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L’Inde et l’Occident

Du 15 avril au 13 mai, 714 millions d’Indiens vont élire leurs députés (543). Dans ce pays aux prises avec la crise, nul ne peut prédire l’issue de ce scrutin. Quels sont les évolutions du pays et ses liens à l’Occident ?
Lors du colloque annuel organisé par Le Monde diplomatique et les Carrefours de la pensée, au Mans, du 13 au 15 mars, Jean-Luc Racine a analysé ces rapports. Nous publions sa conférence (1). 

par Jean-Luc Racine, 16 avril 2009

Le rapport de l’Inde d’aujourd’hui à l’Occident peut être analysé au crible de plusieurs filtres. J’en retiendrai trois : 1/ celui de l’histoire nationale et de la genèse de la modernité indienne ; 2/ celui du mouvement des idées qui nourrit, en Inde et ailleurs, la réflexion sur l’universalité conçue par l’Occident et remise en cause par divers courants de pensée, en partie nés en Asie ; 3/celui de la géopolitique et de la posture que prend ou que prendra l’Inde sur deux espaces emboîtés : le tablier de go sur lequel se déploient les nouvelles compétitions inter-asiatiques liées à la montée en puissance de la Chine, et l’échiquier mondial sur lequel, après le système Bush, l’administration Obama s’efforce de préserver la suprématie américaine par une approche moins unilatéraliste des problèmes.

Ceci étant, il importe de préciser que le concept d’Occident ici utilisé est problématique pour au moins deux raisons. On peut d’abord juger la formule paresseuse, en ce qu’elle englobe à la fois l’Amérique du Nord et l’Europe. Mais si certains Européens rappellent à juste titre que l’Europe et les Etats-Unis sont deux entités distinctes à maints égards, vu d’ailleurs, et en particulier vu d’Asie, ce qui les unit l’emporte de loin sur ce qui les différencie.

La fièvre hexagonale célébrant constamment l’exception française est parfois justifiée — on l’a vu en 2003 dans l’opposition de Paris à l’intervention américaine en Irak — mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt, puisque plusieurs pays européens ont alors rejoint la coalition américaine contre Saddam Hussein.

Vu d’ailleurs, l’Occident se définit par un faisceau de particularités qui ont assuré sa suprématie, une combinaison de facteurs techniques et idéologiques qui ont permis son expansion politique, économique et culturelle — rupture libératrice de la Renaissance, philosophie des Lumières, utilitarisme britannique, révolution industrielle, conquêtes coloniales, impérialisme, avancées scientifiques, prospérité générale — fût-elle inégalitaire. En est résulté un genre de vie érigé en modèle, fondé sur la démocratie, le consumérisme, l’individualisme. Des « valeurs » diffusées grâce à ces instruments décisifs du soft power que sont la suprématie des images (hollywoodiennes entre autres) et celle des systèmes d’information portés par les médias anglo-saxons, écrits et audiovisuels.

Second constat : nous sortons à peine d’une phase née de la fin de la guerre froide, où la suprématie idéologique américaine, bien au-delà des néo-conservateurs estampillés, a mis en avant l’Occident, soit pour célébrer la victoire de ses idées (La fin de l’histoire, Fukuyama, en 1989 puis en 1992) soit pour mettre en garde contre les menaces pesant sur cette victoire (Le choc des civilisations, Huntington, 1993 puis 1996). Il est clair qu’on ne se situe pas ici dans la dichotomie « The West and the Rest » (l’Ouest et le reste du monde), voire dans la perspective conflictuelle résumée par la formule « The West against the Rest »(l’Ouest contre le reste du monde). On ne peut pour autant les balayer d’un revers de main. Les idées, justes ou fausses, sont le moteur de l’histoire, par ce qu’elles promeuvent comme par les réactions qu’elles suscitent.

Histoire nationale et genèse
de la modernité indienne

Les Indiens se savent les héritiers d’une grande civilisation, ancrée en terre indienne depuis des millénaires et marquée du sceau d’une puissante originalité, dont l’hindouisme est d’évidence un marqueur essentiel — même si l’« hindouisme » est un concept beaucoup plus récent que les sources spirituelles, intellectuelles et sociales qui ont forgé la pensée classique de l’Inde, du védisme au brahmanisme. Cet héritage a donné lieu à deux lectures opposées de l’histoire.

