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Ghana : les deux rendez-vous du président Obama

mardi 7 juillet 2009, par Jean-Christophe Servant

Le président américain Barack Hussein Obama effectue sa première visite en Afrique subsaharienne : un stopover ghanéen d’un jour et demi, placé par son équipe à l’issue de sa visite à Moscou et dans les Abruzzes à l’occasion du sommet du G8. Depuis l’annonce de ce voyage (Jean Baptiste Placca, « Obama au Ghana, un voyage-programme », RFI, 23 mai 2009), nombre de commentateurs du continent noir n’ont cessé de s’interroger sur le choix ghanéen du président américain. Et, incidemment, sur les raisons qui ont empêché leurs propres pays de bénéficier d’une telle primeur.

Personne, à commencer par la presse kenyane, ne s’attendait à ce que M. Obama opte pour le le pays de ses racines paternelles (« Obama évite Nairobi », Courrier International, 18 mai 2008). Au Nigeria, où les attaques de rebelles ont repris contre les installations pétrolières, provoquant un retour du prix du baril de brut au-dessus des 70 dollars, l’adoubement du Ghana par l’Amérique a en revanche fait l’effet d’une douche froide. La non-visite d’Obama donne l’occasion à la presse nationale de dresser à nouveau un triste bilan du régime de M. Umaru Yar’Adua, arrivé au pouvoir en mai 2007 à l’issue d’élections entachées d’irrégularités. Les commentaires vont du féroce à la déception, en passant par un soupçon de jalousie. « Don’t worry, you can watch the visit on AIT, Channels TV etc live », ironise Reuben Abati, l’éditorialiste le plus lu du pays aux 140 millions d’habitants, dans le quotidien The Guardian (« Why Obama is going to Ghana », The Guardian, 22 mai 2009). Pour l’écrivain Woyle Soyinka, prix Nobel de littérature, c’est à la fois une douleur et un soulagement (Nick Tattersall, « Obama visits prompts Nigerian, Kenyan angst », Reuters, 3 juillet 2009).

Avant de se rendre au Ghana, M. Obama accorde un entretien au site Internet All.africa.com (Charles Cobb, Jr., Tami Hultman and Reed Kramer, « Obama discusses Africa Ahead Ghana visit », 2 juillet 2009). Pendant une quinzaine de minutes, il énumère les priorités d’une Amérique qui cherche des modèles de réussite et souhaite établir un partenariat pratique (« U.S. Wants to Spotlight ’Successful Models’ And Be An ’Effective Partner’ », All.africa.com, 2 juillet 2009) avec le continent. Il est aussi question d’Internet, et de la fonte des glaces sur le Mont Kenya.

Mais le discours reste dans la droite ligne de la politique africaine de l’administration Bush. Ce passif est considéré dans les cercles diplomatiques américains comme l’un des « moins pires » héritages légués à la nouvelle équipe de la Maison Blanche. Pour M. Obama, comme pour son prédécesseur, la bonne gouvernance mène à la prospérité. Et le Ghana, avec ses deux alternances démocratiques, en est un modèle. Le pays est d’ailleurs « bipartisan favorite », rappelle le New York Times (Peter Baker, « The Calculus beyond Ghana Stopover », 17 mai 2009). L’esprit « bipartisan » anime aussi deux récentes mesures prises par l’entourage du nouveau président américain : après avoir soutenu, sous le règne de George W. Bush, l’intervention éthiopienne à Mogadiscio, Washington préfère désormais envoyer directement des armes au gouvernement somalien retranché, afin de ralentir une insurrection shebab considérée comme proche d’Al-Qaeda. Par ailleurs, il a été décidé de proroger l’opération « Lighting Thunder » (« Coup de Tonnerre »), qui figurait parmi les dernières initiatives africaines du président sortant. Elle autorise l’Africom à assurer un appui logistique et en renseignements à une armée ougandaise engagée dans une guerre sans fin contre les rebelles mystiques de Joseph Kony (Annie Kelly, « Obama urged to Help end LRA threat in Uganda », The Guardian, 1er juin 2009).

