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Les armées face au réchauffement climatique

par Philippe Leymarie, 5 mai 2009

A son tour, le milieu de la défense en France se préoccupe des conséquences géostratégiques du réchauffement climatique. Un récent colloque (1) a permis d’en lister un certain nombre :

 accroissement des tensions dans des zones déjà fragilisées ;
 fréquence accrue des occurrences de conflits ;
 sur-militarisation et tentation de prise de contrôle ou de limitation d’accès à des zones stratégiques (détroits, océan Arctique) ;
 crispations autour des gisements de ressources énergétiques, aux réserves de plus en plus limitées ;
 intervention croissante des armées dans des missions humanitaires ou d’aide à la gestion de crises, etc.

Parmi les éléments mis en valeur au cours de ce colloque :

 le raidissement actuel autour de l’Arctique, longtemps sujet « congelé » (Inuit, Ours) et « impensé de la géopolitique », mais devenu un des « must », en raison du recul de la banquise qui suscite de nouveaux appétits (« La bataille du grand Nord a commencé ») ;
 la rareté croissante de l’eau, notamment dans les zones urbaines denses, avec, par exemple, une baisse de 4 à 5 mètres par an du niveau des nappes phréatiques dans l’agglomération de Pékin ;
 le retour possible d’une « hydro-diplomatie », autour du partage des eaux des fleuves et rivières (Tigre-Euphrate, Jourdain, Indus, Nil, etc) ;
 les graves conséquences pour l’Asie d’une fonte des glaces de l’Himalaya (inondations).

Réfugiés climatiques

Tout en appelant pour la plupart à ne pas céder au « journalisme de l’épouvante », à ne pas confondre évolution climatique et dégradation de l’environnement (2) et à éviter l’amalgame – souvent décrédibilisant – entre changement climatique et catastrophe, plusieurs intervenants n’ont pas éludé le scénario des « réfugiés climatiques », faisant mouvement par exemple à l’intérieur du continent africain, ou cherchant en plus grand nombre qu’aujourd’hui à pénétrer en Europe. Tout dépend de la quantité, du rythme, de l’intensité de la pression migratoire. Il n’est pas exclu de faire appel à des moyens militaires – même si, a souligné un ancien ministre - « des garde-côtes européens tirant sur des barques, on ne veut pas voir cela ! » (3).

Ces perspectives ont un impact sur l’engagement des forces :
dans des conflits de type asymétrique, au cœur des zones habitées (Lire Comment les armées se préparent au combat urbain, Le Monde diplomatique, mars 2009), où les unités doivent disposer d’une capacité autonome en énergie, de moyens de géo-localisation et de communication jusqu’à l’échelle individuelle ; et pour des missions le plus souvent de contrôle, sécurisation, ou stabilisation, plus que pour des missions armées classiques.

Les perspectives climatiques ont également des conséquences sur le « formatage » des unités, avec l’accent mis de plus en plus sur :

 les forces type « maintien de l’ordre », disposant d’un armement non létal, entraînées aux techniques de contrôle de foules ;
 les forces maritimes de surveillance et secours type « garde côtes » ;
 les unités et missions type protection civile, à mi-chemin entre militaires et humanitaires.

Ces perspectives imposent également une meilleure anticipation : lancement de missions prospectives pour une évaluation plus fine des menaces ; étude des moyens et scénarios de riposte, impliquant une révision des accords de coopération, la négociation de partenariats civils et militaires, la mise au point de plans de sécurisation, voire d’intervention, etc. Mais la planification reste un exercice difficile, dans les armées, où les décisions prises en matière d’équipement structurent les moyens et missions pour les 15-20-25 ans à venir…

Prise de conscience

En France, dès mars 2006, le Haut Comité français pour la Défense civile (HCFDC) avait organisé un premier colloque à propos de « l’impact des changements climatiques sur la protection des populations ». En 2007, la Délégation aux affaires stratégiques (Das) du ministère de la Défense avait convoqué un séminaire de prospective : « 2040 – évolutions climatiques et enjeux géostratégiques ».

L’Union européenne a également reconnu l’impact profond du changement climatique sur la sécurité internationale. Dans un document de mars 2008, le haut représentant pour la diplomatie de l’Union, M. Javier Solana, préconisait le développement de meilleures capacités européennes de prévention des conflits et d’intervention en cas de catastrophe – une prise de conscience attisée par la vague d’incendies en Grèce, l’année précédente.

Un colloque organisé en mars 2007 par le Triangle Institute for Security Studies (TISS) en Caroline du Nord) avait montré que l’armée américaine étudie elle aussi les répercussions géostratégiques du réchauffement climatique, se préparant à de nouveaux défis (comme la multiplication des conflits de l’eau), à des interventions humanitaires plus fréquentes, ou à une redéfinition de ses propres besoins et nuisances sur le plan énergétique. Le conseil de sécurité des Nations unies avait tenu pour la première fois en avril 2007 une réunion consacrée aux implications politiques et sécuritaires du réchauffement de la planète, la modification des schémas climatiques étant susceptible - selon le secrétaire général de l’ONU – de générer des tensions et les conflits supplémentaires.

Philippe Leymarie

(1) « Conséquences géostratégiques du réchauffement climatique », 9 avril 2009, organisé par le Collège interarmées de Défense à l’Ecole militaire.}

(2) Cela fait longtemps que les pays africains, par exemple, sont aux prises avec la désertification et à la déforestation. Et que certains Etats en « faillite écologique » sont de véritables « bombes sanitaires » (choléra, paludisme, sida).

(3) Hubert Vedrine, ancien ministre des Affaires étrangères.

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