Alors que les idéologues du nationalisme hindou font remonter la genèse de la nation à la plus haute antiquité et se lamentent du déclin multiséculaire qu’auraient entraîné, à leurs yeux, l’arrivée de l’islam puis la domination occidentale, l’idéologie dominante, portée par le parti du Congrès dès avant l’indépendance et inscrite dans la Constitution de 1950, voit dans l’Inde une entité par essence composite. L’hindouité n’est plus la substance de la nation. Elle est un paramètre majeur certes, mais non privilégié, qui a permis à l’Inde d’accueillir des religions étrangères : islam, christianisme, zoroastrisme des parsis, judaïsme aujourd’hui résiduel, comme elle lui a permis, sans doute, de retrouver dans la démocratie parlementaire une traduction politique contemporaine de la gestion de la pluralité.

Les idéologues du nationalisme hindou couvrent volontiers de la même réprobation les siècles de domination musulmane du sous-continent et ceux de la présence coloniale, célébrant d’un côté une Inde pré-islamique réinventée —celle des empires et des royaumes hindous—, et de l’autre la « résurgence » de l’hindouité dont témoignerait leur arrivée au pouvoir en 1998 (2). Mais de fait, nombre de leurs idées se sont nourries de certaines philosophies européennes de la nation, et le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS = l’Association des serviteurs de la nation), noyau central de la famille nationaliste hindoue, a directement emprunté son goût de l’uniforme et de la force à certaines milices fascistes ou fascisantes européennes, mâtinées des shorts et des chemises de la police coloniale. Bien avant l’émergence de ce mouvement dans les années 1920, et sur un plan idéologique très différent, l’impact de la pensée européenne a commencé à se faire sentir dès le début du XIXe siècle. Ram Mohan Roy (1774-1833) fut ainsi l’un des pères de la Renaissance du Bengale, en un siècle où de multiples mouvements réformateurs, à tonalité aussi bien religieuse que politique et culturelle, ont transformé l’Inde par un double mouvement.

D’une part, l’influence des idées occidentales, amplifiée par certaines réformes administratives et juridiques de l’Empire britannique, témoigna d’une greffe largement réussie d’une partie de la philosophie des Lumières. De l’autre, et très classiquement, cette influence suscita des mouvements qui s’en inspiraient pour mieux prendre leurs distances avec les porteurs de ces idées. Par exemple, l’Arya Samaj, sur le plan socio-religieux, entendit contrecarrer les missionnaires chrétiens et réaffirmer la vitalité d’un hindouisme réassumé, tandis que le mouvement nationaliste, sur le plan politique, retourna contre la puissance coloniale le principe démocratique dans sa quête de l’indépendance politique.

Dans une société certes fondée sur l’idéologie inégalitaire de la caste, mais aussi sur le principe du pluralisme et sur une brillante tradition intellectuelle ouverte au débat et au commentaire, la longue percolation des idées nées en Europe et la lente mise en œuvre du principe électoral dès la fin du XIXe siècle ont préparé l’Inde à gérer son indépendance selon des principes démocratiques, tout en affichant sa singularité.

Figures emblématiques, très différentes mais en partie complémentaires, Mohandas Karamchand Gandhi et Jawaharlal Nehru portent ainsi, chacun à sa façon, une part de la modernité indienne et de son rayonnement universel. Gandhi, par la stratégie non-violente qu’il met en œuvre, par sa capacité inégalée à transformer un mouvement revendicatif élitiste en mouvement nationaliste de masse, par sa critique de la modernité techniciste et consumériste de l’Occident au nom de la quête nécessaire d’un autre modèle d’organisation socio-économique. Nehru l’agnostique, par les trois piliers sur lesquels il fonde l’Inde post-coloniale qu’il dirige de 1947 à 1964 : la démocratie parlementaire, l’économie mixte, le non-alignement.

La modernité indienne qui se construit par un lent processus n’est évidemment pas une pâle copie d’un modèle occidental univoque. Et l’on voit bientôt, avec la guerre froide, que le choix démocratique ne suffit pas à nouer des alliances géopolitiques. Le non-alignement promu par Nehru l’éloigne des Etats-Unis en raison du vieux principe de la politique étrangère américaine : « Qui n’est pas avec nous est contre nous ». Le choix prolongé du protectionnisme économique, y compris à l’heure du thatchérisme et du reaganisme triomphants, renforce alors la singularité de l’Inde démocratique.