M. Obama, comme le rappelaient avec réalisme de nombreux Africains dès son élection, reste « d’abord un président américain ». Si le discours qu’il prononcera à Accra entend marquer un « nouveau départ » avec le continent (« Barack Obama en Afrique : les attentes des Congolais », Media Congo, 6 juillet 2009), sa visite est aussi un signe fort adressé à une communauté africaine-américaine avec laquelle il s’est jusqu’ici gardé d’afficher sa proximité. C’est la première fois qu’un chef d’Etat américain aux racines mondiales, mais à l’épouse africaine américaine, rend de fait visite au continent noir. Cette nuit passée au Ghana concerne donc aussi l’ensemble de la communauté noire d’Amérique. Il y a là également des raisons pragmatiques, motivées par des ambitions économiques : pour le monde entrepreneurial africain-américain, l’Afrique, en ces temps de récession intérieure, est désormais considérée comme la « dernière frontière économique » (Renita Burns, « Black Enterprise, In Global economic crisis, Africa yields great returns », 15 janvier 2009).

Apparaissent aussi derrière ce déplacement au Ghana des raisons plus sensibles et profondes, qui échappent encore à la grille de lecture des analystes de la presse américaine. Professeur d’Etudes américaines de la faculté des Lettres et Sciences humaines, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Abou Bakr Moreau les explique sur le site Pambazuka « [Barack Obama au Ghana : une prime à la démocratie » >http://www.pambazuka.org/fr/categor...] », 5 juin 2009 ) : « Quand, en pleine guerre froide, l’un des plus grands intellectuels noirs américains, sinon le plus grand intellectuel de notre point de vue du continent comme de sa diaspora, W.E.B. Du Bois, était menacé, faussement accusé de servir la cause de l’ennemi soviétique, persécuté dans son propre pays où le noir n’était pas encore citoyen, et s’est vu enfin confisquer son passeport, c’est au Ghana qu’il a choisi de se réfugier. Il a ensuite demandé à être dépossédé de sa “nationalité” américaine pour devenir ghanéen. Et c’est au Ghana qu’il a choisi de finir ses jours. Cet homme est un exemple non seulement pour les intellectuels du continent comme de sa diaspora, mais aussi et peut-être surtout pour les politiques qui, bien souvent, choisissent de passer leurs vieux jours ailleurs que sur la terre de leurs ancêtres… C’est tout cela qui fait que le Ghana est le pays d’Afrique au Sud du Sahara qui accueille le plus de visiteurs noirs américains, devant l’Afrique du Sud et le Kenya. Un grand nombre de Noirs américains ont en effet choisi de s’y installer au point qu’il y existe une communauté noire américaine bien intégrée, qui s’y sent parfaitement chez elle aujourd’hui. »

A Accra, Barack Obama n’a donc pas seulement rendez-vous avec l’Afrique, mais aussi avec sa diaspora, qu’il s’agisse de lointains descendants d’esclaves ou de migrants de fraîche date. Sous son mandat, cette communauté entend bien constituer la principale courroie de transmission du regain de soft power américain sur le continent.

En bref : écouter, lire

1) Nouveau signe du retour de l’écriture nigériane sur le devant d’une littérature-monde – et de la percée d’une génération d’auteures –, le premier roman de Sefi Atta (Le meilleur reste à venir, Actes Sud, Arles, 2009). Enseignante à la Nouvelle-Orléans, celle-ci (www.sefiatta.com) déroule le destin de deux amies de Lagos, nées avec les indépendances et grandies dans le désordre des années de dictature militaire. Une traversée féministe de l’histoire nigériane…

2) Prospectée par une nouvelle génération de crate diggers, qui sont aux vinyles anciens ce que leurs ancêtres étaient aux pépites, l’Afrique ne cesse de drosser des pépites musicales jusqu’alors méconnues des oreilles occidentales. Pour preuve cette fantastique compilation du Bénin des années 69-81, Legends of Benin, Analog Africa/distribution Socadis), exhumant le son d’années Kérékou où le marxisme révolutionnaire savait aussi se danser…

15 commentaires sur « Ghana : les deux rendez-vous du président Obama »

  • permalien Serdar :
    8 juillet 2009 @14h36   »

    Merci pour le disque et sa référence...

  • permalien rudysman :
    10 juillet 2009 @10h55   « »

    En effet cette compile est pas mal du tout. On est pas dans la musique africaine mais plutôt dans une sorte de funk, disco parfois proche des modèles américains de l’époque. Mais bon y’a tellement d’artistes actuels extraordinaires en Afrique que ca m’étonne un peu comme référence...

