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La Décennie rouge, un spectacle de Michel Deutsch

La Fraction Armée Rouge, retour sur une génération intraitable

mercredi 25 mars 2009, par Marina Da Silva

11 avril 1968. L’attentat contre Rudi Dutschke, le responsable de la Fédération des étudiants socialistes allemands (SDS), redouble la révolte estudiantine à Berlin-Ouest et dans toute la République fédérale d’Allemagne (RFA).

Quelques jours auparavant, Andreas Baader, Gudrun Ensslin et deux autres de leurs camarades ont été condamnés à trois ans de prison pour l’incendie d’un grand magasin à Francfort en signe de protestation contre la guerre américaine au Vietnam.

Le 14 mai 1970, Andreas Baader est libéré par un commando conduit par Ulrike Meinhof. C’est en quelque sorte la date de naissance du groupe qui va basculer dans la clandestinité et la lutte armée.

La Décennie rouge retrace de façon chronologique les principaux événements ayant marqué l’histoire de la RAF (Rote Armee Fraktion). Chaque séquence s’ouvre sur une indication de date et de lieu donnée par une voix off (Ingrid Caven). Elle convoque archives, citations, extraits de journaux… qu’elle mélange à de la fiction, mais en restant au plus près d’un théâtre de documentation. Elle associe des extraits de textes produits par la RAF, des lettres échangées entre ses membres, des minutes des procès, avec des textes d’écrivains engagés comme Heinrich Böll ou Günter Grass.

Elle embrasse toute une époque marquée par l’opposition à la guerre du Vietnam (« la guerre d’Espagne de notre génération »), l’anti-communisme, le conflit israélo-palestinien, l’après-Mai 68 et sa révolution des mœurs.

Sur le plateau, les comédiens s’emparent du texte totalement. La dimension générationnelle est au cœur de la pièce et ce qui pourrait sembler un jargon idéologique inaudible prend entre leurs mains et avec leur jeunesse une densité qui sonne juste et témoigne d’une utopie folle mais crédible. Ils sont cinq, Jeanne de Mont, Sara Louis, Lucie Zelger, Pascal Sangla et Julien Tsongas. Andreas Baader, Gudrun Esslin, Ulrike Meinhof sont les principaux protagonistes qui ne quittent pratiquement pas la scène, mais les comédiens n’en campent pas moins une trentaine de personnages pour donner vie à cette Décennie rouge. On retrouve les membres de l’expérience berlinoise communautaire Kommune I, Jean-Paul Sartre ou Rosa Luxemburg (qui oppose la centralité révolutionnaire du prolétariat allemand au concept du tiers-monde nouveau, sujet de la révolution défendu par la Fraction).

La scénographie est mobile et inventive. Les comédiens changent de rôles et de costumes à vue sur le plateau, manipulent des marionnettes et des armes. Ils parcourent toute l’Allemagne, vont s’entraîner dans un camp de fedayin en Jordanie, sont en cellule à l’isolement. Ils s’affrontent idéologiquement. Ils chantent. Le rockn’roll fait partie de l’air qu’ils respirent.

Une vision politique
et non psychologisante

La richesse de l’ébullition sociale de cette seconde moitié des années 1960, avec sa contestation des autorités et de la morale traditionnelle, la centralité de la lutte contre la guerre du Vietnam, la mise en accusation de l’impérialisme des Etats-Unis et de l’ordre capitaliste symbolisé par la grande alliance entre le SPD et la CDU sont plutôt bien restitués. Le rôle de défenseur de l’ordre établi joué par les médias et en particulier la presse du groupe Springer est dénoncé et devient un élément de la radicalisation politique.

Avec son utilisation intensive de la vidéo — images d’autoroutes, de cafétérias, de rues filmées aujourd’hui —, mais sans tentative de reconstitution d’archives, Michel Deutsch nous montre les membres de la RAF, en en particulier Andreas Baader et Gudrun Ensslin, qu’il voit en Bonnie and Clyde, comme des personnages de film. Il construit d’ailleurs sa pièce comme un film, avec de nombreux plans et séquences. Son mouvement et sa gestuelle nous viennent du cinéma. Mais il reste très attaché à restituer une période de l’histoire, celle des années 1970, qui a eu une signification particulière dont il veut resituer le contexte.

En Allemagne, le parti communiste est interdit. Alors que la jeunesse allemande refuse la diabolisation du communisme. L’armée américaine est présente dans presque toutes les villes allemandes. C’est la fin des Trente Glorieuses et l’apogée de la société de consommation. L’Allemagne est la première puissance économique en Europe. La RAF croit à « l’exemplarité d’une action qui révélerait le caractère fasciste de l’Etat en le poussant à l’extrême ».

