation de canalisations d’eau potable, d’eaux usées et de gaz, soit 30 000 salariés.

 Une fois ce projet d’interconnection réalisé, financé sur fonds régionaux, l’extension vers les Pyrénées-orientales, puis Barcelone et Valence, gérée par des filiales de la Lyonnaise-Suez, pourrait être « poussée » plus facilement, selon ses promoteurs. Contrairement au projet précédent « Canal/aqueduc Rhône-Barcelone », qui visait à desservir d’abord Barcelone. Une stratégie Amont-Aval au lieu d’une stratégie Aval-Amont en quelque sorte.

La crise de l’eau espagnole a bon dos…

A l’heure où des millions de Français ont été interrogés par les Agences de l’eau dans le cadre d’une « grande consultation nationale » sur l’avenir de l’or bleu, on suggère volontiers à nos amis bétonneurs d’organiser au plus tôt un nouveau « Sommet méditerranéen de l’eau », entre Sète et Cadaquès, et d’interroger les Septimaniens :

 Etes vous favorables à l’inscription d’Aqua Domitia dans les SDAGE Rhône Méditerranée Corse et Adour Garonne ?

 Afin d’accroître la compétitivité du pôle agricole méditerranéen, quel taux de croissance du secteur agricole faut-il définir à l’horizon 2020 : 10 %, 20 %, 30 % ?

 Quel taux de croissance de l’habitat à l’horizon 2020 vous semble-t-il compatible avec la préservation de votre environnement : 10 %, 20 %, 30 % ?

 A quelle distance de votre domicile souhaitez-vous pouvoir disposer des commodités d’un golf ?

 Accepteriez vous que votre facture d’eau augmente de 30, 50, voire 80 % pour financer Aqua Domitia ?

 Quel est votre candidat favori à la présidence du futur Etablissement d’Aménagement du Littoral Méditerranéen : Jean-Marie Messier, Bernard Tapie, Antoine Zacharias ?

Lire aussi :

Le remarquable dossier intitulé « Les enjeux de l’eau de l’agglomération de Montpellier et de la Région » réalisé par les Verts de Jacou (34), auquel cet article doit beaucoup.

Marc Laimé

(1) Pour des raisons politiques internes espagnoles et par l’Europe, consécutivement à l’interruption des financements FEDER pour l’Ibérie.

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