En kiosques : décembre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

Les mauvaises ondes de la radio publique (1)

France Inter et sa bande magnétique

La nomination par l’Elysée de Jean-Luc Hees à la présidence de Radio France, et l’arrivée de Philippe Val à la tête de France Inter, permettent l’intrusion au cœur même de la radio publique d’un système clanique et partisan qui risque de heurter les convictions d’une très large partie des auditeurs. C’est aussi pour Nicolas Sarkozy une occasion de reprendre astucieusement en mains la radio dont il peut désormais révoquer le patron.

par Marie Bénilde, 26 juin 2009

C’est la première décision du nouveau directeur de France Inter, Philippe Val : à la rentrée, la revue de presse ne sera plus assurée par Frédéric Pommier mais par un journaliste choisi par lui. L’intersyndicale de Radio France a aussitôt réagi en précisant que ce limogeage avait été opéré « dans les deux heures » qui ont suivi la prise de fonction du nouveau patron, ce qui laisse planer de sérieux doute sur son aptitude à diriger une radio de plus de 450 salariés. Lorsqu’il était encore directeur de Charlie Hebdo, en février, Philippe Val avait vertement reproché à Frédéric Pommier d’avoir cité son concurrent Siné Hebdo au cours de sa revue de presse. Le journaliste avait commis l’irréparable : intégrer cette publication intolérable et inadmissible – puisque mise à l’index du discours bien pensant – dans le saint des saints de la légitimation médiatique : la revue de presse de France Inter.

Sur Radio France, le nouveau président Jean-Luc Hees avait annoncé de simples petits ajustements ici ou là. En réalité, c’est un nouvel état d’esprit qu’il s’agit aujourd’hui d’instiller. On peut le résumer à la façon de l’intrigue d’un film de Coppola : « Rien de ce qui touche à la famille ne m’est étranger ». On se souvient que toute l’histoire a commencé avec Jean, fils de Nicolas, qui fut raillé par Siné, lequel lui prêtait l’intention de se convertir à la religion juive pour réussir un beau mariage avec une héritière Darty. Il fut alors renvoyé par Philippe qui saisit cette trop belle occasion de se débarrasser d’un ennemi de l’intérieur qui le suspectait d’épargner Clearstream dont l’avocat était aussi celui de Charlie Hebdo, Richard Malka. C’est alors que Nicolas se mit à bien aimer Philippe, auquel il avait apporté son soutien écrit dans l’affaire des caricatures du prophète Mahomet que Charlie Hebdo avait publiées en 2007. Rappelons que Siné a été relaxé en janvier 2009 par le tribunal de grande instance de Lyon de toute « incitation à la haine raciale » dans le procès que lui avait intenté la LICRA.

Carla, Philippe, Jean-Luc et les autres

Philippe, Carla le connaît aussi. Ils se sont vus chez Raphaël (Enthoven), le copain de Christophe (Barbier) et de Bernard-Henri (Lévy), que Nicolas a prolongé le 25 juin à la présidence du Conseil de surveillance d’Arte, sur les conseils d’Alain (Minc). Ensemble, Philippe et Carla ont une dizaine de fois poussé la chansonnette dans de petites soirées privées, avant que celle-ci ne rencontre Nicolas, en 2007, grâce à Jacques (Séguéla). Nicolas, lui, ne s’intéresse pas beaucoup à la musique. Ni à la radio, qui n’est pas vraiment pour lui un enjeu de pouvoir. Mais il s’intéresse à Carla. Aussi lorsque celle-ci lui suggère de remplacer le ringard Cluzel qui n’a pas le bon goût d’être un socialiste repenti, Nicolas voit tout de suite l’intérêt de l’affaire. On lui rapporte que Dominique (Strauss-Kahn) n’a pas apprécié d’être caricaturé pour ses penchants sexuels par l’humoriste de France Inter Stéphane Guillon. Et ses conseillers assurent sans rire que la première secrétaire du PS Martine Aubry elle-même se serait plainte à l’Elysée d’être comparée à un « petit pot à tabac ». Sans compter l’accoutrement saugrenu de Jean-Paul Cluzel, apparu torse nu avec un masque de catcheur dans un calendrier de lutte contre le sida d’Act Up… Ah, si je pouvais profiter de mon nouveau pouvoir de nomination à Radio France pour reprendre en main astucieusement une maison qui m’est réputée culturellement hostile…