La pièce nous rappelle aussi cette spécificité : la présence importante des femmes dans la lutte armée. Elles y sont nombreuses et y jouent des rôles déterminants, Ulrike Meinhof et Gudrun Ensslin les premières, idéologues et combattantes qui élaborent les stratégies et les communiqués.

La plupart des militants de la première génération, Andreas Baader, Ulrike Meinhof, Gudrun Ensslin, Jan-Carl Raspe, Holger Meins sont arrêtés en juin 1972 et incarcérés au quartier de haute sécurité de la prison de Stuttgart-Stammheim. Derrière eux, d’autres prennent la relève.

En novembre 1974, Holger Meins meurt en prison après plusieurs semaines de grève de la faim. En mai 1976, Ulrike Meinhof est retrouvée pendue dans sa cellule après avoir subi des conditions d’isolement sensoriel total.

Pour obtenir la libération des détenus de la prison de Stuttgart-Stammheim, la RAF kidnappe le président du patronat allemand, Hans Martin Schleyer, le 5 septembre 1977. Le 13 octobre, un avion de la Lufthansa est détourné par un commando palestinien sur Mogadiscio, en Somalie, avec plus d’une centaine de passagers en otages. Le 18 octobre, les forces spéciales allemandes interviennent, tuant trois des quatre membres du commando. Le même jour, les autorités allemandes annoncent la mort d’Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Jan-Carl Raspe, officiellement « suicidés ».

Si Michel Deutsch s’attache à montrer la dérive militariste de la RAF (quarante-sept morts) qui l’emporte sur l’action politique, il rend compte également d’une posture extrêmement radicale qui a réuni toute une génération née pendant la seconde guerre mondiale, ou immédiatement après, qui voulait renverser par les armes l’état capitaliste et instruire le procès des pères accusés d’être d’anciens nazis. Contre une vision psychologisante ou pathologique, il inscrit la naissance de la RAF dans la contestation qui s’est développée partout à partir de 1966, aux Etats-Unis, en Europe, au Japon. Un point de vue sans doute plus dérangeant mais plus pertinent et qui invite à réfléchir aussi sur la notion de radicalisation des mouvements, toujours susceptible d’advenir.

Michel Deutsch est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages — poèmes, essais, pièces de théâtre (Dimanche, Thermidor, Tel un enfant à l’écart, Parhélie, Inventaire après liquidation…). De 1974 à 1983, il est au Théâtre national de Strasbourg où il collabore aux spectacles de Jean-Pierre Vincent, tout en poursuivant son propre travail de metteur en scène. Son théâtre est traduit et joué dans de nombreux pays.

La Décennie rouge (Mensch oder Schwein), au Théâtre national de la Colline (petit théâtre), 15, rue Malte-Brun, 75020 Paris, tél. 01-44-62-52-52, jusqu’au 10 avril.

Rencontre-débat sur les mouvements radicaux des années 1970 en partenariat avec Le Monde diplomatique, le 31 mars après la représentation de 19 heures. Avec Michel Deutsch, Bernard Umbrecht, Alain Wasmes et Dominique Vidal.

La Décennie rouge a été initialement écrit pour France-Culture et diffusé en 2006, puis créé au Théâtre Saint-Gervais Genève et joué à la MC93 de Bobigny en 2007.

Le texte est publié aux éditions Bourgois et a reçu en 2008 le Grand Prix de la littérature dramatique.

Photo de Christian Lutz.

6 commentaires sur « La Fraction Armée Rouge, retour sur une génération intraitable »

  • permalien michel lorenzo :
    26 mars 2009 @10h54   »

    Lundi 23 mars dernier, la Colline a organisé une conférence (à laquelle je n’ai pas pu assister), en présence de Toni Négri, sur ce qu’on appelle ’’’’’le terrorisme’’’’’ (je mets beaucoup de guillements car je refuse l’utilisation à tort et à surtout à travers de ce terme), en liaison avec la pièce de Deutsch que je vais aller voir mercredi 1er avril.

    Etant abonné à la Colline, j’ai recu bien sûr une information sur cette conférence qui était donc annoncée par une sorte de résumé assez court.

    Et je suis tombé sur le derrière en en prenant connaissance. Car, tenez-vous bien, le ’’’’terrorisme’’’’ était défini par trois qualificatifs. J’ai oublié les deux derniers mais pas celui qui arrivait en tête de gondole (si je puis dire). Je vous le donne en mille milliards (c’est l’ordre de grandeur économique d’aujourd’hui) : le ’’’’terrorisme’’ est qualifié par révolutionnaire. Puis suit tout un paragraphe sur le groupe Baader et ça se termine, on ne sait pas pourquoi, par une toute toute petite et très brève concession au terrorisme d’Etat.

    Donc, moralité de l’Histoire, le révolutionnaire est un terroriste. Rien sur la droite ou l’extrême-droite qui n’apparaît donc pas comme terroriste bien sûr.