  • permalien andy :
    10 juillet 2009 @19h32   « »

    Je trouve l’analyse du professeur Moreau très éclairante sur le choix du président Obama pour le Ghana. BaracK Obama est très cultivé et très intelligent. Non seulement ses gestes sont très ciblés et cohérents mais même les mots qu’il choisit, en qu’auteur et intellectuel, comme cet ancêtre à lui, Du Bois, que M. Moreau a indiqué. On n’avait pas vu cet aspect. C’est pourquoi je trouve son analyse tout à fait éclairante. Merci

  • permalien K. :
    12 juillet 2009 @16h34   « »

    Terna Gyuse et Francis Kokutse sur IPS News,

    Pour cette visite Obama a expliqué son choix du Ghana par l’exemple positif que le pays représente pour le reste du continent, mais il pourrait y avoir d’autres raisons stratégiques.

    Le refus de l’Afrique de l’Ouest à accueillir un commandement militaire américain en Afrique (AFRICOM) l’an dernier a été un cuisant revers pour les États-Unis dans le contexte de l’importance stratégique croissante de la région. Des quantités croissantes de stupéfiants transitent par la zone en provenance de l’Amérique latine et en route vers l’Europe, et cette zone est aussi la source de 16 pour cent des importations de pétrole des États-Unis - un chiffre qui pourrait augmenter, la production du Ghana devant débuter l’année prochaine.

    Écrivant pour « Pambazuka News », Charles Abugre, de « Christian Aid, » a dit : « Obama, signifie plus pour le monde qu’un simple politicien étatsunien. Il est devenu une marque, envers qui, comme pour toutes les marques, il existe une contestation massive des valeurs et des significations qui la sous-tendent.

    « Il signifie l’espoir, un "vent de changement", le triomphe de l’humanité commune, l’égalité des peuples et des cultures et bien plus encore. Mais il signifie également le pragmatisme, une manifestation de la puissance, des responsabilités et des intérêts américains. »

    Si une nouvelle relation entre l’Afrique et les États-Unis doit prendre forme, selon les critères de "la responsabilité mutuelle et du respect mutuel" comme le décrit Obama, l’Afrique devrait tirer pleinement parti des possibilités offertes par l’actuelle administration américaine tout en continuant à poser les vraies questions.

  • permalien K. :
    12 juillet 2009 @18h06   « »

    K.Selim trouve motif à réjouissance dans "Les vérités africaines d’Obama", notamment quand le président US,

    .. met en cause des gouvernants et des systèmes politiques qui entravent la marche des sociétés et qui deviennent des facteurs de régression. C’est ce qui le rend plus à l’aise pour dire que les indépendances datent de 50 ans et que les Etats-Unis ne sont pas les auteurs des mauvais choix qui ont nui à l’économie du Zimbabwe au cours des dernières années.

    Le (très gros) problème non abordé par Obama (et K. Selim) est que « les leaders africains et leurs politiques ne se sont pas maintenus ni ne sont tombés ex nihilo » (1/2) :

    En termes de gouvernance et de transfert pacifique du pouvoir, le coup d’Etat qui avait renversé Kwame Nkrumah, le premier président d’un Ghana indépendant, s’est fait sous la supervision attentive de la CIA et avait été précédé par un refus stratégique d’aide financière des États-Unis pour affaiblir le soutien au gouvernement de Nkrumah.

    La CIA était derrière l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo qui a abouti a des décennies de dictature par Mobutu Sese Seko ; et le soutien des États-Unis aux rebelles de l’UNITA de Jonas Savimbi en Angola et du RENAMO en Mozambique a intensifié et prolongé d’amères guerres civiles.

    Sur le front économique, les États-Unis ont été la principale puissance votante au sein de la banque mondiale et du FMI depuis leur création en 1948. Ces établissements ont répondu à la crise de la dette des années 1980 de l’Afrique par des politiques d’ajustement structurel qui ont décimé l’infrastructure sociale, dévalué de façon catastrophique les devises locales, et privatisé les entreprises publiques avec des avantages douteux pour la majorité de la population.

    Ainsi il est tout a fait possible de voir l’Occident comme un associé actif de la destruction de l’économie du Zimbabwe, par exemple, ou des prestations des services de base comme la santé et l’accès à l’eau propre.

  • permalien K. :
    12 juillet 2009 @18h12   « »

    « Les leaders africains et leurs politiques ne se sont pas maintenus ni ne sont tombés ex nihilo » (2/2) :

    Il y a seulement deux ans, les États-Unis exerçaient toujours des représailles contre les gouvernements du sud qui avaient choisi d’acheter des médicaments génériques anti-retroviraux meilleur marché - en dépit du fait qu’une telle démarche est en conformité avec les règles édictées par l’Organisation mondiale du commerce (et les pratiques d’achat de vaccins génériques d’anthrax par les États-Unis pour son usage personnel).

