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Massacres au Sri Lanka, triomphe de Colombo

par Eric Paul Meyer, 6 mai 2009

L’organisation militaire des Tigres vit ses derniers jours (lire « La déroute des Tigres ne résout pas la question tamoule », Le Monde diplomatique, mars 2009). L’armée sri-lankaise continue d’avancer vers un réduit de cinq kilomètres de long et de un kilomètre de large, entre la mer et la lagune de Nanthi Kadal, où se trouvent les deux derniers villages aux mains des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE), après avoir conquis la partie nord de la bande de sable entre Palamattalan et Valayanmadam (voir la carte). A moins d’une tentative réussie de fuite par la mer ou à travers la lagune, le chef des Tigres, M. Vellupillai Prabhakaran, et ses proches (son fils Charles Anthony, le chef de ses services secrets et de ses commandos-suicides Pottu Amman, et le leader des Tigres de Mer Soosai), mourront les armes à la main, se suicideront ou seront pris dans les prochains jours ou les prochaines semaines. Ils risquent d’entraîner dans un holocauste collectif plusieurs centaines de leurs militants, et de pousser au sacrifice les dizaines de milliers de civils (50 000 selon les Nations unies, au maximum 20 000 selon le gouvernement) qui sont encore avec eux.

Une centaine de milliers d’habitants ont pu s’échapper depuis la mi-avril, et au total 172 000 depuis février, de la nasse où ils étaient enfermés ; ils ont rejoint, dans des conditions sanitaires dramatiques, les zones tenues par les troupes gouvernementales. Beaucoup ont traversé la lagune qui séparait la bande côtière où ils étaient entassés de la terre ferme, après avoir franchi les tranchées et les levées de terre édifiées à la hâte par les LTTE pour arrêter l’avance des troupes gouvernementales et empêcher les civils de s’enfuir. Beaucoup (plus de 2 000, voire davantage selon certaines sources) ont été victimes des bombardements de l’armée, des tirs des Tigres et de la situation sanitaire et alimentaire désastreuse. Il reste environ 2 000 personnes dans les hôpitaux, sur les 12 400 blessés et leurs familles que le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a évacués depuis la zone des combats.

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Ces violences font l’objet d’une guerre médiatique entre les deux forces : le gouvernement nie toute attaque délibérée contre les civils et met en avant les témoignages de rescapés de la zone pour prouver que les LTTE utilisent les civils comme boucliers humains, tirent sur les fuyards, recrutent de force des enfants, et ont organisé une gigantesque prise d’otages ; les séparatistes dénoncent des bombardements ciblés sur des hôpitaux et des concentrations de population, soutiennent que les civils restent avec les militants de leur plein gré, et emploient le terme de génocide. Les organisations non gouvernementales (ONG) soulignent les entraves à l’exercice de leur action mises par le gouvernement, doutent de ses promesses de ne plus utiliser d’armes lourdes, au vu des images satellitaires qui semblent montrer des impacts d’explosions ; elles rappellent les violences et les intimidations exercées à l’encontre de la presse libre depuis le début de l’année.

Le débat porte aussi sur les conditions régnant dans les camps où les réfugiés échappés de la zone tenue par les Tigres sont détenus après avoir été interrogés et « triés », sans pouvoir sortir librement ni communiquer aisément avec l’extérieur. Plus de 150 000 personnes s’y trouvent, principalement autour de la localité de Vavuniya, dans des conditions d’existence que le gouvernement affirme satisfaisantes en matière alimentaire et sanitaire, comparées à la situation d’extrême pénurie qu’elle subissaient auparavant ; mais les organisations humanitaires (y compris cinghalaises) les dénoncent, les estimant largement improvisées et contraires au respect des droits humains. Cette situation risque, si elle se prolonge, de se retourner contre le gouvernement. Une évolution se dessine depuis la fin avril dans le sens d’un assouplissement, et c’est certainement à ce niveau qu’une action internationale mesurée peut contribuer à faire évoluer la situation.

En revanche, toutes les tentatives des puissances occidentales et de la « communauté internationale » pour arrêter l’engrenage militaire au nom de la protection des civils ont fait long feu, face à la détermination inflexible du gouvernement de M. Mahinda Rajapakse, sûr de sa victoire et ne voulant laisser aucune chance aux Tigres d’échapper à une défaite totale.

Au cours des dernières semaines, ni les Nations unies, ni les Etats-Unis, ni le Royaume-Uni et la France, et encore moins les pays nordiques et les ONG internationales, n’ont pu obtenir la moindre concession. La mobilisation de ces dernières et des mouvements de défense des droits de l’homme (tel Human Rights Watch) ont encouragé des gestes et des paroles plus que des actions résolues ; du reste, le réalisme politique face aux victoires de Colombo rendait peu plausibles d’autres résultats.