    Et m’est venu en mémoire, puisque Toni Négri était de la partie, l’attentat de Bologne, pendant les années noires en Italie, qui a été sans doute le plus meurtrier : près de 100 morts (et je ne sais combien de blessés).

    Qui a été à l’origine de cet attentat ? On le sait depuis l’ouverture des archives : l’extrême-droite italienne, les services secrets italiens et la CIA.

    En Italie, pendant ces années-là, les attentats les plus meurtriers sont venus de ces terroristes-là. En parle-t-on ? Non. Les auteurs de l’attentat de Bologne ont-ils été inquiétés ? Je pense que non. En revanche, on ne cesse de focaliser l’attention sur Cesare Battisti et d’autres.

    Je tenais à vous transmettre ma réaction d’indignation car je ne sais pas si Michel Deutsch ou quelqu’un d’autre a rédigé ce papier bizarre sur la conférence de lundi 23 mars dernier, à la Colline, mais il contredit complètement votre présentation de la pièce.

    Cordialement

  • permalien Robert :
    26 mars 2009 @18h09   « »

    Sur le même sujet, je recommande le livre d’Alban Lefranc, Des foules des bouches, des armes, paru chez Melville en 2006.
    Il décrit surtout la première génération de la RAF, et démonte très finement les discours médiatiques et les constructions psychologiques plaquées sur Baader et Meinhof.

  • permalien Anonyme 13 :
    28 mars 2009 @03h18   « »

    @ michel lorenzo

    Vous êtes bien susceptible.
    Que vouliez-vous ? Qu’on dise que le terrorisme est le bienfaiteur de l’humanité et que son royaume sans limites devra enfin instaurer la paix dans le monde ?

  • permalien jerome boyon :
    31 mars 2009 @11h17   « »

    On aurait pu aussi rappeler que l’Italie et la Belgique ont mené des enquêtes parlementaires qui ont désigné les réseaux Gladio comme responsables du terrorisme sous fausse bannière attribué à l’extrême gauche.

    Ainsi à l’image du nuage radioactif de Tchernobyl, cette plaie mondiale, connue sous le nom de code Condor en Amérique du sud, se serait arrêtée tout net aux frontières de l’Allemagne et de la France...

    ...dans ces conditions, pas étonnant que des potaches deviennent du jour au lendemain des pros de la clandestinité !

  • permalien Momo :
    12 avril 2009 @15h36   « »
    Petit rappel

    Pour ceux qui trouvent encore quelques charmes au terrorisme marxiste-léniniste (il est vrai que les régimes ayant pu appliquer grandeur nature cette idéologie n’ont plus beaucoup de défenseurs), rappelons que c’est à cause des brigades rouges que le PCI n’est pas arrivé au pouvoir (son secrétaire général accusant même les BI d’avoir été manipulées dans ce sens), partiellement à cause dela RAF que la SPD a été affaiblie dans les années 70, à cause de l’Armée rouge japonaise que la gauche japonaise a été diabolisée...

    Ce n’est pas le terrorisme néofasciste ou les agissements troubles de la CIA- qui a toujours compris que le vrai danger venait d’une conquête politique du pouvoir par la gauche- qui excuseront ou relativiseront cela. Battisti, Baader sont des criminels, jugés pour cela, qui ont en outre porté un coup historique à la gauche. Pas pour rien qu’aucune force de gauche crédible en Italie ou en Allemagne ne défende leurs mémoires aujourd’hui.

    Mais un c’est il est vrai un combat mené par quelques révolutionnaires de salon français qui se mèlent de réécrire l’histoire, spécialité bien hexagonale hélas, à droite comme à gauche.

  • permalien MARIGHELLA :
    17 mars 2011 @14h00   «

    Il serait intelligent et honnête de ne pas appliquer le terme de "terrorisme" aux groupes radicaux de lutte armée . Eux attaquaient uniquement l’état , pas la population ; ce n’est pas la même chose . des terroristes tapent dans la population pour faire pression sur un gouvernement , ces groupes là attaquaient l’état et ses serviteurs . Ils étaient qualifiés ainsi par l’état et une certaine presse à son service , pour que la population , pas vraiment informée des causes et des raisons de ces attaques , en vienne aussi à les qualifier pareillement . La guérilla urbaine est passée de mode c’est vrai (effondrement du bloc communiste) ,mais que l’on oublie pas que c’est le capitalisme/impérialisme - leur cible - qui est responsable directement de la crise économique mondiale . Ca donne à réfléchir je trouve sur le fait qu’ils n’avaient peut-être pas tout à fait tort sur le fond .... cela s’applique à la Fraction Armée Rouge , à Action Directe en France . Les autres ont un peu tapé dans la population , une erreur qui les a coupés de celle-ci justement .
    Ne pas confondre donc , volontairment surtout .

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