De la construction post-coloniale
à l’émergence post-post-coloniale

Pourvu d’un outil universel —la langue anglaise— et nourri d’un double héritage, souvent vécu au quotidien, celui des idées occidentales et celui de l’indianité, une partie des intellectuels indiens, à compter des années 1980, commence à repenser l’histoire des idées, l’histoire politique, et l’histoire tout court. La critique de l’orientalisme a de multiples sources, et l’Américain d’origine palestinienne Edward Saïd a plus qu’aucun autre lancé le mouvement dans son ouvrage-phare de 1979 ( L’Orientalisme. L’Occident n’aurait pas seulement inventé l’orientalisme, comme discipline scientifique. Il aurait inventé l’Orient lui-même, comme catégorie. En Inde, les critiques du sécularisme —cette manière de laïcité à l’indienne sur laquelle est fondée la République indienne qui n’a pas voulue être république hindoue—¬ lancent le débat avec Ashis Nandy et T.N. Madan, deux universitaires de premier plan, coutumiers des grands circuits intellectuels internationaux. Nandy ouvre le feu en 1985 avec son Manifeste anti-séculariste (3). Madan plaide en 1987 pour que le sécularisme reste « à sa place" » (4). Tous deux s’interrogent sur la viabilité d’une « idéologie d’origine étrangère », fruits d’un moment très particulier et très localisé de l’histoire universelle : le croisement entre la Réforme protestante et la philosophie des Lumières. L’hégémonie européenne aurait ainsi voulu greffer ses valeurs en affirmant leur vocation universelle indépassable, au détriment du savoir penser et du savoir vivre ensemble précoloniaux.

Nombre d’intellectuels indiens, en parallèle, repensent l’histoire sociale, déconstruisant l’Etat-nation hérité de l’Occident pour mettre en évidence une autre histoire, celle des subalternes (5). Paradoxe : c’est au cœur des universités les plus prestigieuses de la Ivy League américaine que bien des critiques indiens (et non-indiens !) de la prétention occidentale à l’hégémonie finiront pas enseigner. Etudes post-coloniales et travaux « subalternistes » irrigueront ainsi, au cœur de l’Empire américain, une nouvelle pensée critique, dont l’esprit se retrouvera dans le titre emblématique de l’ouvrage publié à Princeton par Dipesh Chakravarty en 2000 : Provincializing Europe : Post Colonial Thought and Historical Difference. L’Europe, comme métaphore de l’Occident, y est dépeinte comme la source d’une modernité qui se veut indépassable, alors que toute greffe, toute transition implique aussi une « traduction » locale. Le monde ne peut être eurocentré, et l’Occident en général ne peut seul définir l’universel.

L’Inde n’aura pas participé au mouvement en faveur des « valeurs asiatiques » mises en avant dans les années 1990, de la Malaisie au Japon, affirmant contre l’universalisme des idées occidentales la pertinence d’autres façons de penser la société et le pouvoir —une tentative cherchant également, au passage, à défendre les régimes autoritaires, le Parti communiste chinois revalorisant pour sa part le confucianisme tout en combinant « socialisme de marché » et parti unique. L’Inde offre donc un cas particulier. Comment s’en étonner, vu son poids, son parcours historique, et la vigueur de sa vie intellectuelle ?

Certes, le nationalisme hindou, en sa fièvre identitaire, appelle de ses vœux une Inde forte, reconnue dans le monde. Mais dans son discours stigmatisant la faiblesse de la majorité hindoue tout en célébrant les promesses de son réveil, la volonté d’être maître chez soi –en particulier vis-à-vis des minorités religieuses— compte autant que la dénonciation de l’Occident. Du reste le BJP, quand il fut au pouvoir de 1998 à 2004, travailla au rapprochement avec les Etats-Unis, comme le fit ensuite de 2004 à 2009 le gouvernement congressiste de Manmohan Singh.

Au total, le rapport de l’Inde à l’Occident est ambigu, comme il se doit dans une période de transition qui vit passer l’Inde post-coloniale à un nouveau statut, post-post-colonial cette fois.

