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Pékin, le dollar et le G20

par Martine Bulard, 31 mars 2009

Avant la réunion des vingt principaux pays développés et émergents du monde (G20) à Londres le 2 avril 2009, les dirigeants chinois ont lancé une petite bombe qui a secoué le Landerneau monétaire. Non sans avoir pris soin de souffler le chaud et le froid. Ils ont ouvert la journée du 23 mars, en assurant par la voix de M. Hu Xiaolian, vice-président de la Banque centrale, qu’ils continueraient «  d’investir dans les Bons du Trésor américain (qui est ) un élément important de la stratégie d’investissement de la Chine ». Quelques heures plus tard, changement de ton. Dans un communiqué publié sur son site - donc en termes soigneusement choisis -, le gouverneur de la Banque de Chine, M Zhou Xiachuan, a signé un acte d’accusation contre le dollar  : « L’éclatement de la crise et son débordement dans le monde entier, a-t-il écrit, reflètent les vulnérabilités inhérentes et les risques systémiques dans le système monétaire international » dont la monnaie pivot est le billet vert américain.
_M. Zhou réclame donc une « monnaie de réserve internationale, déconnectée des nations individuelles » et de leurs objectifs purement internes ; une monnaie « capable de rester stable sur le long terme ». Et de proposer une piste pour avancer dans cette voie : les droits de tirage spéciaux (DTS). Il s’agit d’une unité de compte, déterminée à partir d’un panier de monnaies utilisée par le FMI et certains autres organismes internationaux. Pour M. Zhou, ces DTS ont « le potentiel » pour devenir « monnaie de réserve supranationale ». Pris de court, le secrétaire d’Etat au Trésor, M. Thimothy Geithner, s’est plutôt montré favorable à la proposition - entraînant immédiatement une chute du dollar - avant de se rétracter. Officiellement la question ne sera pas abordée jeudi.

En fait, en contestant ouvertement l’hégémonie du dollar et en plaidant pour une monnaie commune mondiale, Pékin a trois objectifs en tête.

D’abord empêcher toute mise en cause de sa propre monnaie, alors qu’à peine nommé, M. Geithner l’avait accusé de « manipuler sa monnaie ». Les autorités chinoises partent d’autant plus rapidement à l’offensive que le yuan déjà notoirement sous évalué a stoppé sa (très) lente marche vers la réévaluation (15 % vis à vis du dollar entre juillet 2005 et novembre 2008). A noter que le raisonnement qui consiste à croire qu’il suffirait d’augmenter le yuan pour que se réduisent les importations chinoises n’apparaît guère réaliste : les écarts de salaires entre les Chinois et les Français, par exemple, vont de un à quatre-vingt, en moyenne… Une réévaluation, aussi indispensable soit-elle, n’y suffira pas.

Deuxièmement, le gouvernement chinois craint une forte dévalorisation du dollar – ce qui dévaloriserait d’autant ses énormes réserves. A commencer par ses 750 milliards de dollars de Bons du Trésor accumulés fin février 2009. La crainte est fondée. D’une part, le dollar est reparti à la baisse vis-à-vis des principales devises, et d’autre part, les Etats-Unis font marcher la planche à billets pour financer leur plan de relance : la Réserve fédérale (FED) a décidé, le 18 mars dernier, de racheter 300 milliards de dollars de Bons du Trésor au cours des six prochains mois. Ce qui va immanquablement relancer l’inflation. Deux risques pointés dès le 19 février 2009, par le très officiel People’s Daily (le Quotidien du peuple) qui se demandait « d’où viendra l’argent du plan de relance américain ? » (« Us Bailout Plan : Where will the money come from ? »). Et de désigner le danger « de voir le dollar perdre de sa valeur « et « pour les pays qui ont de fortes réserves étrangères en dollar, cela n’a rien d’une bonne affaire » ainsi que celui « de voir surgir une nouvelle vague d’inflation ».
A noter que Pékin n’est pas isolé sur cette question. Début février, Moscou avait fait le même constat et réclamé des changements. M. Alexei Koudrine, ministre des Finances, déclarait que « la création d’une unité monétaire internationale est une initiative audacieuse qui nécessite une vision et un courage hors pair. (...) A court terme, la communauté internationale et en particulier le FMI, devrait au moins reconnaître le problème et faire face aux risques découlant du système actuel ». Il proposait lui aussi d’utiliser les DTS. En Allemagne, la très privée Commerzbank a commenté positivement les propositions chinoises : « les points que la Chine met en avant sont justes. Les tentatives de la FED pour stimuler l’inflation (ou au moins combattre la déflation) sont uniquement motivées par des considérations internes. Elles sont en opposition avec les intérêts des détenteurs étrangers de dollars. »