    Il est possible « d’aller au-delà » du thème du legs du colonialisme tout en remettant en cause le rôle joué par les Etats-Unis dans leur soutien à l’intervention récente et désastreuse de l’Ethiopie en Somalie, ou encore leur role de conseillers militaires en Ouganda en faveur des attaques qui se sont soldées par un échec contre “l’Armée de résistance du Seigneur” l’année dernière. Les deux interventions ont eu de violentes conséquences pour des millions de personnes vulnérables.

  • permalien K. :
    12 juillet 2009 @22h41   « »

    Mahmood Mamdani :

    Il est vrai que, à moins que nous apprenions à oublier, la vie se transforme en une perpétuelle recherche de vengeance. Chacun d’entre nous n’a rien d’autre qu’un catalogue des torts causés à une longue lignée d’ancêtres. Mais la civilisation ne se construit pas simplement sur l’oubli. Nous devons non seulement apprendre à oublier, nous ne devons pas oublier d’apprendre.

  • permalien Sakhra :
    14 juillet 2009 @11h53   « »

    Le lendemain du discours d’Obama "aux Africains ", à Alger dans le cadre du Festival Culturel Panafricain, nous avons revu la pièce de théâtre sur Patrice Lumumba, "Une saison au Congo", pièce écrite par Aimé Césaire et mise en scène par la troupe Sorano du Sénégal.

    Le thème : comment la CIA et les ex-colonisateurs belges, avec la complicité criminelle de Mobutu, ont liquidé d’une façon ignoble, Patrice Lumumba, qui lui voulait que le "Congo appartienne aux Congolais", son seul crime.

    Mobutu a régné sur le Congo jusqu’à sa mort pendant 32 ans, pour le plus grand bonheur des "Occidentaux".

    La pièce, comme le rappelle son metteur en scène, n’a pas pris une ride....

    Obama, au nom de ses origines africaines, mais sous la surveillance des portes-avions américains, qui longeaient la côte africaine, a demandé aux Africains de "dépasser le legs du colonialisme..."S’est-il arrêté ce colonialisme ?
    Quand ? Comment ?

    Mais Obama, s’est exprimé au nom de la plus grande puissance , dont il défend les intérêts : les USA cherchent désespérémment un siège pour l’Africom, "pour combattre el Qaida-Maghreb"....Jusque-là, aucun pays d’Afrique n’a accepté....Alors, le Ghana ? Nekruma , le panafricain doit se retourner dans sa tombe...

  • permalien K. :
    15 juillet 2009 @00h57   « »

    L’article de IPS news est traduit en français (médiocrement) par le site lui-même.

  • permalien simtelle :
    15 juillet 2009 @17h58   « »

    Le président Obama n’est ni le premier, ni le drenier à identifier le mal de l’Afrique en la mauvaise gouvernance.
    Les Africains (dont je fais partie) devrait résumer ce discours en ces deux expressions : copier le Ghana et arrêter de vous contenter des miettes§ !
    Outre il me semble peu probable que ce discours serait aussi célèbre si M. Obama n’était Noir et président des USA.

  • permalien K. :
    17 juillet 2009 @00h16   « »

    « Les trois fautes de Barack Obama en Afrique »

    Les origines africaines de Barack Obama sont du pain béni pour les entreprises de son pays qui défendent des intérêts économiques très précis dans l’exploitation des matières premières de l’Afrique. Voilà une réalité qu’Obama balaie d’un revers de main, en poursuivant un discours paternaliste et moralisateur afin de convaincre les Africains de ne pas s’engager dans la lutte pour une indépendance authentique et un véritable développement garantissant enfin la pleine satisfaction des droits humains.

  • permalien alain vicky :
    17 juillet 2009 @16h45   « »

    Le discours qu’Obama aurait du faire à Accra ? Réponse sur le site Pambazuka, par son rédacteur en chef, Firoze Manji

    http://pambazuka.org/en/category/fe...

  • permalien K. :
    19 juillet 2009 @19h00   « »

    Traduction française du discours de Obama au Ghana.

    Un mystère, ce Obama !

  • permalien Sakhra :
    19 juillet 2009 @23h57   « »

    @ K,

    Excellent , l’article de Momar DIENG.

    Obama :
    "L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts"....c’est nous qui les choisissons, pour votre bien et surtout pour nos intérêts !!

  • permalien yala :
    19 août 2009 @09h23   «

    La visite du president OBAMA au Ghana nous montre comment Dieu nous aime.Il a envoiyer Obama nous dire qu’il est temps pour la democracy.Seul l’ afrique et a lui seul de partager ce valeur proprement.

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