Le tournant fut pris dans les années 1990, et il fut porté tour à tour par les deux forces politiques majeures du pays. En 1991, le Congrès revenu au pouvoir se saisit d’une crise financière grave pour lancer une politique de libéralisation économique mesurée et graduée, mais continue. Le protectionnisme fut largement démantelé, sauf dans certains secteurs sensibles, l’Etat continuant toutefois à jouer son rôle de régulateur. Cette mutation est décisive car elle témoigne d’un nouvel état d’esprit, d’une nouvelle confiance dans la capacité de l’économie indienne à améliorer ses performances, sa productivité, sa compétitivité. La chute de l’URSS et l’évolution de la Chine y sont pour quelque chose, mais la réforme était dans l’air du temps. Elle fut mise sur les rails par des gouvernants ayant déjà été aux affaires et par un parti ayant gouverné le pays plus longtemps qu’aucun autre, et elle suivit un rythme plus lent que celui préconisé par le « consensus de Washington ». En ce sens, le mouvement fut essentiellement endogène, même s’il jouait l’ouverture au monde.

Le second tournant, beaucoup plus tranché, fut marqué par les essais nucléaires de 1998, conduits trois mois après l’arrivée au pouvoir du BJP, dans un contexte international particulièrement hostile. Trois ans plus tôt, la communauté internationale avait prorogé le traité de non-prolifération (TNP) entré en vigueur en 1970, et en 1996 le Traité d’interdiction totale des essais nucléaires avait été signé (sinon ratifié) par 180 Etats. Dans les deux cas, sous deux gouvernements différents, l’Inde avait refusé de signer, le TNP ne reconnaissant comme Etats nucléaires légitimes que ceux ayant conduit des essais avant 1967 (le premier essai indien, solitaire, date de 1974).

Dans le domaine économique comme dans le champ stratégique, ces décisions, objets d’un large consensus politique, témoignent d’une double démarche qu’il faut éclairer pour comprendre la nature du changement mettant en marche l’Inde émergente. D’un côté, l’Inde s’ouvre au monde et aux dynamiques de globalisation, mais elle le fait à sa façon et à son rythme. De l’autre, elle rompt avec le consensus stratégique du moment, qu’elle qualifie «  d’apartheid nucléaire » privilégiant injustement les cinq pays « légitimement » nucléarisés, qui se trouvent être aussi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité.
Volonté d’intégration, ajustement pragmatique, affirmation de soi et posture critique du système international se combinent donc au service d’une ambition affichée : donner à l’Inde un statut à sa mesure dans le nouvel ordre mondial.

Cette dynamique ne peut durer que si les résultats sont au rendez-vous. Ce fut le cas pour l’essentiel, tant en termes de croissance qu’en termes d’acceptabilité stratégique, les années 2000 en témoignent. Moins de deux ans après les essais nucléaires sanctionnés par les Etats-Unis, le Président William Clinton en visite d’Etat à New Delhi célébra les convergences entre « la plus vieille » et «  la plus grande démocratie du monde ». Le rapprochement s’intensifia sous l’administration Bush, qui a clos son mandat en signant, au terme de trois ans de difficiles tractations, un accord-cadre pour la coopération dans le secteur sensible du nucléaire civil, sans demander à l’Inde de signer le Traité de non-prolifération. Il fallut pour cela que l’administration américaine s’emploie à convaincre la communauté internationale de l’exceptionnalité indienne. Paris, Londres et Moscou étaient sur la même ligne que Washington.

Depuis bientôt vingt ans, cette émergence de l’Inde signe son entrée dans les temps post-post coloniaux. Le passé colonial, mais aussi les avancées et les échecs des décennies post-coloniales sont en quelque sorte digérés, et une nouvelle confiance en l’avenir se fait jour, dont témoignent le nouveau regard que l’Inde porte sur elle-même et sur le monde, mais aussi le nouveau regard que le monde porte sur elle.

Le discours de Manmohan Singh à l’Université d’Oxford, en 2005, est à cet égard emblématique. Un Premier ministre en exercice qui déclare que la colonisation britannique n’a pas eu que des effets négatifs sur l’Inde témoigne d’une liberté de jugement qui est aussi un signe : les rancoeurs contre le racisme et l’exploitation coloniale sont inscrites dans l’histoire. Le présent, pour sa part, est riche de nouvelles promesses, portées par ce que Singh définit comme « un sens renouvelé de confiance en soi de l’Inde émergente ».