Troisième et dernier objectif visé par le pouvoir chinois : obtenir rapidement des changements dans les règles de fonctionnement du Fonds monétaire international (FMI). Troisième économie mondiale, la Chine n’y dispose que de 3,6 % des droits de vote ; même le numéro deux mondial, le Japon n’en possède que 6 % alors que les Etats-Unis s’en arrogent … 16, 8 %. Comme le note le diplomate singapourien Kishore Mahbubani, « les Asiatiques, qui constituent plus de 53 % de la population mondiale (…) n’ont jamais pu diriger le FMI et la Banque mondiale. Selon des règles informelles mais incontournables, le dirigeant du FMI doit être obligatoirement européen et celui de la Banque mondiale, américain. Ce fonctionnement est d’un anachronisme total (1) ». Du reste, si Tokyo a accepté de verser 100 milliards de dollars au FMI, qui a un besoin urgent de fonds, Pékin s’y est pour l’heure refusé. Les Etats Unis et les Européens (les deux tiers des droits de vote dans l’instance internationale) ne pourront durablement camper sur leurs positions : demander aux autres de financer et garder pour eux les leviers de commande.

Les dégâts de Bretton Woods

Il est évident que ces institutions de Bretton Woods, nées au lendemain de la Seconde guerre mondiale, sanctionnent le rapport des forces économiques et politiques de l’époque : la nouvelle domination des Etats-Unis, les seuls à s’être enrichis durant cette période, la ruine de l’Europe, les prémisses d’un affrontement Est-Ouest, l’inexistence politique de l’Asie (le Japon est au ban des nations, l’Inde en pleine décolonisation, la Chine toujours en guerre… ). Le système monétaire international, malgré la bataille de John Meynard Keynes pour une monnaie commune ( lire Monique Chemillier Gendreau « Un instrument pour une mondialisation maîtrisée », Le Monde diplomatique, novembre 2007) se construit sur le dollar et l’or. Un privilège qui a conduit aux dérèglements actuels.

L’enchaînement infernal remonte au début des années 1970. A l’époque, empêtré dans les déficits pour cause de dépenses militaires liées à la guerre du Vietnam et de sous investissement industriel, le gouvernement américain décide d’en finir avec la convertibilité du dollar en or, décrétée en 1945, lors des accords de Bretton Woods. Le 15 août 1971, le couple dollar-or est remplacé par le seul dollar-papier, que les partenaires de l’Amérique acceptent, sans (trop) renâcler.
John Connally, secrétaire au Trésor du président Richard Nixon, peut déclarer au monde entier : « Le dollar est notre monnaie et votre problème.  » De fait, sans le « privilège exorbitant » du billet vert, première valeur de réserve et principale monnaie de paiement dans les échanges internationaux, il serait totalement impossible de « faire payer aux autres son inflation », selon l’expression qu’utilisa le président de la République de l’époque, Georges Pompidou.
Les « autres  » en question, en effet, sont contraints d’acheter les billets verts émis par Washington, pour éviter l’effondrement total du mécanisme. Cette machine diabolique a permis à Washington de manipuler le dollar à sa guise, et d’accumuler les dettes en toute impunité.

En principe, un pays en déficit récurrent est vite contraint à la dévaluation. Pas l’Amérique. Quand elle veut attirer les capitaux, comme dans les années 1980, elle relève les taux d’intérêts et fait grimper sa monnaie ; quand elle mise sur les exportations, elle laisse glisser le billet vert comme à la fin des années 1990 –début des années 2000. Elle joue d’autant plus facilement que la nouvelle division internationale du travail lui permet d’acheter les marchandises aux pays à bas salaires. La faiblesse des prix de leurs produits compense largement la hausse des prix des denrées importées, liée aux différences de change. Pour l’Amérique, c’est le poker gagnant. Les déficits s’accumulent, mais ce sont les pays émergents (Chine, Russie…) et le Japon qui paient. On en voit désormais les limites économiques et politiques.

