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La revue navale… sans le Charles De Gaulle

Lors de la revue navale à grand spectacle organisée ce 8 mai dans le Golfe de Fréjus devant le président français M. Nicolas Sarkozy, « chef des armées », le grand absent était … le Charles de Gaulle, le bâtiment depuis lequel le président Jacques Chirac avait observé la précédente parade du genre, en août 2004, en rade de Toulon. C’est la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale qu’une revue navale française se déroule sans porte-avions – devenu un des principaux "marqueurs" des grandes puissances...

par Philippe Leymarie, 13 mai 2009

Arrimé à son quai de la base de Toulon, justement, l’unique porte-avions nucléaire – sorti il y a quelques mois d’une indisponibilité de dix-huit mois pour « grand entretien » (IPER) – est à nouveau immobilisé jusqu’en septembre, à la suite de l’usure anormale de pièces d’accouplement entre les turbines et les lignes d’arbre, pièces particulièrement « sensibles » pour un bâtiment de 42 000 tonnes propulsé à plus de 40 km/heure.

Le Charles de Gaulle, qui est en théorie le plus puissant des bâtiments de combat européens (1), aura donc été inutilisable depuis déjà plus de deux ans (en admettant qu’aucun nouvel incident ne survienne). Tout en jugeant plutôt « injustes » les innombrables critiques adressées à ce porte-avions depuis sa conception au début des années 1980, l’excellent site d’actualité maritime Mer et Marine, qui publie un dossier complet sur ce fleuron de la flotte française, le qualifie d’« aérodrome flottant à l’autonomie quasi-illimitée grâce à sa propulsion nucléaire, arsenal capable de parcourir 1000 kilomètres par jour en profitant de la liberté de navigation, outil politique majeur mais aussi de dissuasion car capable de délivrer l’arme nucléaire grâce à son aviation embarquée... ».

La fragilité de ce bâtiment peut certes s’expliquer : ce concentré de technologie reste par définition un prototype – puisque la décision de construire un éventuel second porte-avions, et le choix de son mode de propulsion ont été renvoyés, dans le cadre des arbitrages rendus autour du Livre Blanc sur la défense et la Sécurité à l’année 2011-12. Interrogé vendredi sur cette défection du Charles de Gaulle, le président Sarkozy a simplement estimé que « ce sont des choses qui arrivent ». Pour l’amiral Pierre-François Forissier, chef d’état-major de la marine, « les avaries ne sont pas des choses scandaleuses ! Un bateau, ça casse tous les jours. Et tous les jours on répare… Quand plus de la moitié de la flotte du Vendée Globe est victime de casse, on ne dit rien. Quand un navire de la Marine nationale casse, on crie au scandale ! » (2).

Moral dans les godasses

Selon Mer et Marine , « le Charles de Gaulle est, en réalité, le symbole « apparent » (en parallèle des sous-marins nucléaires, par définition « invisibles ») de la puissance militaire – et par extension politique – de notre pays. C’est peut être pourquoi, au regard de ce qu’il représente, les medias et la population ne tolèrent aucune “faille” dans le système. Il y a peut être là, plus ou moins consciemment, une notion de fierté nationale. Ce bateau représente la France et doit fonctionner ».

Il est vrai que la défection du Charles de Gaulle, et le report de la décision sur la construction d’un « sister-ship », déjà ressentis avec amertume notamment par les marins, s’ajoutent à une suite de déconvenues :

 la perte en mer d’une maquette du futur missile stratégique M51 ;
 la collision du SNLE Triomphant avec un sous-marin britannique ;
 la série d’avatars subis par la coque de l’ancien porte-avions Clémenceau ;
 la décision de confier aux Chantiers de l’Atlantique (et non plus à la DCNS, l’ancien arsenal de la marine) la construction d’un 3ème bâtiment de projection et de commandement (BPC) ;
 le retard de trois ans dans les livraisons du futur Airbus A 400 M de transport militaire – si jamais il prend son envol…

D’où cette réaction de l’amiral Pierre-François Forissier, toujours dans le quotidien breton Le Télégramme : « Je suis dans la Marine depuis 37 ans et cela fait 37 ans que j’entends dire que nous n’avons pas assez de moyens, pas assez d’argent... La France n’est pas l’Amérique. (…) La morosité, stop ! Non ! Notre matériel n’est certes pas tout neuf, mais on fait le mieux qu’on peut avec ce que l’on a. Je voudrais qu’on arrête de dire que la Marine va mal et qu’elle a le moral dans les godasses » (3)