On voit donc se croiser, sur des plans très différents, des paramètres qui convergent involontairement pour définir le rapport que l’Inde entretient aujourd’hui avec l’Occident et avec le monde. Compte d’abord un « désir d’Occident », pour reprendre un titre de l’essayiste Pankaj Mishra, qui se décline sous deux formes. L’une, que Mishra éclaire après bien des travaux universitaires, porte sur l’historicité des manifestations identitaires ou contestataires, et leur dette envers l’Occident : on l’a dit, bien des contempteurs de l’Occident, depuis les communistes jusqu’aux nationalistes, ont pour matrice idéologique des idées empruntées à l’Occident, mais réajustées au contexte local –du marxisme à la nation, en passant par la crispation des identités religieuses. L’autre forme, moins sophistiquée, tient à l’attrait du modèle consumériste et entrepreneurial du capitalisme. Les deux peuvent se mélanger, et prospèrent en Inde même, mais aussi dans la diaspora, particulièrement la diaspora indienne des Etats-Unis, devenue un puissant lobby. Quant à la posture critique des théoriciens indiens du post-colonialisme, si influents dans la pensée universitaire américaine, elle converge sans nécessairement l’avoir prévu avec la posture géopolitique post-post-coloniale des gouvernants indiens, qui entendent bien, sinon replacer à court terme l’Inde au centre du monde, du moins bien faire comprendre à l’Occident que l’ère de son hégémonie triomphante se clôt, et qu’il importe désormais de construire un monde véritablement multipolaire.

Géopolitique de l’Inde nouvelle :
fausses et bonnes questions

La fin de la guerre froide a permis à l’Inde de repenser, nécessité oblige, sa politique étrangère, et de normaliser ses relations avec les Etats-Unis. Le rapprochement indo-américain, qui avança spectaculairement sous l’administration Bush, ne vaut pas pour autant alliance. Contrairement à ce que pensent certains faucons pakistanais, l’Inde ne sera pas, comme l’est Israël au Moyen-Orient, un pilier indéfectible de la politique américaine en Asie du Sud, voire dans ce que l’Inde appelle son « voisinage étendu », qui court du Moyen-Orient à l’Asie du sud, de l’Asie centrale à l’Océan indien.

New Delhi a su profiter de la stratégie américaine visant à favoriser sa montée en puissance pour contrebalancer l’essor de la Chine. Toutefois, la tentation de rejoindre un « arc des démocraties » pro-américaines en Asie (Japon, Australie, Singapour), qui se manifesta parfois, ne fut jamais pleinement concrétisée. Alors même qu’elle travaillait au rapprochement avec Washington, l’Inde menait en parallèle une politique de normalisation de ses relations avec Pékin, en dépit de la persistance du contentieux frontalier sino-indien. Derrière l’Union européenne, mais devant les Etats-Unis, la Chine est devenue le deuxième partenaire commercial de l’Inde.

C’est donc une fausse question que de s’interroger sur ce que pourrait être le basculement de l’Inde, jadis non-alignée : soit vers l’Occident soit vers un hypothétique consortium Russie-Inde-Chine. La tradition du non-alignement s’est transformée en une diplomatie tous azimuts qui voit l’Inde mener des dialogues stratégiques avec un maximum de partenaires. New Delhi joue ses cartes aussi bien dans des groupes Nord-Sud (Inde, Brésil, Japon, Allemagne) pour réformer le Conseil de sécurité de l’ONU, que dans des groupes Sud-Sud, à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), pour dénoncer le protectionnisme déguisé des Etats-Unis et de l’Union européenne protégeant leurs paysans à coups de milliards d’euros de subventions. Ce qui n’empêche pas non plus de travailler sur un nouvel axe transcontinental des pays émergents : Inde Brésil Afrique du Sud (India,Brasil, South Africa - IBSA).

Pour autant, il convient d’être mesuré en évoquant « l’irrésistible glissement du pouvoir mondial vers l’Est », une thèse chère au Singapourien d’origine indienne Kishore Mabhubani, qui exhorte l’Occident —qu’il pourfend volontiers pour son aveuglement— à se réjouir de la montée en puissance de l’Asie, et non à y voir une menace. Assurément, l’Asie va retrouver une place qu’elle a perdue depuis des siècles, avec la montée en puissance de l’Europe puis des Etats-Unis. Mais vu de New Delhi, il s’agit bien de parler avec tout le monde, Europe comprise, même si l’Union européenne est souvent moins ouverte sur les dossiers chers à New Delhi que ne le sont certains des grands Etats membres, dont la France. En deux mots, l’Inde qui veut trouver sa place dans un monde multipolaire entend aussi mieux réguler l’ordre international, en réajustant les règles qu’elle jugent caduques d’un multilatéralisme fondé avant même son indépendance, en 1944 à Bretton Woods pour sa dimension financière, et en 1945 à San Francisco avec la charte des Nations Unies.