Il lui suffit pour cela d’écouter Carla : elle lui a conseillé de placer Philippe aux commandes de France Inter. Val soutient la loi Hadopi et les droits d’auteur des chanteuses à succès. Et il a prêté main forte sur France Inter au ministre Bernard Kouchner face à Pierre Péan qu’il rend coupable de « démagogie crapoteuse » et de « néo-pétainisme » à la suite de ses révélations sur une étude grassement payée à l’ex-french doctor par Omar Bongo. Pour la présidence de Radio France, Philippe n’a plus qu’à suggérer le nom de son ami Jean-Luc, auquel il doit ses premières chroniques radiophoniques. « Jusqu’alors Nicolas Sarkozy n’y avait pas songé » assure un « proche du chef de l’Etat » à la journaliste du Monde Raphaëlle Bacqué (« Philippe Val : fini de rire », Le Monde, 17 juin).

Ingestion et renvoi d’ascenseur

La magie peut alors opérer. A Charlie Hebdo, Philippe Val avait mis au point un système clanique digne des gouvernants les plus autocrates : qui n’est pas avec moi est contre moi. C’est la même ritournelle qui risque de prévaloir très vite à France Inter. Qui est contre moi n’a plus sa place en tant que tel et qui reste à son poste accepte pleinement le nouvel ordre des ondes. Nicolas Demorand, l’animateur de la tranche matinale, a le premier anticipé le changement. A un François Bayrou qui remet en cause le mode de désignation du patron de la radio publique, il proteste sèchement de la liberté absolue qui règne dans sa station… sans comprendre que cet assaut de protestation véhémente témoigne surtout de son ingestion totale du nouveau mode de nomination qui vient de se mettre place à l’occasion de la désignation de Jean-Luc Hees. Les amateurs goûteront la tautologie : Demorand est libre puisqu’il n’est pas inquiété par le pouvoir ; et il n’a pas à exprimer de critique sur la restriction de cette liberté puisque, précisément, il est libre.

Libre en somme de ne pas se rebeller contre l’interventionnisme de l’exécutif à la tête de sa station.

Le système clanique qui va se mettre en place à France Inter se vérifiera d’abord par quelques recrutements clés. Pascale Clark, journaliste à RTL et amie de Jean-Luc, qui l’avait mise à l’antenne, animera à la rentrée un magazine culturel sur la tranche 20h-23h. Faut-il s’attendre à l’arrivée de Caroline Fourest, pour l’heure employée à Charlie Hebdo et à France Culture ? Ou à un retour de Frédéric Bonnaud, une recrue de Jean-Luc, qui avait été débarqué de France Inter et avait ensuite rejoint Europe 1 ? C’est à voir, car Bonnaud passe pour un ennemi de Sarkozy. En tout cas, le renvoi d’ascenseur risque de fonctionner à plein régime. Exit celui qui avait pris ma place de directeur de France Inter, Frédéric Schlesinger, bienvenue à celui m’avait accordé des chroniques à Charlie Hebdo, mon ami Philippe…

Une radio de service privé

Mais il y a plus grave. On peut reprocher à Jean-Luc Hees d’avoir réalisé un ménage, en novembre 2002, au profit d’un colloque annuel de Novartis, de l’avoir accompagné d’un éditorial élogieux ou d’avoir évincé le médecin-écrivain Martin Winckler qui, pour ses chroniques sur France Inter, subissait des pressions du lobby du médicament (Leem). Mais on peut difficilement lui faire grief d’un point de vue très acéré sur ses contemporains. Philippe Val en revanche n’a pas le consensualisme mou de son patron. Ses jugements à l’emporte-pièce et sa haine de tout ce qui colle pas à son petit bréviaire BHLien sont légendaires. Ainsi, en pleine offensive israélienne sur Gaza le 16 janvier dernier, il s’emporte sur France Inter contre « l’obscénité et le ridicule qu’il y a à s’engager ici en France dans ce conflit au point de vociférer dans les manifestations la haine d’un pays, la haine d’un peuple et la haine de ceux qui se sentent solidaires de ce peuple » (1)

Et il va plus loin en mettant en cause les propos entendus ici ou là sur les ondes : « Certaines prises de parole, y compris à la radio parfois hélas, n’expriment qu’une haine rendue arrogante par la certitude que le bon droit permet enfin tous les excès. C’est à vomir ». Les défenseurs de la cause arabe ont de quoi s’inquiéter devant pareil aveuglement partial quand les victimes civiles meurent alors par milliers sous les bombardements israéliens… Mais les pro-Palestiniens et les Musulmans ne sont pas les seuls à souffrir les sentences du commissaire Val. La gauche radicale, les communistes, les syndicalistes, les nonistes, les altermondialistes, les catholiques, et bien sûr les droites qui ne s’inclinent pas devant Nicolas Sarkozy et sa politique d’ouverture…Tous ceux-là ont eu à subir les attaques au vitriol du chroniqueur Val qui les rend le plus souvent coupables d’exprimer ce qu’ils sont.