Quant aux forces politiques sri-lankaises modérées, elles ont du mal à se faire entendre dans le contexte de triomphalisme régnant à Colombo, qu’il s’agisse du Tamil United Liberation Front de M. Veerasingham Anandasangaree, ou des milieux pacifistes cinghalais (lire « Les ressorts du séparatisme tamoul au Sri-Lanka », Le Monde diplomatique, avril 2007). La seule organisation qui bénéficie encore de la tolérance des belligérants et qui est efficace dans le contexte actuel est le CICR. Si ses moyens étaient décuplés, il pourrait sans doute sauver davantage de vies.

En outre, à des degrés divers, le gouvernement sri-lankais a reçu l’appui ou a bénéficié de la compréhension des grandes puissances asiatiques : la Chine (l’un de ses principaux fournisseurs d’armes) et la Russie, soucieuses de n’encourager aucun mouvement séparatiste, et qui opposeront leur veto à toute tentative d’intervention des Nations unies ; le Japon (son principal bailleur de fonds) ; l’Union indienne (qui, en pleine période électorale, reste sur la réserve, en dépit des fanfaronnades des politiciens du Tamil Nadu) ; l’Iran et les pays arabes (qui n’ont pas oublié les massacres de musulmans perpétrés par les Tigres depuis les années 1990). Il y a fort à parier que cette solidarité asiatique se renforcera dès que s’ouvrira la phase post-conflit, si la diplomatie de Colombo sait profiter de cette opportunité.

La mobilisation spectaculaire de la diaspora tamoule dans les pays occidentaux s’est traduite par des manifestations de rue à Toronto, à Ottawa, à Londres, à Paris (notamment le 1er mai), à Genève, à Oslo. Elles ont été accompagnées par des grèves de la faim, des suicides par le feu, et quelques violences vite réprimées. Organisées par les partisans des LTTE, arborant le drapeau des Tigres et le portait de M. Prabhakaran, ces manifestations ont été relayées par une propagande utilisant les médias électroniques (dont le site Tamilnet est l’organe le plus influent) et un lobbying insistant auprès des élus locaux ou nationaux. Ces actions laissent penser que la popularité des LTTE auprès de la diaspora n’est pas entamée - ce que peut expliquer l’histoire de l’installation de cette diaspora et la sociologie des réseaux qu’elle a mis en place pour défendre ses intérêts et affirmer son identité. Mais les discours stéréotypés tenus par les partisans du mouvement séparatiste, qui n’ont pas pris la mesure de l’image désastreuse des LTTE, et de l’échec stratégique de l’organisation, témoignent d’une forme d’autisme, dont la diaspora aura de la peine à se libérer.

Les médias électroniques et le conflit

Il est très difficile de rassembler des informations fiables à partir des sources internet :

 d’un côté, le site Tamilnet (www.tamilnet.com), géré par la diaspora, relaye l’information des LTTE ;
 en face on trouve les sites du gouvernement (ministère de la défense : www.defence.lk, armée : www.army.lk ) et ceux des milieux nationalistes cinghalais (www.mawbimanews.com par exemple, qui donne accès à tous les bulletins d’information en langue cinghalaise, ou le plus modéré, www.srilankaguardian.org) ;
 le portail indispensable d’Infolanka (www.infolanka.com) fournit presque tous les liens possibles et propose dans sa newsroom une sélection d’articles en anglais issus de tous les horizons ;
 parmi les sites issus de la « société civile », on retiendra en priorité pour sa fiabilité celui du groupe tamoul pacifiste University Teachers for Human Rights (www.uthr.org) , ainsi que les analyses du Centre for Policy Alternatives (www.cpalanka.org) ;
 On peut aussi consulter les éditos généralement bien informés mais favorables à Colombo du journaliste tamoul D.B.S. Jeyaraj dans le Daily Mirror (www.dailymirror.lk, relayés sur le site www.transcurrents.com qui présente une sélection d’articles) , et glaner quelques informations militaires dans le blog de defense wire.blogspot.com ;
 parmi les documents les plus précis et les analyses les plus fouillées fournis par les organismes internationaux, on retiendra ceux de l’OCHOA, United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (humanitarianinfo.org/srilanka_hpsl/) qui donne d’excellentes cartes à jour ; et ceux d’Human Rights Watch (www.hrw.org) ;
 Enfin, parmi les médias européens, les sites ‘sinhala’ et ‘tamil’ de la BBC, repris en partie dans l’édition anglaise, sont les mieux informés (www.bbc.co.uk/sinhala, www.bbc.co.uk/tamil) ;
 Les correspondants indiens à Colombo du journal de Madras (Chennai) The Hindu et de son édition magazine Frontline (www.flonnet.com) permettent de connaître la vision indienne de la situation dans l’île.

Eric Paul Meyer

Eric Meyer est vice-président de l’Institut national des langues et civilisations orientales.

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