La bonne question tient donc moins à s’interroger sur ce qui divise —l’Occident et l’Orient ; le monde atlantique et l’Asie ; le Nord et le Sud— ou sur qui dominera qui, qu’à imaginer ce qui peut faire naître un ordre mondial plus sûr parce que plus équilibré. New Delhi appelle, pour ce faire, à rechercher « l’équilibre des intérêts », plutôt que « l’équilibre des puissances » cher à la vieille histoire européenne ou à celle de la guerre froide. Ce n’est pourtant pas le seul idéalisme qui la guide, bien qu’elle invoque volontiers Gandhi et Nehru. La real-politik est aussi aux commandes, mêlant comme il se doit un pragmatisme assumé et, s’il se peut, une vision à long terme.

La crise, un problème ou une opportunité ?

L’Inde n’échappe évidemment pas à la crise, et elle en est frappée plus fortement que le gouvernement ne l’avait d’abord cru. Les évaluations gouvernementales de la croissance pour 2008-09, à 7 %, sont sans doute optimistes, d’autres prévisions donnant 5 . Contraction du marché des exportations, textile, automobile, transports aériens en baisse affectent le marché de l’emploi. Mais l’impact de la crise est à prendre en compte sur deux plans : l’absolu et le relatif. Si l’Inde se trouve confortée dans son choix d’une libéralisation mesurée laissant à l’Etat un rôle régulateur, en matière monétaire et financière certains observateurs sont optimistes à moyen terme, pour l’après-crise. Les propos tenus en février 2009 à New Delhi par Shyam Saran, ancien Foreign Secretary devenu émissaire spécial du Premier ministre méritent attention.

Que dit Saran ? Que la crise financière puis économique « a secoué jusque dans ses fondements la domination occidentale », et qu’elle se double d’une crise intellectuelle due à la remise en cause « de la croyance occidentale dans la magie des marchés et dans leur capacité d’autorégulation, comme dans le repli inéluctable de l’Etat dans pratiquement toutes les manifestations essentielles de la vie économique ». Conséquences ? Il va falloir penser «  à la redistribution du pouvoir politique sur la base de la réalité des forces économiques ». Il va falloir aussi repenser «  le libéralisme du marché, qui a été l’idéologie dominante depuis plus de deux siècles ». Quelles implications en déduire pour l’Inde ? Que la crise ne lui sera peut-être « pas nécessairement négative », dans la mesure où elle pourrait « encourager le mouvement vers un ordre international plus diversifié », compatible avec la «  préférence instinctive de l’Inde pour un monde multipolaire ». Il s’agit donc pour New Delhi de maintenir, voire d’accentuer une ligne diplomatique très ouverte. Dans ce scénario, les relations avec les Etats-Unis restent décisives, et celles avec l’Union européenne le sont aussi, à une interrogation près : « L’Europe semble actuellement déchirée entre le désir de préserver la domination occidentale, et celui de conduire une restructuration ambitieuse des structures gouvernant l’ordre économique et politique mondial ». Et Saran de conclure : «  Nous devons encourager cette deuxième tendance ». Sa lecture des conséquences géopolitiques de la crise reste hypothétique, mais elle offre une assez bonne perspective des enjeux que dessine aujourd’hui, dans une Inde qui n’est pas encore une puissance mondiale, la dialectique mouvante entre pays émergents et pays dominants.

Jean-Luc Racine

Jean-Luc Racine est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Centre d’étude de l’Inde et de l’Asie du Sud (EHESS), auteur notamment de Pakistan. The Contours of State and Society (sous la codir. de), Oxford University Press, Karachi, 2002 ; et Cachemire. Au péril de la guerre, Autrement, Paris, 2002.

(1) L’ensemble des interventions sera publié en mars 2010 aux presses universitaires de Rennes. Le programme du colloque est consultable sur le site Les carrefours de la pensée.

(2) Le Bharatiya Janata Party (BJP) est resté au pouvoir jusqu’en 2004.

(3) cf « An Anti-secularism Manifesto », Seminar, New Delhi, n° 314, 1985, pp. 14-24.

(4) cf « Secularism in its place », Journal of Asian Studies, n° 46/4, 1987.

(5) Lire Partha Chatterje, « Controverses en Inde autour de l’histoire coloniale, Le Monde diplomatique, février 2006.

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