Les droits de tirage spéciaux, que mettent en avant les dirigeants chinois, ont été créés en 1969 – deux ans avant la fin de la convertibilité du dollar – pour tenter de limiter les privilèges du dollar. Leur valeur est établie à partir d’un panier de monnaie (dollar, euro, yen, livre) et donc moins dépendante de la politique d’un seul Etat. Ils ont été sous-utilisés notamment sous la pression des Etats-Unis qui voyaient d’un mauvais œil la perspective de voir disparaître les prérogatives de leur monnaie.

La donne pourrait-elle changer aujourd’hui ? Effectivement, les DTS pourraient servir de base pour un emprunt international du FMI qui manque furieusement de ressources et, au moins dans un premier temps, servir d’instrument de refinancement entre les banques centrales. Ainsi aucun pays ne pourrait accumuler des déficits géants et des dettes colossales. Encore faudrait-il que les Etats-Unis renoncent à leur poids exorbitant au sein même du FMI auquel aucun pays seul ne peut s’opposer- jusqu’à présent aucune coalition n’a remis en cause leur pouvoir. A la suite de Pékin, Moscou a proposé un nouveau partage des droits de vote et l’élargissement du panier de monnaies servant à calculer les DTS au yuan, au rouble et à l’or. Cela suppose que Washington accepte l’idée même d’une monnaie commune – ce qui ne semble guère à l’ordre du jour, M. Barack Obama ne cessant de répéter sa volonté d’assurer le « leadership » de l’Amérique dans le monde.

Quant à la Chine, elle réclame un poids plus grand dans le gouvernement des affaires du monde, mais elle n’entend pas se défausser des moyens d’intervention économique – et notamment du contrôle des changes. Pour l’heure sa monnaie, non convertible, ne peut apparaître comme une monnaie de réserve crédible. Sa proposition d’utilisation des DTS vise surtout à casser le jeu actuel. Elle ne semble guère plus disposée à faire pression sur les dirigeants du FMI pour en finir avec les conditions édictées en contrepartie de leurs prêts (baisse des dépenses publiques, déréglementations…).

Pourtant comme l’explique à juste titre M. Montek Singh Ahluwalia, président du Commissariat au plan du gouvernement indien : « On ne peut que déplorer, indique-t-il, qu’au fil des années, la politique du FMI soit devenue synonyme de conditions de prêts rigides et intrusives, et de stigmatisation de tous ceux qui y ont accès ! Cela ne peut conduire les pays à dégager des excédents pour constituer d’importantes réserves financières » ( entretien au Monde de l’Economie, 31 mars 2009). C’est effectivement la politique suivie par les pays asiatiques après la crise des années 1997-1998. Singulièrement par la Chine.

Toutefois Pékin cherche à se dégager du piège de l’extraversion, qui à la faveur de l’actuel tsunami, se referme. D’où son plan de relance afin de privilégier la consommation (lire La Chine, la relance et la consommation ). D’où la multiplication des accords bilatéraux pour contourner le billet vert.
La Chine autorise désormais les pays en déficit commercial avec elle à produire des obligations en yuans (et non en dollars) qu’elle souscrira. Selon People’s Daily, « d’ici quelques années, la Chine aura transformé en obligations d’autres nations libellées en renminbi »(autre nom du yuan ). La prévision est sans nul doute optimiste. Mais la marche est enclenchée.

Ainsi, selon un article de China Economic Review (« China strikes currency swap deal with Argentina »), un accord a été signé entre M. Zhou et Martin Redrado, le président banque centrale argentine, permettant à Buenos Aires de payer en yuans. Depuis décembre 2008, note la revue économique, « la Chine a conclu des accords d’échange de devises d’une valeur totale de 95 milliards de dollars, avec la Malaisie, la Corée du Sud, Hong Kong, la Biélorussie, l’Indonésie, et maintenant en Argentine ». L’Argentine, comme la Russie et le Brésil, s’est jointe à la Chine pour réclamer une nouvelle monnaie de réserve commune, en remplacement du dollar.

Même avec le visage avenant de leur nouveau Président et ses méthodes plus civiles, les Etats-Unis ne pourront durablement ignorer ces revendications. Dommage que, dans ce débat, l’Europe et la France brillent par leur absence…

Martine Bulard

(1) Kishore Mahbubani, Le défi asiatique, Fayard, 2008.

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