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L’anniversaire de Leïla, un film de Rashid Masharawi

« Ne pas séparer l’individuel du politique »

par Marina Da Silva, 20 juillet 2009

Le propos pourrait sembler ténu, mais c’est dans cette sobriété que le film puise toute sa force et sa singularité. En Palestine — on pense reconnaître Ramallah, mais aucun lieu n’est nommé —, Abou Leïla, un chauffeur de taxi, ne songe qu’à l’anniversaire de sa fille (Nour Zoubi), qui va avoir 7 ans, et qu’il veut fêter en rentrant tôt chez lui avec un cadeau et un gâteau, et des fleurs pour sa femme (Areen Omari). La fiction va se dérouler à l’écran en une seule journée, mais déployer tout un monde d’obstacles et d’imprévus qui l’inscrivent dans une chronologie extra-ordinaire. Si on était dans un documentaire, certaines scènes ne pourraient se dérouler qu’à Gaza, mais le réalisateur peut ainsi embrasser librement toute la géographie palestinienne.

Abou Leïla est un ancien juge. Il a emprunté le taxi à son beau-frère, en attendant qu’un poste dans la fonction publique se libère, dans un pays en proie à la décomposition et à la corruption provoquées par l’occupation. Il est incarné par Mohamed Bacri, comédien à la présence magnétique, véritable « Clint Eastwood » arabe, qui est ici à contre-courant des rôles de héros qu’on lui connaît. On ne l’imagine pas juge, et il est l’antithèse d’un chauffeur de taxi, mais il endosse les deux personnages, comme pour parler à la fois du point de vue des institutions palestiniennes et de celui des gens de la rue.

Tel un Don Quichotte, il va batailler auprès de ses concitoyens pour tenter de leur faire partager son attachement à l’ordre et aux principes. Des principes, il en a plein. Il ne va pas jusqu’aux check-points — que l’on ne verra délibérement pas dans le film, mais qui rythment la vie quotidienne de leurs diktats. Il ne prend pas d’hommes armés (« la moitié de la population »), ne veut pas que l’on fume dans son taxi qu’il considère comme un lieu public, et le passager qui monte à l’avant à ses côtés doit attacher sa ceinture de sécurité. Autant de règles qui apparaissent totalement surréalistes dans la vie quotidienne sous occupation, mais qui sont pour Abou Leïla autant de repères pour se reconstituer une vie normale.

L’ex-juge sillonne la ville, et les clients qu’il prend apportent chacun un éclairage du quotidien invivable des Palestiniens. Celui qu’ils subissent, mais aussi qu’ils s’infligent. Un couple renonce à son trajet pour rejoindre une queue qui s’est formée sans que personne à l’intérieur ne sache ce qui va être distribué : une des images les plus acides de ce miroir qu’il tend à sa propre société pour la secouer. Une femme est perdue, ne sachant si elle doit aller d’abord au cimetière ou à l’hôpital, s’occuper de la tombe de son mari ou d’elle en premier lieu. Un ancien prisonnier (Saleh Bacri, apparition fugitive mais lumineuse), celui à qui Abou Leïla veut interdire de fumer, explique laconiquement que c’est grâce à la cigarette qu’il a tenu onze ans en prison.

Alors qu’il tente de déposer un téléphone portable oublié dans son taxi au commissariat de police, Abou Leïla manque de passer pour un voleur et est confronté à une bureaucratie absurde. Les tracas qu’égrène cette journée ordinaire vont être de plus en plus violents, jusqu’au point culminant d’un attentat. A partir d’un véhicule de la police palestinienne, il essaye d’endosser le rôle de l’Autorité et interpelle son peuple et l’occupant avec un mégaphone. Puis il retourne à sa tentative désespérée de rentrer chez lui pour se retrancher dans les joies simples de l’univers familial qui clôture le film.

Tout ça pour ça ?

« Je pense que dans le cas précis des Palestiniens, nous ne pouvons pas séparer l’individuel du politique, car la politique influence et guide nos vies personnelles et quotidiennes. Après soixante ans d’occupation, nous avons essayé par tous les moyens de regagner notre liberté, mais les choses ont empiré. Cela a mené à une frustration et à un ennui, pas seulement à cause de l’occupation, mais aussi parce que nous étions toujours en alerte et devions nous débrouiller tous les jours. Je pense que le temps est venu pour nous de mener une vie normale, dans nos villes, dans nos maisons, d’élever nos enfants et d’essayer de réaliser nos rêves les plus simples. »

Si ce propos sert de fil conducteur à l’Anniversaire de Leïla, c’est aussi parce que Rachid Masharawi est l’un des premiers cinéastes à avoir réalisé des films sous l’occupation israélienne, alors qu’avant la première Intifada (entre 1987 et 1989), il était quasiment impossible, voire interdit de filmer. Né en 1962 à Shati, dans un camp de réfugiés de la bande de Gaza, il a commencé à travailler, dès l’âge de 18 ans, dans le milieu du cinéma et de l’audiovisuel, et a réalisé à ce jour une vingtaine de films, documentaires essentiellement, primés et diffusés internationalement.

En 1996, il a fondé à Ramallah le Centre de production et de distribution cinématographique, dont la vocation principale était de créer un cinéma mobile pour les enfants. Le Centre a été très actif jusqu’en 2002 mais connaît aujourd’hui d’importantes difficultés de circulation.

Cette critique de la société palestinienne, des institutions comme des individus, vient s’ajouter à une œuvre où il a déjà longuement décrit l’occupation israélienne. « Je peux aller jusque-là. Il faut maintenant se confronter aux conséquences de l’occupation dans la société palestinienne. Et se renforcer. Pour devenir indépendants plus vite. »

L’anniversaire de Leïla, Tunisie (Cinétéléfilms), Palestine (Production Rachid Center), Pays-Bas (Sweet Water), 2008. En salles le 22 juillet.

L’anniversaire de Leïla est le cinquième long métrage de Rashid Masharawi, qui vit entre Paris et Ramallah. Parmi ses œuvres documentaires : Longue journée à Gaza (1991), Rabab (1997), En direct de Palestine (2002), Arafat mon frère (2005)…

Couvre-Feu (1993) est son premier long métrage de fiction, suivi de Haïfa (1995), Un ticket pour Jérusalem (2002), Attente (2005).

Marina Da Silva

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