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Triste flic, un roman de Hugo Hamilton

« Un dissident du bloc des heureux »

par Evelyne Pieiller, 15 mai 2009

Il n’est pas vraiment facile aujourd’hui de se déclarer hostile à la « modernité » : on risque d’être avec vigueur immédiatement étiqueté comme réactionnaire. Evidemment, il ne serait sans doute pas inutile de chercher à définir avec précision ce que désigne, par nos temps perturbés, ladite modernité, qui, rayonnant au centre des réformes et autres abandons des « archaïsmes », semble tout naturellement se confondre avec le sens, unique, de l’Histoire, le marché pour tous et un portable pour chacun. Quitte à flirter avec le pédantisme, ce qui n’est peut-être pas sans vertu par nos temps oublieux, rappelons qu’on s’est longtemps passé de « modernité », ce qui n’empêche pas nécessairement d’inventer l’avenir. Somme toute, ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle que Baudelaire crée le terme, au fil d’une réflexion sur la peinture. Il va donc l’expliciter en artiste, et non en économiste : « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. »

A vrai dire, il semble que la modernité apparaisse quand le présent a besoin de se justifier, et qu’elle soit immédiatement accompagnée par sa sœur mélancolique, la nostalgie. L’imaginaire des artistes au XIXe siècle sera ainsi tendu entre la croyance au progrès et le regret d’un passé recomposé, entre le désir d’ailleurs et la volonté d’agir ici même, entre le sentiment de ne plus avoir de place dans le monde moderne et l’exigence d’y intervenir. Solitude ou engagement, spleen ou ardeur, quête du Beau idéal ou quête de la vérité… Il faut reconnaître que ce siècle-là avait de quoi être préoccupant : de la Révolution ne restaient plus que des ruines et des souvenirs, les héros avaient disparu, toutes les insurrections avaient mal tourné, l’idée de « peuple » semblait s’être transformée en idée de « masse », l’argent était désormais le grand critère de réussite, et le progrès paraissait s’identifier à la révolution industrielle, pourvoyeuse de misère et de tuberculose… Et c’est ainsi que le XIXe siècle invente, entre autres, le romantisme, le socialisme, l’art pour l’art, l’ironie, Frankenstein, le mal de vivre et le regret du bon vieux temps, autrement plus noble, plus chaleureux, plus fraternel, plus exaltant.

Les romans jusqu’alors se satisfaisaient quasi exclusivement de se dérouler à l’époque même où ils s’écrivaient ; désormais, Ivanhoé, Les Trois mousquetaires ou Salammbô consolent des chagrins contemporains. En bref, la toute jeune « modernité » suscite des émotions, des allergies, des… réactions, qui peuvent être paradoxalement décapantes, tonifiantes, embellissantes, et inviter magnifiquement à ne pas se satisfaire de transformations qui, bien que dûment labellisées comme « progrès », signent en réalité une régression.

La splendeur du loser

Le héros de Hugo Hamilton refuse d’être « moderne », et ça fait un bien fou. Il est complètement inadapté, affligé d’une regrettable fixation sur le passé, sujet à une grande crise suicidaire par an, et complètement déprimé par l’évolution de l’Irlande, modernisée au pas de charge par son entrée dans l’Union européenne. Pat Coyne, policier en congé pour troubles psychologiques et obligé de suivre une psychothérapie, n’a aucun désir de s’améliorer le mental : il se veut avec conviction « un dissident du bloc des heureux ». Il abomine le bonheur en aérosol, il revendique ses failles et ses rêves, il n’a pas peur d’être un… loser. Pure splendeur. Il ne veut pas faire preuve de bon sens, se montrer raisonnable, se traiter en produit à rentabiliser. Il ne veut définitivement pas positiver. « Ne m’enlevez pas ma douleur », elle n’est pas un défaut, elle fait partie de la vie des hommes.

Coyne n’économise pas ses émotions, il est lyrique, il est fantasque, et il a comme l’impression qu’il est périmé. Menacé d’extinction. Comme l’Irlande d’autrefois, qui disposait de trente-cinq mots pour nommer les algues mais n’avait pas de formule pour souhaiter un bon appétit ; l’Irlande des insurrections et des émigrants, de la misère et de la fraternité. Désormais, les pubs sont remplacés par des « cafés » (en français dans le texte, of course), il n’y a plus d’exil, sinon intérieur, la chaumière typique est devenue du dernier chic, la culture irlandaise se vend comme folklore émouvant, la marée de l’émigration a changé de sens, et ce qui importe désormais, c’est de réussir : en gagnant de l’argent, en épanouissant son potentiel, dans la transparence et l’efficacité. Pat Coyne en pleure d’exaspération, et ne se trouve plus d’affinités qu’avec les clandestins roumains qu’il décide d’aider, contre tout bon sens. Il a beau savoir que son Irlande intime est mythique, qu’elle est légende, il préfère la légende enthousiasmante et déchirante aux valeurs d’une modernité qui transforme un peuple en clients sans histoire – à tous les sens du terme.

Pat Coyne est, vigoureusement, romantique : c’est à dire fêlé, fâché, de mauvaise foi, et résolu à ne pas surmonter sa déception devant la médiocrité des aspirations engendrées par la loi du marché. Et ce romantisme-là, ouvert au luxe souverainement improductif de la digression et du poème, est une déclaration d’amour, non pas aux archaïsmes, mais aux vieux rêves humains mis à la casse : ces rêves têtus de fraternité, qui créent des mondes et des chants.

Hugo Hamilton, Triste flic, traduit de l’anglais (Irlande) par Katia Holmes, Phébus, Paris, 218 pages, 19, 50 euros.

Du même auteur : Sang Impur, Le Marin de Dublin, Déjanté, tous aux éditions Phébus.

Evelyne Pieiller

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