Question : une radio de service public peut-elle être dirigée par un homme qui a professé sa haine d’idées chères à disons 80 % de la population, sachant que la radio est un média écouté en France par un Français sur huit ?

Il est significatif qu’après le limogeage du titulaire de la revue de presse et l’intrusion inopinée de Jean-Luc Hees, le 15 mai, dans la matinale de France Inter pour répondre à Edwy Plenel qui contestait la procédure de désignation du président de Radio France (lequel avait promis au CSA qu’il ne ferait plus d’antenne que pour interviewer « Bruce Springsteen ou Barack Obama » (Sic)), le SNJ mette en garde contre les « oukases » du nouveau directeur Philippe Val alors que le SNJ-FO demande une inédite « clause de conscience » au sein de la station. Même le Parti socialiste exprime dans un communiqué « sa vive inquiétude quant au respect du pluralisme et à l’indépendance de l’information au sein du groupe Radio France et tout particulièrement à France Inter » (2).

Experts d’Internet et chantres de la modernité

S’ajoutent à ces appréhensions idéologiques des inquiétudes sur l’avenir de la radio. Auditionné le 7 avril par le CSA, Jean-Luc Hees a été incapable d’exprimer son projet d’entreprise à l’heure des nouveaux canaux numériques qui détournent de la radio publique les nouvelles générations. Peu avant sa nomination, Jean-Paul Cluzel, son prédécesseur, avait accordé un entretien au Monde.fr où il tint une langue si peu diplomatique que le quotidien s’abstint de reprendre l’interview dans son édition papier. A la question « L’estimez-vous capable de gérer une maison aussi complexe ? », le PDG avait répondu : « Lui qui est si moderne et dont les capacités stratégiques sont bien connues (sourire). Cet homme qui, il y a quelques années, lors d’un comité de rédaction de Radio France, avait déclaré : l’internet, c’est la mort de la radio ? » (3).

Aujourd’hui, il se contente de dire publiquement lors de son audition au CSA : « La diffusion broadcasting va assurer de longues, longues années à la radio ». A-t-il conscience de l’imminence des nouveaux usages numériques ? Le choix de Philippe Val est une forme de réponse à cette interrogation. Le nouveau directeur de France Inter considère Internet comme « la kommandantur du monde ultra-libéral » qui n’est utilisé que par « des tarés, des maniaques, des fanatiques, des mégalomanes, des paranoïaques, des nazis, des délateurs » (4). Bakchich.info, qui est sans doute le plus impertinent des nouveaux sites d’information, est comparable à ses yeux à l’hebdomadaire collaborationniste Je suis partout. Une enflure verbale qui vaut à l’ancien directeur de Charlie Hebdo d’être poursuivi en diffamation par Bakchich.info…

L’impertinence dans la pertinence

Mais il est vrai que l’impertinence n’est plus tout à fait de rigueur à la maison ronde. « L’impertinence, j’ai pas toujours trouvé que c’était le meilleur slogan de France Inter », explique Jean-Luc Hees au CSA en se disant « difficile » sur le rire (5). Stéphane Guillon est sans doute protégé par sa notoriété et son goût des cachets, qui sauront l’inciter à rendre très pertinente son impertinence… Mais que dire de tous ceux qui, à Radio France, croient encore à l’expression radiophonique en toute liberté, sans autocensure ? Que dire d’un Daniel Mermet dont l’émission « Là Bas si j’y suis » s’est retrouvée, sous le mandat de Cluzel, à un horaire moins exposé l’après-midi ? L’avenir dira si son soutien à la contestation sociale peut encore trouver sa place sous le mandat d’un président nommé par Nicolas Sarkozy...

Parions que Jean-Luc Hees saura trouver les mots pour écarter les irréductibles, chiffres à l’appui. « Le service public doit faire de l’audience, déclare-t-il. Il ne peut rester autour d’un feu de camp et deviser en trouvant que le monde extérieur est cruel » (6). Les boy scouts de Radio France apprécieront.

Marie Bénilde

(2) « Ça commence mal à Radio France comme à France Inter », communiqué de Patrick Bloche, secrétaire national aux médias du Parti socialiste.

(3) Le Monde.fr, 1er avril

(6) Anne-Marie Gustave, « Hees bien raisonnable ?, Télérama.fr, 15 avril.

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016