Domaines d’emploi

La marine avait donc à cœur, vendredi, devant la plage de Nartelle – un des sites du débarquement allié en Provence – de se montrer sous son meilleur jour : quinze bâtiments et trente-six aéronefs ont défilé en deux lignes de file espacées de 500 yards, les bâtiments se séparant à leur passage à la proue du BPC Mistral à bord duquel avait pris place le président de la République. La présentation était découpée en trois « tableaux » mobiles, illustrant les domaines d’emploi de la marine :

 La projection de forces à l’extérieur des frontières, avec les BPC, les TCD (transport de chalands de débarquement), les pétroliers-ravitailleurs, les frégates anti-aériennes, etc., pour engager tout un potentiel d’opérations militaires, explique l’état-major : libération d’otages ou poursuite des auteurs d’actes de terrorisme ; évacuation de ressortissants dans un environnement hostile ; participation au maintien de la paix dans un cadre multinational ; opération à distance du territoire, en alliance ou en coalition, etc.
 La dissuasion, illustrée par la présence au sein de la revue d’un sous-marin nucléaire d’attaque, d’un chasseur de mines, et de frégates ASM (anti-sous-marines) : une stratégie présentée par le commandement comme « strictement défensive », visant à « exposer tous ceux qui menaceraient de s’en prendre à nos intérêts vitaux à une riposte entraînant des dommages inacceptables pour eux, hors de proportion avec leurs objectifs ». (4)
 La sauvegarde, qui regroupe les missions appartenant à l’action de l’Etat en mer et au maintien d’une posture permanente de sûreté dans les approches maritimes de l’Hexagone ou dans les Dom-Tom, avec les patrouilleurs et frégates, les commandos, les hélicoptères : sauvetage, assistance, prévention de la pollution, lutte contre le terrorisme, les trafics ou la piraterie.

Quincaillerie navale

Montée en moins d’un mois, cette parade – qui ressemblait à « un 14 juillet pieds dans l’eau », selon l’envoyé spécial du quotidien Le Monde - a bousculé les emplois du temps et ordres de marche d’un cinquième de la flotte, consommé « pour l’honneur » une fraction du précieux potentiel carburant de la marine, et coûté cher en jours de congés ou en pots de peinture ! « Dans la marine, du cuisinier au mécano, du transmetteur au maître d’hôtel, tout le monde pique, meule, soude, peint, déoxide, gratte, frotte, regratte et repeint », témoigne un matelot – et on comprend que « pour le Président » on en fasse le double.

Mais on peut s’interroger sur l’opportunité d’avoir déployé toute cette quincaillerie navale en ces temps de contrainte budgétaire, et de révision générale des politiques publiques (RGPP) ; même si, à en croire les avis diffusés par plusieurs médias, la plupart des assistants se réjouissaient de « voir à quoi sert l’argent des contribuables ».

Reste aussi le symbole : fallait-il marquer cet anniversaire du débarquement allié en Provence et de la reddition des armées allemandes par une démonstration de force de la marine nationale française, qui – au plus fort de la guerre 39-45, reflet en cela de la société de l’époque – était éclatée en trois morceaux (les Forces navales françaises libres, ralliées au général De Gaulle ; les Forces maritimes d’Afrique, proches des Américains ; et la Marine nationale restée sous le commandement du gouvernement du maréchal Pétain). Et dont une partie des éléments avaient trouvé le moyen de guerroyer … avec les Britanniques, dans les ports coloniaux du continent africain et des îles de l’océan Indien. (5)

Philippe Leymarie

(1) Le Charles de Gaulle fait « équipe », à l’occasion, avec les porte-avions nucléaires américains, dix fois plus nombreux, et au tonnage plus que double.

(2) Entretien avec Le Télégramme, 27 avril 2009.

(3) Ces questions de « moral » sont une des constantes du milieu militaire. Le général Irastorza, chef d’état-major de l’armée de terre, à qui on demandait le jeudi 7 mai, lors d’un point de presse, de noter l’état d’esprit de ses hommes, leur a donné « juste la moyenne ».

(4) « La dissuasion s’exerce dans le cadre des normes juridiques internationales en vigueur auxquelles la France souscrit – charte des Nations unies, Traité de non-prolifération nucléaire, Traité d’interdiction complète des essais nucléaires », tient à préciser le site du ministère de la défense (defense.gouv.fr).

(5) Jean Moulin, La marine en guerre 1939-1945 - les six ans de guerre de la Marine française, Marines Eds., 2007.

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